De Québec à Versailles, le destin royal des vins de Bordeaux

Le XVIIIe siècle, siècle des lumières, est aussi le grand siècle de Bordeaux qui exportait ses vins largement en Europe, aux Antilles françaises et, jusqu’à la guerre de Sept Ans, au Canada. C’est surtout celui où sont nés les grands vins et, simultanément, s’est accrue la demande populaire de vin rouge à bon marché qui « donne des forces ». Inquiètes de la dégradation de certains vignobles, comme le vignoble parisien, qui se convertissaient à la viticulture populaire, les élites ont su réagir pour produire les meilleurs vins à partir des meilleurs terroirs. Toutefois, contrairement aux grands vins de Bourgogne et de Champagne, le roi de France a longtemps ignoré à Versailles les grands vins de Bordeaux. Cette situation était d’autant plus incompréhensible que depuis le début du siècle, l’aristocratie anglaise en faisait ses vins préférés et les élites du Canada en offraient à leur table. Le roi craignait-il les conditions de transport en mer qui peuvent dégrader la qualité du vin ? Et si, en réalité, sa conversion aux vins de Bordeaux était due à un simple concours de circonstances ?

Port de bordeaux en 1758
Le port de Bordeaux, qui a permis l’exportation du vin (Artiste Joseph Vernet, 1758, Musée national de la Marine, domaine public)

Au XVIIIe siècle, toutes sortes de vins de table, ou vins « ordinaires » (c’est-à-dire en dehors des vins liquoreux et mousseux), se chargeaient dans le port de Bordeaux. Ils provenaient, pour la plupart, de la sénéchaussée (circonscription) de Bordeaux, les autres de territoires plus lointains (comme le Languedoc, le Quercy ou Cahors). Examinons plus en détail la destination des vins de Bordeaux (blanc ou rouge, grands vins) expédiés en Europe, d’après un document des années 1740.

La plupart des pays achètent des vins de différentes qualités à des prix modérés, tout comme, dans le royaume, la Bretagne et les ports de Dunkerque, de Boulogne, du Havre et de Rouen. Les grands vins des Graves et du Médoc sont vendus plus cher en Irlande, en Ecosse, à Londres, à Hambourg et en Hollande. Londres achète les grands vins les plus chers. A l’inverse, le port de Rouen ne joue qu’un rôle marginal dans l’importation des vins de Bordeaux. Comme le précise Marcel Lachiver, « Il ne reçoit plus que pour ses besoins propres, il n’est même pas un centre de redistribution vers l’intérieur, Paris ne prenant pour ainsi dire aucune part dans la consommation des vins de Bordeaux. ». La cause est donc entendue. Ils ne sont pas (encore) jugés dignes de la cour du roi à Versailles.

Noir et fort pour le voyage

Barrique bordelaise
Fût bourguignon à gauche (228 litres) et barrique bordelaise à droite (225 litres), pour la conservation et le transport du vin (auteur Olivier Colas, licence CC BY-SA 4.0)

Revenons au Canada. Au XVIIIe siècle, le vin constitue un produit de consommation courante, davantage en ville qu’à la campagne, plutôt destiné à l’élite sociale et économique et aux cabarets. Les vins de table les plus recherchés proviennent en majorité du Bordelais, où ils peuvent bénéficier des meilleures pratiques de vinification et de conservation. Ces vins se sont progressivement imposés au détriment des vins dits de La Rochelle, provenant de l’Aunis, de la Saintonge et de l’Angoumois, qui étaient encore en vogue au siècle précédent...

En effet, supportant mal le transport, les vins de La Rochelle devenaient aigres une fois en perce dans la barrique. Comme le souligne Marc Lafrance, « Les consommateurs les trouvent « louches », trop faibles, même additionnés d'eau-de-vie afin de les préparer pour le voyage, selon l'usage courant. ». Les temps ont bien changé. Les Canadiens préfèrent consommer, comme les Français, le vin rouge « qui tâche la nappe » et les marchands importer des vins de cinq à six ans, qui se bonifient au cours du temps…

Assurément les vins de Bordeaux se bonifient en vieillissant et tiennent mieux la mer. Dans la gamme des vins importés, les vins rouges de Palus, issus des basses rives de la Garonne et de la Dordogne, étaient les plus adaptés aux expéditions lointaines, comme les Antilles ou le Canada. Appelés « vins de cargaison », de couleur très foncée, ils prenaient de la force en voyageant en mer. Pour les expéditions en Europe, les vins du Bordelais étaient de nature plus variée et, pour les meilleurs d’entre eux, adoptés depuis longtemps par les fins connaisseurs de l’aristocratie anglaise.

Digestif pour la santé du roi

Cour intérieure du château carbonnieux
La cour intérieure du château Carbonnieux, grand cru classé des Graves, Pessac-Léognan, au-dessus de laquelle s’élève le pacanier planté par Thomas Jefferson en 1787 (auteur Chlescuyer, licence CC BY-SA 3.0)

Depuis le début du XVIIIe siècle, ce sont les quatre grands vins des Graves et du Médoc que les aristocrates anglais appréciaient le plus et payaient le plus cher, parmi les vins français et étrangers qui composaient leur cave. Dès 1723, un négociant anglais qualifiait de crus supérieurs ces « quatre crus de première qualité », comme les désignera Thomas Jefferson lors de sa visite à Bordeaux en mai 1787 : château Haut-Brion (Graves), châteaux Margaux, Lafite et Latour (Médoc). A Québec, en 1718 déjà, des premiers crus des Graves étaient vendus deux fois plus cher que les autres vins rouges. Le roi de France pouvait difficilement ignorer très longtemps ces indiscutables succès internationaux…

Château lafite rothschild
Le château Lafite-Rothschild, premier cru classé du Médoc, Pauillac, dont le propriétaire au XVIIIe siècle était le marquis Nicolas-Alexandre de Ségur (auteur PA, licence CC BY-SA 4.0)

Face aux préjugés royaux, les vins de Bordeaux ne manquaient pas d’ardents promoteurs à la cour de Versailles, en premier lieu le marquis de Ségur, propriétaire d’un hôtel particulier à Paris, place Vendôme. Président à mortier[1] au Parlement de Bordeaux, il était aussi propriétaire des deux châteaux Lafite et Latour, surnommé le « prince des vignes », sans doute par le roi lui-même. Le roi a-t-il pour autant apprécié ses vins ? Nul ne le sait. C’est au duc de Richelieu qu’on attribue le mérite de l’adoption par le roi des grands crus de Bordeaux, à la suite d’un étonnant concours de circonstances…

Nommé premier gentilhomme de la Chambre du roi en 1743, maréchal de France en 1748, proche du roi, le duc de Richelieu fait une entrée remarquée à Bordeaux, en juin 1758, comme nouveau gouverneur de la Guyenne[2]. C’est un grand amateur de fêtes et de repas somptueux, dont ses invités, les grands personnages de la ville, lui font connaître les grands crus du Bordelais. Il profite alors de ses séjours à Versailles pour poursuivre la promotion des vins de Bordeaux commencée par le marquis de Ségur. Voici, selon Jacques Chastenet, comment l’affaire se serait dénouée…   

Comme Richelieu était atteint d’un ulcère à l’estomac, on lui conseille une bonne cure de vin de Médoc pour calmer ses douleurs. Ce traitement s’avère efficace et Richelieu le recommande ensuite au roi qui souffre d’une « langueur d’entrailles », autrement dit de constipation. Le roi suit le même traitement et, à son tour, recouvre la santé. Dès lors, les vins de Bordeaux, baptisés de façon moqueuse « tisane de Richelieu », se retrouvent enfin à la table du roi, puis à celle de l’aristocratie et de la bourgeoisie. Leur destin royal valait bien qu’on les assimile d’abord à une vulgaire tisane !

Jean-Marc Agator

Documentation

Chastenet, Jacques ; L’Epopée des vins de Bordeaux ; Librairie académique Perrin, 1980.

Jullien, André ; Topographie de tous les vignobles connus ; Deuxième édition, corrigée et augmentée, Paris, 1822.

Lachiver, Marcel ; Vins, vignes et vignerons, Histoire du vignoble français ; Librairie Arthème Fayard, 1988.

Lafrance, Marc ; De la qualité des vins en Nouvelle-France ; Revue Cap-aux-Diamants, Numéro 28, hiver 1992.


[1] Président d’une des chambres du Parlement de Bordeaux.

[2] Gouvernement couvrant les intendances de Bordeaux, Montauban, Auch et Pau.

Quand la gasconnade mène à la gloire

Quand la gasconnade mène à la gloire 9
L’extravagance gasconne (source OpenEdition Journals)

Il y a deux siècles et demi, la guerre de Sept Ans (1756-1763) était loin de se cantonner aux seuls affrontements armés, terrestres ou navals. La guerre de propagande et la guerre psychologique y tenaient déjà une place centrale. L'année 1756 fut à cet égard un modèle du genre. Alors que les hostilités étaient engagées depuis deux ans en Amérique du nord entre la France et la Grande-Bretagne, la France réussit en Europe une formidable opération de brouillage d'informations. L'historien britannique contemporain de la Guerre de Sept Ans, John Entik, a utilisé le mot gasconade pour la décrire. En effet, gasconade est aussi un terme anglais depuis le XVIIIe siècle, transposé du français « gasconnade », signifiant fanfaronnade ou vantardise de Gascon. En réalité, une telle expression haute en couleur (on dirait plus sobrement infox de nos jours) est à la mesure du véritable traumatisme qu'ont vécu les Britanniques cette année-là, en Europe et en Amérique du nord. Voici comment la gasconnade a forgé les victoires de l'année glorieuse des Français (avec une petite surprise à la fin) ...

Le coup d’éclat de Minorque

En cette année 1756, la société anglaise prend peur. Et si la France envahissait l’Angleterre ? En fait, la Grande-Bretagne vit un véritable psychodrame. Les britanniques ont subi des échecs militaires retentissants dans la vallée de l’Ohio, en Amérique du Nord, et s’inquiètent de l’évolution de la situation diplomatique en Europe. Dès le début de l’année 1756, ils redoutent particulièrement une invasion française sur leurs côtes, à partir d’un débarquement à Londres et à Portsmouth. Il est vrai que les Français commencent à attirer l’œil des Britanniques sur les convois de munitions et les mouvements de troupes qu’ils font converger vers la Manche. Mais cette opération de brouillage d’informations (la « gasconnade ») n’est qu’un leurre destiné à fixer le regard des Britanniques sur la Manche et les détourner du véritable objectif de Louis XV : l’île de Minorque (Baléares). Devenue une possession britannique en 1708, Minorque est une base stratégique essentielle pour contrôler la Méditerranée occidentale.

Quand la gasconnade mène à la gloire 13
Prise de Port-Mahon sur l’île de Minorque, le 29 juin 1756 (artiste Jean-Baptiste Martin le jeune, domaine public)

Le 6 avril, les Britanniques font enfin partir une escadre de Portsmouth, conduite par l’amiral John Byng, à destination des Baléares, sans réaliser que les circonstances et le rapport de forces ne jouent pas en leur faveur. Le 10 avril, l’expédition française quitte Toulon sans difficulté, commandée par deux officiers chevronnés. Le marquis de La Galissonnière, né à Rochefort, ancien commandant général de la Nouvelle-France, a pris le commandement de la flotte chargée d’escorter le convoi. Le maréchal-duc de Richelieu, petit-neveu du cardinal, conduit les forces terrestres destinées à conquérir Minorque. Le 29 juin, les Français se rendent maîtres de l’île, au prix de lourdes pertes, et en chassent les Britanniques. Mais la gasconnade française a porté ses fruits. Elle prend d’ailleurs tout son sens quand on pense que Richelieu venait d’être nommé gouverneur de la Guyenne qui couvrait les intendances de Bordeaux, Montauban, Auch et Pau. Honneur aux Gascons ! A l’automne suivant, la défaite honteuse de Minorque provoque une crise politique majeure à Londres. Le camouflet est d’autant plus déshonorant que la spirale de l’échec persiste en Amérique du Nord …

La manœuvre victorieuse d’Oswego

Quand la gasconnade mène à la gloire 17
Carte des opérations en Amérique du Nord (auteur Sémhur, licence CC BY-SA 3.0)

En ce mois de juin 1756, les colons anglo-américains de la vallée de l’Ohio vivent dans la terreur, épouvantés depuis l’automne par les nombreux raids meurtriers des alliés amérindiens des Français. Soucieux de renforcer la défense du lac Champlain, le marquis de Vaudreuil, gouverneur général de la Nouvelle-France, vient de faire construire le fort Carillon (voir carte). Il ne redoute manifestement pas une incursion britannique vers Québec, même si le lac Champlain est la voie de communication la plus courte pour y parvenir. Sa priorité est de protéger le fort Niagara, sur le lac Ontario, convoité par les Britanniques, qui défend un passage crucial vers les Pays d’En Haut. En fin stratège, il conçoit alors de s’emparer du fort Oswego, plus à l’est sur le lac Ontario, dont la position avancée est vitale pour le commerce britannique vers le nord. Mais les préparatifs militaires sont longs et la saison bien avancée…

Oswego conflit france et grande-bretagne
Plaque marquant le site de l’ancien fort Oswego (Chouaguen pour les Français), détruit par Montcalm le 14 août 1756, situé à Oswego (New York), à l’embouchure de la rivière Oswego (photo John Stanton, licence CC BY-SA 3.0)

Et c’est là que Vaudreuil, en bon Canadien affable qui connaît parfaitement le pays et les hommes, agit avec toute la ruse d’un Gascon qu’il n’est pas. Il est parfaitement maître de la préparation de la campagne militaire, même si le roi lui a imposé un commandant de ses troupes en Amérique, le très vif marquis de Montcalm, issu d’une vieille famille du Rouergue. Subordonné en tout au gouverneur général, Montcalm est secondé par le chevalier de Lévis, un ancien authentique cadet de Gascogne. La manœuvre de diversion se met alors en place. A la fin juin, Vaudreuil envoie Montcalm et Lévis au fort Carillon où Lévis a pour instruction d’organiser la défense du lac Champlain. Pendant tout l’été, Lévis s’emploie à attaquer les établissements frontaliers anglo-américains et oblige les Britanniques à maintenir des effectifs sur place. Ceux-ci ont maintenant l’œil fixé sur le sud du lac Champlain et négligent désormais la région du lac Ontario. Le piège de Vaudreuil se referme…

Dès la mi-juillet, Montcalm est reparti à Montréal pour prendre le commandement de l’expédition du fort Oswego. Avec une ligne de ravitaillement coupée depuis le printemps, la place d’Oswego est de plus en plus isolée. Les Français, les Canadiens et leurs alliés amérindiens sont plus que jamais maîtres de la région. A la mi-août, après un court bombardement d’artillerie, les Britanniques sont contraints de hisser le drapeau blanc, en concédant un nombre considérable de prisonniers de guerre. Le fort est détruit et la victoire française totale. Incontestablement, Vaudreuil a gagné son pari audacieux qui a tout de la roublardise d’une véritable gasconnade. Hélas, par la suite, la Guerre de Sept Ans sera beaucoup moins glorieuse pour les Français. Mais attardons-nous un peu sur le territoire américain, plus à l’ouest, où une petite surprise nous attend…

Gasconnade au Missouri

Figurez-vous que dans le Missouri, à l’ouest de Saint-Louis, une petite ville de moins de 300 habitants est nommée Gasconade, dans le comté de Gasconade, à l‘embouchure la rivière Gasconade qui se jette dans le Missouri ! Le premier Blanc connu pour avoir exploré la rivière, en 1719, est le capitaine de marine Claude Charles Dutisné. Il l’a nommée « rivière Bleue ». Et c’est peu après qu’un autre explorateur français, probablement un Gascon, a attribué à la rivière son nom actuel. Comment ne pas voir une nouvelle ruse de Gascon dans le cours extrêmement sinueux de la rivière Gasconade ! En tout cas, ce coin paisible du Missouri nous rappelle qu’en 1756, en Amérique du nord, la gasconnade a permis aux Français de s’illustrer.

Jean-Marc Agator

Références documentaires

Edmond Dziembowski ; La guerre de Sept Ans ; Editions Perrin, 2018.

Dictionnaire biographique du Canada (Pierre de Rigaud de Vaudreuil, Louis-Joseph de Montcalm, François Gaston de Lévis, Claude Charles Dutisné).

U.S. Department of the Interior; The Gasconade river, a wild and scenic river study; June 1975.

Camille de Polignac : un Français dans l’armée confédérée.

Camille polignac

Quand, le 12 avril 1861, la Guerre Civile américaine éclate, Napoléon III et son gouvernement optent pour la neutralité. Par contre des Français d’Amérique et des Français de France, prennent parti1.

Certains pour les « Yankees » (Nordistes unionistes) et d’autres en faveur des « Rebs » (Sudistes sécessionnistes). Pour ces Français, il existe plusieurs niveaux d’engagement. Le plus élevé de tous est la lutte armée. Ceux qui rejoignent volontairement2 les armées belligérantes ont, pour agir ainsi, des raisons très diverses : goût de l’aventure, adhésion à une cause, envie de gagner du galon, espoir d’une naturalisation ou d’une concession de terres, appât du gain, etc. Une fois la guerre terminée (9 avril 1865), la plupart de ces volontaires français tombent dans l’oubli, sauf ceux qui se sont particulièrement illustrés sur les champs de bataille.

Le prince Camille de Polignac (1832-1913) fait partie de cette petite élite. Dans la mémoire collective des onze Etats-membres de l’ancienne Confederate States of America, ce major-général d’infanterie demeure pour toujours le « Lafayette of the South ». Qu’a -t-il fait pour gagner un titre aussi glorieux ? C’est à cette question que répond cet article.

Camille de polignac : un français dans l’armée confédérée. 24
Etats de l’Union et Etats confédérés en 1861

Au service de la « grande cause » du Sud

C’est au mois de mars 1861, que le prince Camille de Polignac3 demande son incorporation dans l’armée sudiste. Pour agir ainsi, il a deux motivations. La première est altruiste : il veut aider les Confédérés à vaincre les Unionistes4.

La seconde est égoïste : il souhaite se couvrir de gloire par un coup d’éclat sur le champ de bataille. Mais sa requête peut-elle aboutir ? Oui, car il offre toutes les garanties. D’abord, c’est un excellent militaire. En effet, il peut se prévaloir d’un brillant passé d’officier dans la très réputée armée du second empire français. Au sein des Chasseurs d’Afrique, il a fait ses preuves pendant la guerre de Crimée (1853 – 1856).

Au siège de Sébastopol, entre autre, ses qualités guerrières de tête et de cœur ne sont pas passées inaperçues. Ensuite, il appartient à la haute aristocratie. Grâce à ses liens au sommet de la société française, il peut y promouvoir les intérêts de la Confédération au moment où celle-ci cherche au minimum à se faire reconnaître des grandes puissances européennes et au mieux à obtenir leur aide militaire et/ou économique5.

Par ailleurs, il a des relations chez les Confédérés. Après avoir démissionné de l’armée impériale, il a visité le sud des Etats-Unis (1859) et s’y est fait quelques amis. Des amis hauts placés, comme le général Pierre Toutant de Beauregard et les sénateurs John Slidell et Judah Benjamin. Enfin, compétence rarissime pour un Français, il parle couramment l’anglais. Et pour cause, sa mère est anglaise et lui-même a passé plusieurs années de sa jeunesse à Londres.

Pour qui veut commander des troupes anglophones, la maîtrise de leur langue est la première des conditions. Pour toutes ces qualités et compétences, Camille de Polignac est accueilli à bras ouverts par l’armée de terre confédérée dans laquelle il débute comme lieutenant-colonel d’infanterie, un grade bien supérieur à celui qu’il détenait dans l’armée française6.

Tenu à l’arrière malgré lui

Dans la participation de Camille de Polignac à la Guerre de Sécession sous l’uniforme gris, on peut distinguer deux époques. La première, sans relief, commence en juin 1861 et se termine en août 1862. Durant ces dix mois, à son plus grand regret, le Français est tenu éloigné du théâtre des opérations. Sa principale activité consiste à inspecter l’armée confédérée lorsqu’elle n’est pas au feu. Il faut dire que cette armée, comme celle du Nord d’ailleurs, est tout sauf préparée à affronter une guerre longue et meurtrière.

Aussi, à l’issue de ses inspections, le lieutenant-colonel Camille de Polignac fait-il des préconisations à ses supérieurs. Celle d’abandonner le système d’élection des officiers de compagnie7.

Celle aussi de revoir la couleur des uniformes afin de mieux distinguer les combattants8. Celle enfin de modifier le mode de recrutement des soldats afin de réduire le taux de désertion. Mais aucune de ces trois préconisations n’est retenue.

L’armée sudiste veut conserver sa spécificité, faiblesses comprises. Pour récompense de son zèle, car il ne ménage pas ses efforts pour la « grande cause », le lieutenant-colonel de Polignac se voit décerner le titre honorifique d’inspecteur général d’état-major. Mais l’aristocrate français n’a pas rejoint l’armée sudiste pour y occuper un poste de gratte-papier. Ambitieux, il rêve de renommée et de gloire.

À la mi-avril 1862, à sa demande, il est affecté, comme aide de camp, à l’état-major de son ami et protecteur le général Toutant de Beauregard. Il rejoint celui que le Sud appelle le « Napoléon gris » à Corinth (Mississippi). Cela se passe une dizaine de jours après la bataille de Shiloh (Tennessee). Cette bataille, qui s’est déroulée les 6 et 7 avril 1862, s’est conclue par une défaite de l’armée confédérée. Camille de Polignac intègre donc une armée vaincue, désorganisée, pour partie malade de la fièvre typhoïde, amputée d’un cinquième de ses effectifs9 et qui a dû battre en retraite sur une trentaine de kilomètres.

Face à cette situation désastreuse, le Français pourrait se décourager et vouloir à nouveau occuper un poste abrité à l’arrière. Mais ce serait mal le connaître : il demande à se battre. Et, dans ce but, fait tout pour obtenir le commandement du 18ème régiment de Louisiane. Sans succès. Du 29 avril au 10 juin 1862, il prend part à la défense de la ville de Corinth contre le siège des 120 000 soldats du major-général Henry Halleck. C’est son baptême du feu américain, mais il ne s’y signale pas. Peu de temps après, on le change d’affectation : il intègre l’état-major du général Braxton Bragg, le nouveau commandant en chef de l’armée du Mississippi. Et cela, au moment même où celui-ci prépare l’invasion de l’Etat frontalier du Kentucky.

L’heure de gloire est arrivée

C’est à la bataille de Richmond (Kentucky) que débute la seconde époque de la participation de Camille de Polignac à la Guerre de Sécession (août 1862 – janvier 1865). C’est une époque glorieuse qui marque le tournant de sa carrière militaire. La bataille de Richmond se déroule sur deux jours, les 29 et 30 août 1862. Elle oppose l’armée unioniste du Kentucky commandée par le général « Bull » Nelson à l’armée sudiste du Kentucky10 sous les ordres du général Edmund Kirby Smith.

Cette dernière intègre, pour l’occasion, une division de l’armée du Mississippi avec le lieutenant-colonel de Polignac dans ses rangs. Celui-ci se fait remarquer le second jour de la bataille. Alors que l’attaque des soldats de la Confédération se heurte à une solide barrière défendue par les troupes de l’Union et que les autres officiers sont prêts à abandonner la partie, il s’empare du drapeau du régiment, le brandit haut et fort, et entraîne à sa suite le 5ième du Tennessee dans une charge victorieuse.

Camille de polignac : un français dans l’armée confédérée. 28
Plaque commémorant la bataille de Mansfield en Louisiane.

À l’issue de la bataille, remportée par le Sud, Le lieutenant-colonel de Polignac est cité à l’ordre du jour. Enfin, il est sorti du lot ! À Richmond (Kentucky), tout le monde a pu constater, du simple soldat à l’officier supérieur, combien il était brave et compétent. Ce sont des chefs de cette trempe dont la Confédération a besoin. Cela dit, il va devoir patienter quatre mois avant que le président Jefferson Davis ne l’élève au rang de général de brigade (10 janvier 1863).

Dans le prolongement, le promu est versé dans l’armée de Louisiane occidentale où, à la fin du mois de mai, le lieutenant-général Edmund Kirby Smith lui confie la toute nouvelle 2ième brigade d’infanterie texane11. Celle-ci opère sur le front de l’Ouest, en Haute-Louisiane.

La prise de fonction du brigadier-général Camille de Polignac ne se fait pas sans peine. Et pour cause, il hérite de soldats sans motivation, très indisciplinés et peu solidaires. Bref, d’une mauvaise troupe. Celle-ci conteste sa légitimité et le surnomme par moquerie « general Polecat » (général Putois). Pas question pour elle d’être mise au pas par un étranger, aristocrate de surcroît. Au milieu du mois de septembre 1863, les choses vont très mal : la 2ième brigade texane est au bord de la mutinerie.

Heureusement, des interventions des majors-généraux John Walker et Richard Taylor règlent momentanément le problème. Mais pour que celui-ci soit résolu une bonne fois pour toutes, il faudrait que le Français démontre à sa brigade qu’il est un grand chef militaire. C’est ce qu’il parvient à faire à trois reprises. D’abord le 7 février 1864 à Vidalia : à la tête de 500 de ses hommes, il razzie le contenu d’un important dépôt de vivres et de matériels de l’armée fédérale.

Ensuite, durant tout le mois de mars, dans les environs d’Harrisonburg : grâce à une guerre d’embuscades, il perturbe la navigation des gunboats unionistes sur la rivière Ouachita.

Enfin, le 8 avril sur le champ de bataille de Mansfield : en agissant avec sang-froid et bravoure, il donne la victoire à son camp. Ce fait d’arme mérite d’être raconté. Depuis les premiers jours du mois d’avril, l’armée confédérée, pressée par celle de l’Union, s’est repliée dans le nord-ouest de la Louisiane d’où elle se prépare à défendre la ville de Shreveport12.

Le 8 avril, c’est à Mansfield que l’affrontement entre les deux armées se produit. C’est le major-général Richard Taylor qui ouvre les hostilités. En fin d’après-midi, ses 8 800 hommes se lancent à l’attaque des troupes de son homologue nordiste Nathaniel Banks. La charge à peine engagée, le général de brigade Alfred Mouton est tué à la tête de la 2ième division d’infanterie13 confédérée.

Sous ses ordres, avec sa brigade texane, se trouve Camille de Polignac. Celui-ci sans hésiter prend le commandement de la 2ième division, rameute ses soldats, poursuit la charge et, sous une grêle de balles et d’obus, met les Fédéraux en déroute. Le lendemain, à Pleasant Hill, petit village où les Unionistes se sont réfugiés après leur défaite de la veille, les Confédérés attaquent à nouveau14.

Cette fois-ci, la 2ième division d’infanterie est officiellement sous les ordres du brigadier-général Camille de Polignac. Et, comme à Mansfield, le Français démontre ses indéniables qualités militaires. Alors, quelques jours après, le 13 avril, il reçoit une double récompense : non seulement il conserve le commandement de la 2ième division, mais en plus il est élevé au grade de major-général15. Le temps où ses fantassins texans ne voulaient pas de lui comme chef est désormais révolu.

Mission de la dernière chance

Jusqu’à la fin de l’année 1864, le major-général Camille de Polignac et sa 2ième division d’infanterie vont et viennent dans la partie sud de l’Arkansas, d’un camp à l’autre, au gré des ordres, mais sans jamais combattre. L’ennemi ne s’aventure plus dans ces parages. Alors, le Français s’ennuie et broie du noir. À telle enseigne qu’il envisage de servir la Confédération ailleurs que sur le champ de bataille. Mais où ?

En janvier 1865, le Sud connaît une situation militaire très préoccupante. Au cours de la seconde partie de l’année 1864, il a perdu plusieurs batailles importantes : Wilderness (5-6 mai), Spotsylvania (9-13 mai), Atlanta (22 juillet) et Savannah (17 – 20 décembre). Les troupes de l’Union avancent à l’est comme à l’ouest. Sa capitale (Richmond, Virginie) est menacée par les forces du lieutenant-général Ulysses Grant.

Il paraît évident que, sans l’aide militaire d’une grande puissance étrangère, la Confédération est condamnée à perdre la guerre.

Partant, s’il était possible d’obtenir l’engagement de la France à ses côtés, les choses pourraient prendre une autre tournure. De cela le major-général Camille de Polignac est sûr. C’est pourquoi il demande au lieutenant-général Edmund Kirby Smith de lui accorder une permission de six mois afin d’entreprendre une mission diplomatique auprès de Napoléon III.

Connaissant la sympathie de l’empereur français pour la cause sécessionniste16, il pense être en mesure de le convaincre. Et puis, il a un atout dans sa manche : son amitié avec le duc Charles de Morny, un très proche17 de Napoléon III. Ayant obtenu l’accord de son chef, le major-général Camille de Polignac quitte Shreveport (Louisiane) pour Paris le 09 janvier 1865. Il est accompagné par deux officiers d’état-major. Dans son porte-documents, il a une lettre du gouverneur de Louisiane Henry Allen à l’attention de l’Empereur18.

À ce moment-là, il est plutôt optimiste. Il ne sait pas que sa mission va aller de déboires en déboires, pour finalement échouer. D’abord, son voyage va s’éterniser. À cause du blocus maritime établi par l’Union, il n’atteint Paris qu’au début du mois d’avril19. Ensuite, il ne peut plus compter sur l’appui du duc de Morny puisque celui-ci est mort quelques semaines avant son arrivée. Enfin, l’empereur des Français n’a que peu de temps à lui consacrer. Il n’est reçu que quelques minutes, debout, et sans que Napoléon III prenne même la peine de lire la lettre d’Henry Allen.

Le résultat de l’entrevue est sans appel : il est trop tard pour changer le cours de la guerre (le 3 avril, Richmond, la capitale du Sud, est tombée aux mains des Fédéraux). Et même s’il était encore temps, la France ne bougerait pas parce que son alliée l’Angleterre refuserait de la suivre20. L’engagement de Camille de Polignac aux côtés de la Confédération se termine donc sur un échec. Mais le Français ne peut s’en vouloir car, jusqu’au bout, il a remué ciel et terre pour lui éviter la défaite21.

Fidèle au Sud jusqu’à la fin
Camille de polignac : un français dans l’armée confédérée. 32

Resté en France à l’issue de sa mission diplomatique, Camile de Polignac demeure fidèle à la cause qu’il a embrassée et pour laquelle il s’est battu avec ardeur pendant quatre ans. Persuadé de la légitimité de l’acte de sécession des Etats du Sud, il veut en convaincre les Français.

Car il a le sentiment que ceux-ci, essentiellement informés par des journaux unionistes et/ou abolitionnistes, ont une vision faussée de la guerre civile américaine.

Pour ce faire, il prend la plume et publie en 1866 : L’Union américaine après la guerre. Pour la défense des Etats du Sud 22. Que contient cet ouvrage ? Une dénonciation de ce que son auteur estime être les grands mensonges du « radical du Nord »23.

À savoir : le Sud n’a pas été en « rébellion » (selon la formule nordiste), il n’a fait qu’utiliser son droit constitutionnel de quitter l’Union ; le Nord n’a pas mené une sainte croisade pour libérer les esclaves, mais a déclenché et conduit la guerre civile pour imposer au Sud sa domination politique et économique ; les esclaves n’étaient pas maltraités, au contraire ils bénéficiaient de plus de protection que les prolétaires des manufactures du Nord ; le petit peuple du Sud n’a pas été entraîné malgré lui dans la sécession par l’oligarchie des planteurs, le fait est qu’il s’est battu pour la « grande cause » quatre ans durant et avec férocité ; le Nord victorieux ne reconstruit pas le Sud, en vérité il le fait piller et tyranniser par son armée.

Au final, Camille de Polignac est-il parvenu à changer le regard de ses compatriotes sur les Etats du Sud ? Pas dans d’importantes proportions sans doute puisque son livre n’a pas connu un grand succès de librairie.

Camille de polignac : un français dans l’armée confédérée. 36
Monument en l’honneur du Prince de Polignac (Mansfield, Louisiane)

Si le prince Camille de Polignac a gardé, jusqu’à sa mort, le souvenir du Sud, le Sud, de son côté, n’a pas oublié « The gallant Polignac » qui de trois façons différentes (militaire, diplomatique et littéraire) a défendu avec constance la cause sécessionniste. Ainsi, en 1925, soit quarante ans après la fin de la Guerre Civile, l’Etat de Louisiane lui a érigé un monument au milieu du site historique de la bataille de Mansfield. C’est un obélisque de granit gris. Sur son socle sont gravés ses grades successifs, ses faits d’arme les plus remarquables24 et son titre honorifique de « Lafayette of the South ».

Jean-Patrice Lacam


Notes

1– En cela, ils s’opposent à l’interdiction qui leur est faite par le gouvernement impérial de s’engager au service des armées belligérantes. De fait, ils risquent des poursuites et même la perte de la nationalité française. Mais, la plupart du temps, ils ne sont punis que d’un simple blâme.

2– Parmi les Français d’Amérique qui ont participé, les armes à la main, à la Guerre de Sécession, il faut bien distinguer les volontaires de ceux qui ont été engagés de force. Dans les deux cas, ils n’ont pas été très nombreux. Quelques milliers tout au plus.

3– Camille de Polignac est le descendant d’une famille aristocratique légitimiste. Son père, le duc Jules de Polignac, fut ministre des Affaires étrangères puis président du Conseil du roi Charles X.

4– C’est un fait, Camille de Polignac est sincèrement acquis à la « grande cause » (la sécession). De son point de vue, la guerre que mène le Sud pour quitter l’Union est légitime. Elle équivaut à celle menée par les treize colonies américaines au siècle précédent (1775 – 1783). Il s’agit d’une guerre d’indépendance.

5– En 1859, alors qu’il voyageait au Nicaragua, Camille de Polignac avait été approché par l’ambassadeur des Etats-Unis (Alexander Dimitri). Celui-ci, favorable à la sécession, était alors à la recherche d’étrangers haut placés susceptibles de plaider la cause du Sud auprès des autorités politiques de leurs pays respectifs. Partant, il avait recommandé le prince français à plusieurs personnages importants de l’Etat de Louisiane.

6– En 1859, quand il démissionne de l’armée française il a atteint le grade de sous-lieutenant.

7– Car il avait constaté que la démocratie élective avait pour conséquence de sélectionner de très médiocres officiers.

8– Au début de la guerre, les uniformes des unionistes et ceux des sécessionnistes se ressemblent beaucoup. Ce qui provoque la confusion lors des combats.

9– Lors de cette bataille, les pertes des sudistes ont été très élevées : 1728 morts, 8012 blessés et 952 prisonniers. Et c’est sans compter les très nombreux déserteurs.

10– Depuis le mois de septembre 1861, le Kentucky est divisé en deux : le quart sud-ouest est allié à la Confédération et le reste de l’Etat est unioniste. D’où le fait qu’il existe alors deux armées du Kentucky.

11– Cette brigade de 1 255 hommes a été « bricolée » avec des cavaliers transformés en fantassins et originaires de trois corps de troupe différents.

12– Cette ville est un bastion confédéré. Depuis 1863, elle est la capitale de la Louisiane sécessionniste. Pour l’armée du Sud, elle présente une grande importance stratégique en raison de sa situation en bordure de la Red river et à proximité de la frontière avec le Texas. L’armée fédérale a fait de sa conquête un des buts importants de sa grande campagne de la Red river.

13– La 2ième division d’infanterie est composée pour l’occasion de deux brigades d’infanterie (Louisiana Brigade et Texas brigade) et d’un bataillon d’artillerie (Farie’s artillery battalion).

14– À l’issue de la bataille de Pleasant Hill, l’armée unioniste doit abandonner sa campagne de la Red river et donc son projet d’invasion du Texas. Poursuivie par les Confédérés, elle décide de se replier dans la partie sud de la Louisiane.

15– Il s’agit -là du grade le plus élevé jamais obtenu par un étranger dans l’armée confédérée.

16– Effectivement, Napoléon III est favorable à cette cause. À la fois par principe et par intérêt. Par principe : il milite depuis toujours pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (le Sud se bat pour ce droit). Par intérêt : commercial (la France a besoin du coton de la Confédération) et politique (la sécession sert le projet impérial d’un protectorat français au Mexique). Il aimerait donc que le Sud gagne la guerre. Mais, sans la collaboration de la Grande-Bretagne, il se trouve dans l’impossibilité d’aider le Sud à vaincre le Nord. D’où sa politique de neutralité.

17– Le duc Charles de Morny (1811 – 1865) est le demi-frère de Napoléon III ; il est aussi son plus proche conseiller. À deux reprises, en octobre 1863 et en janvier 1864, Camille de Polignac lui avait écrit pour lui demander de plaider la cause du Sud auprès de l’Empereur. Sa première lettre se termine ainsi : « Si donc, Monsieur le Duc, l’influence de la haute position que vous occupez dans le gouvernement de l’Empereur peut amener quelque heureux changement dans la destinée de ce pays [la Confédération], vous pourrez vous flatter d’avoir servi la cause de l’humanité et d’avoir assuré l’avenir d’une grande nation et le bonheur d’un bon peuple. ».

18– Dans cette lettre, Henry Allen, d’une part, rappelle à Napoléon III les liens historiques qui unissent la Louisiane à la France et, d’autre part, pointe la menace que ferait peser sur ses ambitions mexicaines une victoire de l’Union. Mais le gouverneur de la Louisiane n’a pas tout dit dans sa lettre. Oralement, il a demandé à Camille de Polignac d’informer l’Empereur des Français de l’intention de la Confédération de libérer les esclaves qui combattent ou ont combattu pour elle.

19– Pour contourner le blocus de la marine fédérale, Camille de Polignac part du nord-ouest de la Louisiane (début janvier), traverse le Texas, se rend au Mexique (fin janvier), puis à Cuba (mi-février), ensuite dans le sud de l’Espagne (mi-mars) et arrive enfin en France (début avril). Son voyage aura duré trois mois.

20– Dans le passé, Napoléon III avait tenté à deux reprises de convaincre les Anglais de former une alliance pour soutenir le Sud, mais sans aucun succès.

21– On considère habituellement que c’est le 9 avril 1865, à Appomattox, que se termine ce que les Américains appellent « The Civil War ». Ce jour-là, dans cette petite ville de Virginie, le général Robert Lee, le commandant en chef des forces confédérées, se rend à son homologue des forces de l’Union, le général Ulysses Grant. En fait, ce n’est qu’au tout début du mois de juin que tous les soldats sudistes auront déposé les armes.

22– Avant cet ouvrage, pendant qu’il combattait le sabre à la main pour la Confédération, il avait signé quelques articles dans la presse européenne dans lesquels il justifiait la sécession du Sud au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Grâce à eux, il espérait changer le regard du vieux monde sur les Confédérés.

23– Par « radical du Nord », il faut entendre, sous la plume de Camille de Polignac, le républicain à la fois unioniste et abolitionniste qui souhaite que la victoire du Nord provoque une transformation en profondeur de la société sudiste.

24– À savoir : « Twice promoted for gallantry on the fields of Richmond (Kentucky) and Mansfield (Louisiana) ».


Bibliographie

A. Barr : Polignac’s Texas Brigade (Texas Gulf Coast Historical Association,, Vol. VIIII, no 1, novembre 1964)

J. Demange : Un prince français général confédéré. (La Gazette des armes, no 16, mai 1974)

J. McPherson : La Guerre de Sécession. Robert Laffont, 1991.

A. Kaspi : La Guerre de Sécession. Les Etats désunis. Gallimard, 1992.

J. Kinard : Lafayette of the South : Prince Camille de Polignac and the American Civil War (College Station, Texas A&M University Press, 2001).

Sam Irvin : Revisiting Mansfield (Market Bulletin of Mansfield, mars 2008).

F. Ameur : Les Français dans la guerre de Sécession. PU de Rennes, 2016.

Anonyme : Prince Camille de Polignac : un général français chez les Confédérés. (Le Courrier des Amériques, mai 2028)

C. de Polignac : L’Union américaine après la guerre. Pour la défense des Etats du Sud. Ed. E. Dentu, 1866

C. de Polignac : Journal de campagne, carnet de correspondance privée. Archives familiales de la marquise de Lillers.

Quand la Nouvelle-France était aussi un quartier de Paris

Quand la nouvelle-france était aussi un quartier de paris 40
Le port de Dieppe, principal port d’embarquement des colons pour le Canada jusqu’en 1645 (Artiste Joseph Vernet, 1765, domaine public)

Dans la France de l’Ancien Régime, la Nouvelle-France désignait les colonies d’Amérique du nord, pour l’essentiel l’Acadie, le Canada et la Louisiane. A cette époque, la Nouvelle-France était aussi un quartier de Paris, fondé vers 1645, à l’ouest de l’actuelle rue du Faubourg Poissonnière, entre les rues Bleue et de Bellefond (9e arrondissement). On y accédait par la chaussée de la Nouvelle-France, au-delà de l’enceinte de Paris, depuis la rue Poissonnière. Pourquoi les fondateurs du quartier l’ont-ils appelé Nouvelle-France ? Ils savaient que leur chemin d’accès faisait partie de la route du poisson, la plus courte entre les Halles de Paris et le port de Dieppe qui était aussi le principal port d’embarquement des colons pour le Canada, donc la Nouvelle-France. Le Canada était alors à la mode depuis la défense héroïque de Québec par Samuel de Champlain en 1628 face aux corsaires anglais. Mais au XVIIIe siècle, le peuplement des colonies d’Amérique ne s’embarrassait plus guère de moralité et c’est pour des raisons bien moins glorieuses qu’on a appelé le quartier Nouvelle-France…


Un modeste quartier de guinguettes

Selon Jacques Hillairet, la chaussée de la Nouvelle-France, au moment de la fondation du quartier, n’était alors « … qu’un chemin bordé de jardins, de vergers, de vignes et, surtout, de guinguettes… ». En réalité, les guinguettes ne sont apparues comme telles dans les faubourgs de Paris qu’au cours du XVIIe siècle, au-delà de la limite fiscale de Paris, où le peuple boit un vin moins cher, car détaxé. Il s’agissait de cabarets où on pouvait boire et manger, mais surtout déjà accéder à un jardin d’été pour s’amuser le dimanche et les jours de fête. Les guinguettes ont ainsi prospéré dans les faubourgs de Paris pendant tout le XVIIIe siècle, passées les barrières d’octroi où on payait les droits d’entrée sur les vins.

Quand la nouvelle-france était aussi un quartier de paris 44
Extrait du plan de Paris de Pichon (daté de 1783), où figurent les deux barrières d’octroi (Ba), dans la rue Sainte-Anne (actuelle rue du Faubourg Poissonnière), aux croisements des rues d’Enfer (actuelle rue Bleue) et de Bellefond

Dans le quartier de la Nouvelle-France, les guinguettes étaient nombreuses le long de la rue de Bellefond, où la tentation a toujours été grande de faire transiter clandestinement vers la ville des quantités importantes de vins non taxés. Comme le précise Pascal Etienne, dans son étude approfondie du faubourg Poissonnière : « Dans cet habitat médiocre et soumis à l’inquisition permanente des commis de l’octroi, n’habitèrent jamais que des gens de modeste condition, alors qu’au nord et au sud du hameau primitif, se bâtiront tout au long du XVIIIe siècle une multitude d’hôtels et de maisons luxueuses. ». Située entre ses deux barrières d’octroi (voir la figure ci-dessus), la Nouvelle-France est toujours restée un modeste quartier d’artisans, d’ouvriers et de marchands, où les nombreuses guinguettes étaient autant de lieux de convivialité mais aussi de débauche. Au risque de ternir la réputation du quartier ?


Un mauvais lieu pour peupler les colonies d’Amérique

Ayant donc achevé ses préparatifs, il ne voulut pas attendre davantage pour mettre à exécution son projet. Ce qui le pressait de la sorte, c’était la privation qu’il croyait faire au monde par son retard, tant il espérait venger d’offenses, redresser de torts, réparer d’injustices, corriger d’abus, acquitter de dettes.

Le célèbre cabaret ramponeau « le tambour royal » au xviiie siècle, situé à la courtille du temple, 11e arrondissement (dessinateur etienne béricourt, licence cc0 1. 0 paris musées / musée carnavalet)

Dans le « Journal du compagnon vitrier du XVIIIe siècle Jacques-Louis Ménétra « , Daniel Roche estime que « …Le nom du quartier vient de l’appellation qu’on lui donna après 1675-1680, quand la police raflait systématiquement les mauvais lieux pour peupler les colonies d’Amérique[1]… ». Au-delà de la limite fiscale de la ville, la Nouvelle-France n’était pourtant pas le seul territoire de la rive droite à attirer les consommateurs parisiens de vins à bas prix. Parmi ses proches voisins, il y avait immédiatement à l’ouest, dans le prolongement de la rue de Bellefond, les Porcherons, et plus à l’est, la Courtille, pour ne citer qu’eux. On se bagarrait beaucoup dans ces trois quartiers hors barrières, auxquels accédait facilement le petit peuple parisien qui vivait en majorité au nord de la Seine. Les buveurs de vins n’étaient pas non plus les seuls fauteurs de trouble. Pour le comprendre, revenons au début du règne de Louis XIV…

En avril 1656, le roi crée l’Hôpital général dans le but de rassembler les pauvres qui errent dans les rues de Paris et mendient aux portes des églises. Du moins s’agit-il, à l’origine, de porter assistance aux « bons pauvres », c’est-à-dire à ceux qui sont privés de moyens de subsistance du fait des guerres, des crises économiques ou des épidémies. L’Hôpital général regroupe plusieurs établissements, dont La Salpêtrière, pour les femmes, et Bicêtre, pour les hommes. Très vite, l’œuvre de charité se transforme en œuvre de police. L’Hôpital général se met à emprisonner des pauvres dans le cadre de la législation sur la répression de la mendicité et du vagabondage qui va se durcir encore au cours du XVIIIe siècle. Fort opportunément, le lieutenant général de police, dont la charge a été créée par le roi en mars 1667, a maintenant la haute main sur l’administration de l’ordre public à Paris. Désormais, le quartier de la Nouvelle-France est naturellement surveillé par les policiers du Châtelet[2] et les archers de l’Hôpital général[3]. La topographie parisienne de la misère laisse peu de doute là-dessus…

La prison-hôpital de bicêtre au xviiie siècle (auteur inconnu, domaine public)

Dans son étude du monde des pauvres à Paris au XVIIIe siècle, Christian Romon s’est intéressé à la répression contre la mendicité et le vagabondage exercée par la police du Châtelet. Les archives judiciaires sont peu bavardes à ce sujet (cette mission policière est loin de passionner les commissaires au Châtelet) et peu éclairantes (les pauvres ne se racontent pas). Mais l’étude offre une vue d’ensemble pertinente de la mendicité à Paris au XVIIIe siècle et surtout ici de sa dispersion géographique. Un quart des mendiants identifiés ont été « capturés » au-delà des barrières de la ville, dans les garnis des Porcherons, de la Nouvelle-France, de la Courtille, des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Jacques, où ils trouvaient refuge. Les garnis étaient de véritables lieux de débauche, de fraude et de vente des marchandises volées. Comme le précise l’auteur : « … Le Paris des guinguettes est aussi celui des rafles nocturnes, des expéditions punitives, des descentes de police en tout genre. Les rafles réussissent dans le secteur nord-ouest de la ville parce que 62% de nos 165 logeurs y demeurent … ».

Dès lors, plus de doute, le quartier de la Nouvelle-France, comme ses proches voisins, est bien dans le viseur des forces de l’ordre et constitue une cible toute trouvée pour peupler les colonies d’Amérique. Quant au nom de Nouvelle-France, il faut bien rechercher son origine dans le contexte colonial de l’époque. Pour le comprendre, voici d’abord un bref rappel historique…


Un peuplement de l’Amérique bien peu moral

Depuis 1663, après la cessation d’activité de la compagnie de la Nouvelle-France, le roi a repris en charge la colonie du Canada. Jusqu’en 1673, il pratique une politique de peuplement vigoureuse, en finançant le passage de nombreux engagés, soldats et femmes à marier (les honnêtes « filles du roi »). Néanmoins, l’Etat accordera toujours par la suite la priorité au financement des guerres en Europe, si bien que son effort de recrutement de civils pour le Canada, comme pour la Louisiane, sera toujours faible et discontinu. En Louisiane, c’est une compagnie privée, la compagnie des Indes, qui organise le recrutement des émigrants, de 1717 à 1720, mais s’avère ensuite incapable d’attirer de nouveaux émigrants civils. Fort opportunément, en 1718 et 1719, trois ordonnances très sévères du conseil de Régence instaurent la déportation aux colonies d’Amérique, comme sanction courante, dans la législation contre les mendiants, vagabonds et « gens sans aveu ». Par cette politique résolument répressive, la Régence entend débarrasser le Royaume de ses éléments indésirables et ainsi forcer le peuplement de la Louisiane…

Poursuite de contrebandiers de sel non taxé ou faux-sauniers (source bécédia)

Jusqu’au printemps 1720, quelque 1300 faux-sauniers, fraudeurs de tabac, soldats déserteurs et autres criminels et vagabonds sont déportés en Louisiane. Dès 1719, la Régence encourage aussi la déportation des fils de famille arrêtés sur lettre de cachet et emprisonnés à Bicêtre, à la demande de leur famille, en raison de leur comportement scandaleux et déshonorant. Cet appel a sans doute du succès dans le quartier de la Nouvelle-France, car il est largement entendu dans les milieux sociaux les plus divers, notamment chez les artisans, les ouvriers et les marchands. Toutefois, en mars 1720, cette politique répressive se durcit brutalement. Sous l’impulsion de la compagnie des Indes, la Régence amplifie sa politique d’élimination du vagabondage en systématisant la déportation en Louisiane. Dès lors, les femmes ne sont même plus épargnées, qu’elles soient mendiantes, délinquantes, libertines ou prostituées, pour la plupart extraites de la Salpêtrière.

Conduite des filles de joie à la salpêtrière (artiste etienne jeaurat, 1757, collection musée carnavalet, domaine public)

Plus encore, les « bandouliers du Mississippi »[4] ont pour mission de traquer tous les mendiants et vagabonds dans les rues de Paris. Comme ils touchent une prime pour chaque personne arrêtée, ils capturent toutes sortes de gens indifféremment, usant de violences et de procédés arbitraires. Leurs exactions déclenchent de véritables émeutes dans la population. La Louisiane est dorénavant assimilée à une colonie de déportation et sa seule évocation ne suscite qu’effroi et colère. Certes, en mai 1720, le conseil de Régence doit se résoudre à interdire la déportation en Louisiane des vagabonds et des criminels. Mais la pratique trop commode de l’émigration forcée n’en est pas pour pourtant interrompue vers les Antilles et le Canada. Il est vrai qu’on n’envoie au Canada que les « bons prisonniers », les plus propres à être employés, comme les faux-sauniers ou les libertins arrêtés sur lettre de cachet.

Le rêve des premiers colons du Canada, à l’époque de Champlain, est maintenant bien loin. Le quartier est devenu un mauvais lieu destiné à peupler, sans gloire, la Louisiane et le Canada, c’est-à-dire la Nouvelle-France, d’où son nom. Pire encore, le durcissement de la pratique de l’émigration forcée, sous la Régence, témoigne sans conteste d’une régression morale chez le législateur. Malgré ce contexte difficile, les nombreuses guinguettes continuent d’attirer autant de consommateurs parisiens de vins à bas prix jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Pourtant, c’est bien la fiscalité appliquée aux vins qui va forcer le destin du quartier, alors qu’il commence à se transformer depuis les années 1770…


Epilogue

L’objet ici n’est pas de détailler la transformation du quartier, qui lui a conféré, au cours du XIXe siècle, un aspect de plus en plus bourgeois. Une date-clé est cependant utile à rappeler. En 1784, la construction du mur des Fermiers généraux est décidée pour éviter les nombreux passages frauduleux à travers les barrières d’octroi. Mais en déplaçant ces barrières plus au nord, la Ferme générale prive la Nouvelle-France de toute son attractivité fiscale. Les guinguettes sont pourtant restées dans les mémoires comme le marqueur identitaire fort de ce quartier historique si bien situé sur la route la plus courte jusqu’au Canada, donc la Nouvelle-France. Le fait qu’au XVIIIe siècle, elles aient alimenté les prisons pour peupler les colonies d’Amérique ne relève finalement que du contexte politique et colonial.

Jean-Marc Agator

Références documentaires

Jacques Hillairet ; Connaissance du Vieux Paris ; Payot, Paris, Edition de 1956, revue en 1976.

Daniel Roche ; Le cabaret parisien et les manières de vivre du peuple (dans l’ouvrage collectif Habiter la ville – XVe-XXe siècles) ; Presses universitaires de Lyon, 1984.

Pascal Etienne ; Le Faubourg Poissonnière – Architecture, élégance et décor ; Bibliothèque nationale de France ; Ouvrage présenté par la D.A.A.-V.P., Paris, 1986.

Daniel Roche ; Journal de ma vie – Jacques-Louis Ménétra, compagnon vitrier au XVIIIe siècle ; Albin Michel, Paris, 1998.

Arlette Farge ; Les théâtres de la violence à Paris au XVIIIe siècle ; Annales, Année 1979, 34-5, pp. 984-1015.

Christian Romon ; Le monde des pauvres à Paris au XVIIIe siècle ; Annales, Année 1982, 37-4, pp. 729-763.

Gilles Havard, Cécile Vidal ; Histoire de l’Amérique française – Un peuplement multi-ethnique, pp. 193-248 ; Flammarion, Edition revue 2014.

Charles Frostin ; Du peuplement pénal de l’Amérique française aux XVIIe et XVIIIe siècles : hésitations et contradictions du pouvoir royal en matière de déportation ; Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, Année 1978, 85-1, pp. 67-94.


[1] Nouvelle-France, mais également Antilles (Saint-Domingue, Guadeloupe, Martinique…).

[2] Commissaires au Châtelet et inspecteurs de police, qui assistaient le lieutenant général de police.

[3] Brigadiers de la police des pauvres.

[4] Corps d’archers spéciaux portant une bandoulière comme insigne.

De Marseille à l’Ouest canadien, un missionnaire à l’origine du vignoble de l’Okanagan.

Mon vignoble à l’abri du vent, se réchauffe au soleil levant.

Charles Pandosy, OMI 1825-1891

Au départ de Vancouver, nous prenons la direction de l’est à la découverte de deux belles vallées, celle de Fraser qui connut une brève ruée vers l’or et reste un haut lieu de rafting, et plus loin, du Sud au Nord, celle de la rivière Okanagan, célèbre pour ses vergers et ses vignobles implantés à l’initiative d’un missionnaire français au 19e siècle.

Passionnés de vins et de francophonie, nous optons pour la vallée de l’Okanagan, une région touristique surprenante avec des paysages grandioses de montagnes semi-désertiques qui contrastent avec le bleu émeraude de ses lacs et rives aux versants verdoyants.

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Carte d’identité

Située à près de 300 km à l’est de Vancouver, cette région est bordée au Sud par l’état américain de Washington, elle suit le tracé de la vallée de la rivière Okanagan sur plus de 250 km de long du Sud au Nord et s’étire le long de ses 4 lacs (Okanagan, Skaha, Vaseux et Osoyoos) dont le plus important lui a donné son nom.

Avec ses 2 000 heures d’ensoleillement par an, elle bat le record de la région la plus chaude et la plus désertique du Canada.

Actuellement, la région compte 300 000 habitants et poursuit son développement économique et démographique : la ville principale est Kelowna suivie par Penticton qui veut dire « là où on veut rester pour toujours » et Osoyoos, l’endroit le plus chaud, une région qui compte de nombreux retraités canadiens.

Elle est la 2e région agricole de la Colombie Britannique et fournit l’essentiel des fruits (pommes, fraises, cerises, abricots…) au pays. Mais c’est la viticulture qui a considérablement contribué à son développement actuel.

Okanagan river
Vignoble à Kelowna

Les premières vignes sont plantées dans la moitié du XIXe siècle par le père Charles Pandosy pour produire du vin de messe et approvisionner la mission. Il faut attendre la fin de la prohibition dans les années 1930 pour que des vignes soient plantées à des fins commerciales. Pendant les trente années suivantes, de nombreux plants de vignes furent importés d’Europe (principalement de France et d’Allemagne).

En 1988, à la suite de l’accord de libre échange avec les Etats-Unis, le gouvernement canadien subventionna les producteurs de la région pour qu’ils s’orientent vers une production de qualité ainsi fut créé la VQA (Vintners Quality Alliance) qui garantit un standard de qualité des vins aux consommateurs ; couronné par de nombreux prix et une reconnaissance internationale.

Aujourd’hui, la vallée compte 200 vignobles et une large variété de vins blancs -chardonnay, gewurtztraminer, pinot gris, sauvignon… et en rouges : pinot noir, merlot, syrah. Comme tous les grands vignobles du monde, la région a développé une grande offre oenotouristique : hébergement, circuits de visite et dégustation, cavistes … ainsi qu’une fête des vins.

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Mission Hill

A l’origine, un missionnaire visionnaire

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Originaire de Marseille, Charles Pandosy, missionnaire et oblat de Marie Immaculée sera affecté aux missions du territoire de l’Oregon. Parti du Havre en 1847, à l’âge de 22 ans, en compagnie d’un petit groupe d’oblats, ils débarquent à New York où leur périple se poursuit par voie terrestre jusqu’au fort Walla Walla (état de Washington) auprès des Indiens Yakimas.

Charles Pandosy est polyvalent et reste proche des autochtones malgré les tensions avec les colons, il réalisera une grammaire dictionnaire dans la langue des Yakimas.

En 1858, suite au conflit entre l’armée américaine et les Amérindiens, les autorités religieuses vont muter Pandosy dans leur nouvel établissement d’Esquimalt, dans l’île de Vancouver pour fonder une mission dans le sud de la Colombie Britannique.

Au cours de l’été 1859, il se rend dans la vallée de l’Okanagan pour y établir la première colonie permanente de Blancs : la Mission de l’Immaculée Conception plus couramment appelée « Mission du Père Pandosy », elle comprenait une maison et une chapelle à ses débuts.

Tout au long de sa carrière, le père Pandosy fut régulièrement muté dans les missions de la congrégation (Fort Rupert= Port Hardy, Mission Ste Marie en aval du Fraser, Lac Stuart, Okanagan …) avant de revenir définitivement dans l’Okanagan en 1887.

C’est au cours de cette période qu’il fit planter les premiers arbres fruitiers et les vignes dans la vallée. Pandosy encouragea les colons à occuper les terres de cette zone fertile et initia les Indiens à l’agriculture. De nombreux témoignages écrits font foi de ses qualités (musicien, botaniste et agriculteur, professeur, négociateur …) et de sa popularité auprès des Indiens et des paroissiens. Il meurt en 1891 à Penticton.

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Site de la Mission du Père Pandosy - Kelowna

Depuis sa mort, Charles Pandosy est entré dans l’histoire de la vallée de l’Okanagan : des films, des pièces de théâtre, une rue à son nom, un circuit avec quelques lieux de mémoire… entretiennent l’histoire locale ainsi que les bâtiments en briques des premiers pionniers qui l’ont accompagné dans cette aventure comme Eli et Marie-Louise Lequine et bien d’autres qui se sont établis sur l’avenue Bernard, artère principale et commerçante de Kelowna1.

Aujourd’hui, dans l’espoir de découvrir l’Ouest canadien et de se faire un peu d’argent, les Canadiens francophones jouent un rôle important dans l’industrie agricole de la région depuis les années 1980 avec le développement du vignoble, des pépinières et des vergers. Cette migration estivale devenue rituelle de l’Est vers l’Ouest, se poursuit encore de nos jours.

Anne Marbot

1 Kelowna : le nom de la ville est tiré d’une légende rapportant qu’un groupe d’Indiens se serait écrié « Kim-ach-touch » en apercevant Auguste Guillard, un colon français, sorti à 4 pattes de son habitation sous terre. Ils le comparaient à un ours noir compte tenu de sa longue chevelure et barbe, un surnom qui resta pour désigner à la fois Guillard et la région. Toutefois, les habitants décidèrent d’adapter un nom plus facile à prononcer, « Ke-low-na » qui veut dire « ours grizzly ».

Source

  1. document d’archives : lettre du Père Pandosy à son supérieur.
  2. Site des oblats : www.omiworld.org
  3. Dictionnaire biographique du Canada (Vol.XII, Univ. Laval/Univ. Toronto) en ligne.

Canada-France : mêmes causes, mêmes effets...

... toutes proportions gardées

Invitée à l'inauguration d'un hôtel rénové sur l'ile de Djerba il y a quelques années en février, je m'attendais à trouver un établissement au trois quarts vide. Quelle ne fut pas ma surprise d'y découvrir une population majoritaire de retraités français en bermudas qui y soignait- des semaines durant- son moral et son arthrose dans des senteurs de chèvrefeuille. Une fois passée la visite des lieux, je m'intéressais à la clientèle. Que faisait-on dans cet hôtel confortable mais assez éloigné de la ville, hormis s'y prélasser au bord de la piscine entre buffets bien garnis, virée au souk pré-déjeuner, mini-golf pré-apéritif et spectacles du soir ? Un client des environs de Lille * m'expliqua que trois mois durant, il évitait ainsi l'hiver pluvieux du nord de la France pour un prix " tout compris" qui n'excédait pas ce qu'aurait été sa facture de chauffage pour la même période tandis que son voisin parisien soulignait l'avantage que constituait pour lui le fait d'échapper " à la corvée des fêtes familiales de fin d'année "et de rencontrer bon an mal an pendant plusieurs semaines les mêmes partenaires au tarot et les mêmes adeptes de soirées dansantes qui déclinaient les couleurs de l'arc en ciel : " A partir de 20h soirée mousse ! Tous en bleu" ! Le paradis en quelque sorte.

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Après tout, tous les goûts sont dans la nature. Après quelques recherches, je vérifiais que le phénomène existait depuis le milieu des années 80 mais restait relativement marginal, les grandes migrations hivernales des Français s'arrêtant généralement à la Côte d'Azur, voire à la Costa Brava ou à Majorque. Lorsque j'entendis le terme " snowbird" employé par un ami québécois, j'associais immédiatement les deux pratiques tout en ignorant l'ampleur du phénomène migratoire en Amérique du nord. Il a fallu la pandémie mondiale que nous traversons pour que je réalise à quel point, socialement et économiquement, la société canadienne était impactée par ce phénomène dont on ne sait aujourd'hui comment il survivra à la crise.

Etat des lieux : Floride, 20 millions d'habitants, environ 700.000 "snowbirds " québécois ou, comme les appelle Godefroy Desrosiers-Lauzon professeur associé à l'UQAM, auteur d'une thèse sur le sujet du tourisme résidentiel : "touristes hivernants"**. Leurs dates de séjour s'échelonnent de novembre à mars. Ils y ont leurs commerces, leurs restaurants, leurs boutiques. On vient ici échapper au froid intense de l'hiver et à sa corvée de pelletage. Une manne pour le "Sunshine State" qui jusqu'à peu, engrangeait de leur part 6 milliards de dollars à l'année selon Investir.us cité par l'Association canadienne des snowbirds . Les plus aisés d'entre eux possèdent une résidence du côté de Fort Lauderdale, les plus modestes- toutes proportions gardées- s'y rendent à bord de véhicules dits "récréatifs", des caravanes dont l'allure ressemble à de véritables autobus, fort confortables, cela va s'en dire. Le phénomène des snowbirds est tel que depuis 40 ans se célèbre du côté de Miami une "Canadafest" pour remercier les 1,2 millions de visiteurs canadiens qui viennent chaque année en Floride. Cette migration est devenue un tel mode de vie que certains n'ont plus de résidence permanente au Québec où ils reviennent cependant passer la moitié de l'année, aux beaux jours. Ils y résident généralement dans des campings, six mois par an, l'assurance maladie ne couvrant plus leurs dépenses santé s'ils passent plus de six mois hors des frontières. Fin mars 2020, retour précipité de la plupart de ces vacanciers avides de soleil et de plages alors que la frontière terrestre entre le Canada et les USA se ferme pour cause de pandémie. Là bas comme ici, chacun pensait bien qu'à l'automne, Covid serait un acronyme en voie de disparition...

Canada-france : mêmes causes, mêmes effets... 76
A Fort Lauderdale

Eté 2020 : bon nombre de Canadiens cherchent à vendre ou à louer leurs résidences secondaires à des Américains originaires de Chicago, New York ou la Pennsylvanie qui souhaitent s'installer au soleil, en dehors des grandes zones de contamination pour y travailler à distance. La frontière terrestre est toujours fermée et chaque mois, la date de réouverture se voit prolongée jusqu'au mois suivant alors que la propagation du virus s'intensifie et que les gouvernements provinciaux et fédéraux appellent à des confinements renforcés. Avec l'arrivée des premiers frimas en octobre, les réseaux sociaux s'affolent. Ne pourront se rendre dans le sud que ceux qui voyagent par avion. Il en coûte environ 5000 $ pour faire transporter les gros véhicules, environ 1500 $ pour une voiture, frais auxquels il faut ajouter le prix des billets d'avion en misant sur le fait qu'au printemps, le retour pourra faire par voie terrestre. Ceux qui ne peuvent se permettre cette dépense se mettent à la recherche de locations d'appartements au Québec pour l'hiver alors que les prix locatifs s'envolent, et certains n'ont d'autre ressource que de s'installer chez des membres de leur famille. Les sous-sols des maisons québécoises se remplissent. Les moins chanceux commencent à se calfeutrer dans leurs habitations mobiles et à se racheter doudounes et bottes d'hiver.

Pour ceux qui ont pensé que quitte à se confiner, autant le faire au soleil et alors que le gouvernement provincial autant que le gouvernement fédéral ont annoncé le resserrement des mesures de confinement durant les fêtes de fin d'année, quelques détails non négligeables ont dû être pris en compte et en premier lieu celui d'avoir une bonne complémentaire médicale qui couvre le risque Covid, sachant d'en cas d'engorgement des hôpitaux américains, les étrangers malades ne seraient pas les premiers sur la liste de ceux qui pourront être pris en charge. Cela a refroidi les ardeurs de quelques uns. Quant à ceux qui auraient été tentés par des voyages de courte durée en Floride ou ailleurs dans les Caraïbes pour la période des fêtes , il leur est rappelé que si plusieurs compagnies d'assurance prétendent couvrir les risque " covid", elles ont des clauses écrites en minuscules en bas de page qui ne garantissent le risque que dans des cas assez limités. Bref, les snowbirds comme tous les autres touristes canadiens ont été avertis que si on ne pouvait les empêcher de quitter le Canada, ils le feraient à leurs risques et périls et surtout à leurs frais. Ceci sans compter la quarantaine obligatoire de 14 jours après leur retour. A deux jours de la fin de l'année 2020, le gouvernement fédéral vient de rendre obligatoire à tous ceux qui rentrent à l'intérieur du périmètre national un test de dépistage datant de moins de trois jours avant leur retour. Tout en montrant publiquement du doigt ceux et celles qui s'obstinent à aller chercher la chaleur du sud contre vents et marées. Le ministre des finances ontarien, contraint à la démission pour cause de déplacement privé dans les Caraïbes en période de Noël vient juste d'en faire les frais.

Canada-france : mêmes causes, mêmes effets... 80
Au Maroc , en hiver

Quant aux touristes hivernants français au Maghreb, cela fait un moment qu'ils ont déserté leurs hôtels de prédilection en raison de la faible capacité des hôpitaux publics à répondre aux problèmes causés par la pandémie. C'est ainsi que certaines habitudes sont amenées à changer !

Claude Ader-Martin

*ils étaient environ 30.000 en 2016 au Maroc

**(Université du Québec à Montréal). Ils sont aussi plusieurs milliers à choisir le sud du Texas ou l'Amérique centrale.

L'ambition déçue de la nouvelle colonie de Guyane

En février 1763, à l’issue de la guerre de Sept Ans, le traité de Paris mettait fin à la présence française en Amérique du nord. La France ne conservait que le petit archipel de Saint-Pierre et Miquelon et ses droits de pêche à Terre-Neuve. Elle préservait cependant ses principales possessions en Guyane et aux Antilles (Saint-Domingue, Guadeloupe, Martinique, Sainte-Lucie). Le duc de Choiseul, secrétaire d’Etat à la Guerre et à la Marine, avait surtout de grandes ambitions pour la Guyane. Son projet de nouvelle colonie de Guyane, à l’embouchure de la rivière Kourou, ne manquait pas d'audace. Il prévoyait de recruter 10000 paysans blancs chargés d’élever du bétail et de faire pousser des cultures vivrières pour le compte de grands propriétaires terriens, en échange d’un salaire et d’une allocation du roi. Après tout, les Anglais avaient bien gagné la dernière guerre en s'appuyant sur leurs colonies d'Amérique du nord, presque uniquement peuplées de Blancs. En établissant une pareille colonie, Choiseul espérait ainsi protéger les colonies françaises des Antilles. Malheureusement, le projet de nouvelle colonie de Guyane ne vit jamais le jour, victime d'une incroyable légèreté dans sa préparation et son exécution. Voici quelques éléments d'explication…

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La pointe des Roches à l'embouchure de la rivière Kourou (auteur Cayambe, licence CC BY-SA 3.0)

Une colonie de travailleurs blancs

En réalité, les autorités françaises ne songeaient qu’à consolider ce qui restait de leur empire colonial, fondé sur des colonies de plantations esclavagistes et une abondante main d’œuvre d’esclaves africains. Avec 5000 esclaves noirs et seulement 750 Blancs, la Guyane avait bien besoin de lourds investissements. Mais elle souffrait d'une absence criante du gouvernement à l'intérieur du pays où la couverture forestière protégeait les esclaves en fuite. Plutôt que de maintenir une société esclavagiste, le gouvernement préféra donc encourager la migration massive de travailleurs libres blancs, considérés comme de loyaux sujets. Il s'inspirait d'une doctrine naissante promue par certains économistes, les “physiocrates”, selon laquelle toute richesse vient de la terre et la seule classe productive est celle des agriculteurs. Des riches fermiers se voyaient attribuer des terres ainsi que des paysans blancs salariés pour les défricher et les cultiver, en proportion du capital investi. Ces mêmes paysans recevaient des petits terrains, mais sans pouvoir les exploiter avant cinq ans. Un tel schéma était-il viable ni même souhaitable pour des travailleurs blancs ainsi réduits à l'état de dépendance ? C'est pourtant ce schéma qui fut appliqué à la nouvelle colonie de Guyane, dans lequel l'esclavage n'avait pas sa place…

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Carte de 1762 de l'embouchure de la rivière Kourou, montrant l'emplacement de la mission jésuite (auteur Jacques-Nicolas Bellin, source Manioc)

Choiseul nomma deux adeptes de la physiocratie, l'un comme gouverneur, l'autre comme intendant de la nouvelle colonie. Celle-ci avait pour seule mission d'élever du bétail et de produire des vivres indéfiniment pour alimenter les marchés des Antilles. Pourtant, quand M. de Préfontaine, le commandant de la nouvelle colonie, fut nommé, l'emplacement de la colonie n'était même pas connu avec précision. C'est seulement en juillet 1763 que Préfontaine arriva enfin à Cayenne, accompagné des 100 premiers colons, français, canadiens, savoyards et irlandais. Il choisit finalement l'embouchure de la rivière Kourou, au nord-ouest de Cayenne, espérant utiliser les bâtiments de la mission jésuite abandonnée. A la fin de l'année, les colons avaient construit un fort, asséché les marais et cultivé des jardins, vite rejoints par un régiment de soldats et une poignée de propriétaires terriens. Avec un taux de mortalité de seulement 5%, tout semblait se dérouler idéalement. Particulièrement avisé, Préfontaine comptait sur un peuplement progressif de la colonie, si bien qu'il n'avait clairement pas prévu d'accueillir plus de 2000 nouveaux colons d'ici un an. Mais en cette fin d'année 1763, Choiseul avait déjà recruté les 10000 colons blancs qui devaient peupler la colonie…

Le désastre de l'expédition de Kourou

La grande majorité des colons avaient été recrutés aux frontières est de la France, en Bavière et en Alsace (dits “allemands”). L'opération avait été rondement menée mais échappait à tout contrôle. Le port de Rochefort était maintenant envahi par 11000 allemands, ce qui doublait la population de la ville. Les autorités françaises n’avaient pas pu ou pas voulu canaliser ces flux inédits de migrants à travers le royaume. Certes, l’offre du roi de France était convaincante et les opérations de communication efficaces. Le roi s’engageait à apporter une aide généreuse aux migrants pour faciliter leur voyage jusqu’à Rochefort puis, pendant trois ans, leur établissement en Guyane. Cependant à Rochefort, sur les quais boueux de la Charente, les conditions sanitaires étaient déplorables. Les autorités locales redoutaient que des maladies ne se déclenchent parmi la multitude de familles entassées. Malgré ces mises en garde, Choiseul donna l’ordre insensé de faire embarquer les migrants à tous prix....

L'ambition déçue de la nouvelle colonie de guyane 92
L’île du Diable vue depuis l’île Royale, deux des trois îles du Salut, avec l’île Saint-Joseph, au large de Kourou (auteur Cayambe, licence CC BY-SA 4.0)

En février 1764, quand les premiers bateaux de migrants arrivèrent à Cayenne, la nouvelle colonie de la rivière Kourou n’était absolument pas prête à les recevoir. Les migrants furent dirigés à la hâte vers les îles du Salut, au large de Kourou, où les conditions d’accueil précaires, les maladies et la malnutrition firent des ravages. D’après l’ethnologue Bernard Cherubini, sur les 14000 colons blancs envoyés en Guyane en 1764, environ 11000 périrent pendant leur voyage ou dans les premiers mois suivant leur arrivée dans la colonie. Tous ces colons étaient en grande majorité allemands, mais aussi acadiens ou canadiens. Sur les 3000 colons restants, environ 2000 furent rapatriés et à peine un millier survécurent au désastre et restèrent en Guyane dans des conditions plus ou moins difficiles. Parmi ces colons restés en Guyane, les familles acadiennes avaient gardé l'espoir de rester ensemble…

Survivance d'une "Acadie guyanaise"

L'ambition déçue de la nouvelle colonie de guyane 96
Carte des localités de Guyane (auteur Sémhur, licence CC BY-SA 3.0)

En 1765, quelque 40 familles de paysans et de pêcheurs acadiens s'étaient ainsi regroupées dans des communautés du littoral guyanais, à Kourou, Sinnamary et Iracoubo, fondées sur des alliances et des liens de solidarité. En réalité, il s’agissait de familles acadiennes et canadiennes provenant de l’Île Saint-Jean (actuelle Île-du-Prince-Edouard) et de l’Île Royale (actuelle Île du Cap-Breton), rejointes par quelques familles allemandes. Bernard Cherubini s’est interrogé sur la capacité de ces 40 familles à survivre et à prospérer en marge de la société créole guyanaise et des grands projets de développement économique de la Guyane. On peut penser que ces communautés ont eu la volonté de maintenir une unité culturelle et économique, en marge des centres de pouvoir, politiques et économiques. Ce processus contribua à faire émerger une “Acadie guyanaise” pendant trois ou quatre générations. Aujourd’hui, cette identité acadienne semble s’être diluée dans la culture créole dominante, sous la forme d’une identité culturelle nouvelle appelée parfois “Créoles de la côte”.

Jean-Marc Agator

Références documentaires

Christopher Hodson; The Acadian Diaspora - An Eighteen-Century History, The Tropics (pp. 79-116); Oxford University Press, 2012.
Bernard Cherubini ; Les Acadiens en Guyane (1765-1848) : une “société d’habitation” à la marge ou la résistance d’un modèle d’organisation sociale ; Port Acadie, Numéro 13-14-15, printemps-automne 2008, printemps 2009.
Jean-François Mouhot ; Les réfugiés acadiens en France, 1758-1785, l’impossible réintégration ? Les projets de renvoi dans les colonies (pp. 71-74) ; Presses Universitaires de Rennes, 2012.
Gilles Havard et Cécile Vidal ; Histoire de l’Amérique française, La chute d’un empire (pp. 611-669) ; Flammarion, Edition revue, 2014.

Magondeaux à la Reymondie, une "success story" en Dordogne.

Photo aga museum

Le nom de Magondeaux a marqué l’histoire de l’automobile, grâce à son système d’éclairage à acétylène révolutionnaire.  De chauffeur de taxi à New York , Roger Puiffe de Mangondeaux est devenu l’un des grands industriels français du début 20e, tout en restant fidèle à ses racines périgourdines et attaché à un certain art de vivre à l’aune de sa fortune et de son génie.

La réussite d’un « self made man » entreprenant et ingénieux à New York

Né en 1883, à Genis en Dordogne, Roger Puiffe de Magondeaux émigre comme bon nombre de pionniers à l’époque, aux Etats-Unis en 1904, pour tenter sa chance avec pour tout bagage, une caisse de pommes et de charcuterie.  Il débute comme chauffeur de taxi.  Doué pour les affaires, il crée ensuite sa propre société de taxis, ainsi qu’une société d’import-export d’automobiles qui se révèle très vite prospère.  Fortune faite, il revient en France en 1912, avec quelques  idées et brevets pour améliorer le système d’éclairage à acétylène de l’époque pour les automobiles.

L’éclairage à acétylène : une découverte, des brevets et une importante publicité.

Eclairage magondeaux

En 1912, l’acétylène s’impose comme l’éclairage d’avenir pour les automobiles.  A l’époque, le système utilisé était instable et dangereux, voire explosif.  Magondeaux eut l’idée de réaliser la même opération chimique mais d’en supprimer les inconvénients  grâce à une invention dont le brevet lui a été cédé lors de son séjour aux Etats-Unis. 

Il met au point une bouteille  en acier contenant de l’acétylène sous pression. Pour stabiliser le gaz, la bouteille est remplie de kapok imprégné d’acétone (composé qui dissout l’acétylène et le neutralise) et charger de gaz.  

Fixée sur le marchepied des voitures,  cette bouteille est également facile à remplacer par les chauffeurs.  Autre invention complémentaire : un détenteur permet de régler le débit de sortie du gaz vers le phare.  

Ainsi avec le développement de l’automobile, l’éclairage Magondeaux va connaître son essor pendant la 1èreguerre mondiale.

Affiche éclairage magondeaux

En 1922, la société Magondeaux compte 4 unités de production en France, ses 50 succursales et 2 000 garages assurent la distribution des bouteilles sur tout le réseau français et les pays limitrophes. Des modèles plus petits sont adaptés pour les cycles. Une importante campagne publicitaire d’avant-garde vient soutenir les ventes, le succès est immédiat. Fort de ses brevets déposés aux Etats-Unis et en Europe, Magondeaux perçoit 10% sur chaque bouteille. Sa fortune devient très vite colossale.

Affiche "le pistolet extincteur" magondeaux

Dans les années 30, l’éclairage à acétylène va connaître son déclin avec l’arrivée de l’électricité. Pourtant, dès 1925, Magondeaux anticipe cette évolution et rachète le brevet de phares à double filament ainsi qu’une usine de phares électriques.

Malheureusement, la crise économique de 1929, va entraîner le déclin progressif des établissements Magondeaux malgré leur reconversion dans la production de filtres et de masques à gaz. Ils ne retrouveront jamais leur prospérité d’avant guerre et disparaitront en 1948.

Leur fondateur : Roger de Magondeaux décède en 1964 et repose dans son village natal de Génis en Dordogne.

La Reymondie : une propriété dans le style colonial américain et le Tout Paris en Périgord.

Sa fortune faite, Roger de Magondeaux rêve de revenir dans son Périgord natal où il acquiert une propriété à Saint-Martial d’Albarède près d’Excideuil qu’il fait aménager dans un style colonial américain par le décorateur Orlac, elle comprend 22 pièces et autant de domestiques. Que ce soit dans l’architecture, la décoration intérieure ou les aménagements extérieurs, il fait preuve d’inventivité et de modernisme. 

 Par exemple,  son parc est éclairé avec un système de sonorisation extérieure qui  lui permet d’écouter les enregistrements de Caruso, son idole.   Il fait installer un aquarium de poissons exotiques, une table de dix mètres de long spécialement conçue pour recevoir ses invités, un salon chinois et des tables à opium… une maison avec tout le confort moderne construite sur une tour relais du XIe, située en bordure d’un ravin de plus de 10 mètres.

Propriété magondeaux

Sa propriété de 200 Ha située sur les bords de la Loue devient son terrain d’expérimentation : inlassable chercheur et fin gourmet, il met en place une centrale électrique qui alimente les chambres froides pour stocker les mets fins qu’il se fait expédier depuis Paris sur son terrain d’aviation privé. Ses autos sont également à l’image de son train de vie : Hispano Suiza, Farman, Renault 40 CV…

Ses hôtes comptent parmi les personnalités les plus en vue de l’entre-deux-guerres : Mistinguet, Francois Mauriac, le couturier Paul Poiret ; l’orchestre de Ray Ventura… ainsi que les grands noms de l’automobile dont son ami André Citroën avec qui il fréquente les mêmes cercles de jeu.  Malheureusement, la crise de 1929 et la passion du jeu l’obligeront à vendre la propriété des bords de Loue.

Aujourd’hui, la propriété existe toujours mais ne se visite pas.   Elle existe encore dans les yeux d’enfant d’une de nos amies sympathisantes : Geneviève Fabre qui évoque à chacune de nos rencontres, son enfance passée à la Reymondie et ses courses dans un dédale de pièces, sa bibliothèque unique, et aussi le début de sa passion pour l’Amérique.  

Une dynamique qui lui a permis de retrouver un passé colonial créole américain, dans la restauration de leur Château de Caumale à Escalans, que nous avons déjà évoqué dans un précédent article.

Anne Marbot


Bibliographie

La Louisiane..., une histoire d'ouragans.

Une saison cyclonique exceptionnelle 

A l'heure où j'écris ces lignes, un sixième système tropical nommé Zeta menace les côtes de Louisiane. La période cyclonique de l'année 2020,  qui s'étend du mois de juin au mois de novembre, restera comme l'une des plus intenses de l'histoire louisianaise,  avec près de 30 phénomènes recensés dans le Bassin Atlantique , dépassant le record de 2005 marqué bien sûr par le lourd bilan humain et matériel de l'ouragan Katrina.

Ces conditions sont-elles liées au réchauffement climatique ? 

On sait que les eaux du golfe du Mexique étaient particulièrement chaudes cet été ( plus de trente degré celsius !). Le débat entre experts et climatologues en herbe reste ouvert. Mais sur le plan scientifique, on savait déjà l'hiver dernier que le phénomène « la Nina », identifié au large du Pacifique,  allait engendrer une saison cyclonique dans le bassin atlantique plus active que la normale.

Par exemple, « la Nina » est une anomalie de la température des eaux de surface de l'océan Pacifique anormalement basse qui entraîne des répercussions à l'échelle mondiale : ouragans plus nombreux dans l'Atlantique, sècheresse dans l'est de l'Amérique du Sud et l'est de l'Afrique , humidité en l'Afrique Australe par exemple...

Ouragans en louisiane

Et comme souvent , la Louisiane a été particulièrement touchée par les systèmes tropicaux durant cette fin d'été :

Les tempêtes tropicales Cristobal le 7 juin ( une des plus précoces de l'histoire) et Marco le 6 octobre touchent le sud est de la Louisiane (cf. carte ci dessous).

Dégats de l'ouragan laura à lake charles
Dégats de l'ouragan Laura à Lake Charles

C'est la région de Lake Charles au sud ouest de la Louisiane qui subit à 6 semaines d'intervalle les assauts de ces deux ouragans majeurs que sont Laura et Delta avec le lot de disparus, d'inondations, de quartiers rasés, d'arbres décapités, de dégâts matériels considérables , de coupure d'électricité comme à chaque fois... 

Et ironie de l'histoire , c'est la petite ville côtière de Cameron qui fut l'une des plus touchée , elle qui avait  déjà été au trois quart détruite en 2005 après le passage de l'ouragan Rita et en 2008 après le passage de l'ouragan Ike et qui avait payé un lourd tribut avec plus de 400 morts en 1957 lors du passage de l'ouragan Audrey .

La vidéo dont le lien se trouve à la fin de l'article vaut tous les discours pour rendre compte de la puissance des vents accompagnant Delta et la montée rapide des eaux du golfe du Mexique à l'intérieur des terres au lieu dit Creole à quelques miles à l'est de la ville de Cameron.

Le  musicien Cajun Alex Broussard , âgé de 94 ans fût témoin de cet événement et en avait fait une chanson en 1958 : «  L'année de 57 »

Dans l'année de cinquante-sept
Dans les mèches de la Louisiane
Droit dans la mer est venu un' lame
Qu'a couvert le sud de l'État
Tous les biens des habitants
Ont flotté sur l'eau salée
On va se rappeler de l'ouragan
Dedans l'année de cinquante-sept
www.cajunlyrics.com
Tous les bêtes de la Grande Chenière
Ont été noyées dedans les mèches
Les habitants de la Pacanière
Ont été ruinés par l'eau salée
Et les résidents des îles
Avec tout le courage du monde
Ont retourné dessus les îles
Dedans l'année de cinquante-sept
www.cajunlyrics.com
Tout le reste de la Louisiane
A prié pour le sud de l'État
La charité a été donnée
Pour les résidents des mèches
Et le monde de Cameron
Avec des larmes dedans les yeux
Ont retourné à Cameron
Dedans l'année de cinquante-sept
www.cajunlyrics.com
Aujourd'hui la Pacanière,
Les Chenières et Cameron
Est le paradis pour les chasseurs
Les pêcheurs et les piégeurs
Dans les mèches de la Louisiane
Les résidents sont tous contents
On va se rappeler de l'ouragan
Dedans l'année de cinquante-sept

L'après Katrina  et les musiciens 

Katrina restera l'ouragan le plus meurtrier et le plus coûteux a avoir déferlé sur les Etas-unis.

Le 29 aôut 2005, il frappe les côtes de Louisiane. L'ouragan de catégorie 5 ( le plus haut de l'échelle) fait plus de 1800 morts,  dont la majorité à la Nouvelle Orléans et plus d'un million de déplacés. Les vents qui soufflent à 280 km/h et les fortes intempéries provoquent l'effondrement des digues mal construites et peu entretenues. Quelques 360 000 maisons sont détruites. 

L'ouragan a dévasté 233 000 km2 de terres principalement en Louisiane et au Mississippi, soit près de la moitié de la superficie de la France !

 La ville de la Nouvelle Orléans est à 80 % submergée par des flôts allant jusqu'à 6 m de haut après la rupture des digues. Le bilan financier dépasse les 150 milliards de dollars.

Certains quartiers de la Crescent City présentent encore les stigmates de la catastrophe et de nombreux projets de reconstruction ont modifié le paysage de la ville avec plus ou moins de bonheur semble-t-il : en effet, des programmes construits hâtivement avec des matériaux de mauvaise qualité à destination des populations pauvres ont rapidement présenté des malfaçons inquiétantes pouvant entraîner des démolitions à court terme.

Quinze ans plus tard, les rues de la Nouvelle Orléans ont recommencé bien sûr à résonner au son des fanfares et des musiciens de rue mais le berceau du jazz a un peu perdu de sa superbe. Le choix musical est encore large mais les autochtones craignent que l'esprit créatif et d'improvisation de la ville n'ait été emporté par les flots de Katrina.

Une longue lignée de musiciens transmettaient une culture aux plus jeunes. Beaucoup sont décédés depuis cette tragédie comme Dr John, Fats Domino, Allen Toussaint  pour ne citer que les plus connus. La disparition des clubs de quartier et la concentration des efforts sur le tourisme déterminent les opportunités désormais offertes aux musiciens et les types de musique qu'ils jouent.

Certes l'économie touristique est repartie à la hausse :

Des millions de visiteurs visitent NOLA chaque année et les festivals ou salles de concert offrent du travail aux musiciens locaux. Mais de nombreux artistes sont confrontés au déficit de logement bon marché ( les prix sont 30 à 40 % supérieurs à ceux d'avant Katrina) et sont toujours réduits à travailler "au chapeau" pour des pourboires dans la rue ou dans des bars pour touristes . 

Les musiciens Néo Orléanais et plus généralement Louisianais , dont certains ont tout perdu dans la catastrophe, se sont toujours mobilisés pour lever des fonds en faveur des plus démunis .

Récemment le chanteur Acadien emblématique de la Louisiane Zacharie Richard a organisé un concert payant sur les réseaux sociaux pour venir en aide à la population de Lakes Charles , la ville du Sud Ouest du pays gravement touchée par les deux ouragans Laura et Delta.

Our new orleans

Après Katrina, un collectif de musiciens a sorti en 2006 un magnifique album «  OUR NEW ORLEANS » que je vous recommande. L'album s'ouvre sur deux morceaux joués par les deux pianistes iconiques récemment décédés que sont Allen Toussaint et Dr John.

Dans cet album, on trouve notamment un instrumental flamboyant du groupe Beausoleil, «  l'Ouragon » (pour l'Ouragan bien sûr) et le standard incontournable de NOLA, «  when the saints go marching in » interprété par Eddie Bo, charpentier pianiste de son état qui déclara en réparant le toit de sa modeste maison emportée par les éléments : «  Music will help the people heal. The more the musicians trickle back into New Orleans, the more the city will come back. I want to be in that number !1 »

La musique aidera les gens à guérir. Plus les musiciens reviendront à la Nouvelle Orléans, plus la ville redeviendra ce qu'elle était. Je veux en faire partie

Eddie Bo

La résilience des habitants du sud de la Louisiane ?

Depuis que la Louisiane existe , ses habitants ont dû faire face à de nombreuses catastrophes climatiques avec les ouragans bien sûr mais aussi avec la pollution plus insidieuse liée à l'exploitation du pétrole dans le golfe du Mexique. Les accidents sur les plateformes offshore ont encore des effets irréversibles sur la faune et la flore des marais , rivières et  bayous . Le trait de côte recule régulièrement à chaque tempête et inondation... 

Mais les Louisianais du sud semblent refuser l'évidence : la fragilité de l'implantation de la Nouvelle Orléans malgré les efforts de construction de digues de protection , la pollution des bayous dont la beauté intemporelle et mystérieuse cache une fragilité de l'écosystème... On trouve encore beaucoup de climatosceptiques parmi les populations du Sud des États-Unis.

L'attachement à la terre, aux origines, à la culture, à l'art de vivre est plus fort que tout dans le sud de la Louisiane.

Dans mes souvenirs d'ancien French Teacher, je me rappelle avoir rencontré en 1981 le grand père d'un ami cajun Carl Chauvin. Celui ci vivait dans sa « shotgun house »2 au bord du Bayou Lafourche à Golden Meadows à quelques miles du Golfe du Mexique dans une région très exposée aux tempêtes tropicales. 

Il se rappelait notamment de l'ouragan Camille qui avait détruit entièrement son habitation en 1969. Il avait plusieurs fois reconstruit cette dernière au rythme des tempêtes et des tornades souvent associées aux ouragans. Il avait plusieurs fois fui vers Baton Rouge la capitale pour trouver refuge chez des cousins mais toujours, il était revenu sur les bords du bayou Lafourche où il était pêcheur de chevrettes ( crevettes ) pendant plus de 40 ans.

 Ce qui m'avait frappé le plus à l'époque , c'est que ce vieil homme très digne, parlait mieux le Français que « l' Amaricain » comme disent les Cajuns . Il était né en 1893  et avait appris le Français avant l'Anglais. Il avait connu les punitions lorsque l'anglais était devenu langue officielle et qu'il était interdit de parler Français à l'école.

Cimetière chenière caminada

Ses parents originaires de Grand Isle, un archipel en première ligne sur le golfe du Mexique , avaient survécu au tristement célébre ouragan Cheniere caminada, l'un des plus meurtriers de la région : 779 personnes des 1471 habitants périrent en ce mois d'octobre 1893.  En ces temps anciens, on n'avait pas les moyens actuels de détection des ouragans et pas les mêmes moyens de communication.

Les habitants ont été surpris par la violence et la soudaineté du phénomène : ils vaquaient à leurs occupations quotidiennes ou même étaient en train de danser au « fais dodo »(le bal cajun ) et la plupart n'ont pas eu le temps de fuir ou même de s'abriter ! Une stèle commémorative est visible au cimetière de Chenière Caminada. 

Le « barde » Louisianais Zacharie Richard a écrit une chanson en 2007 qui retrace cet événement tragique, intitulée «l'île dernière», dont voici un extrait (album «Lumière dans le noir»).

Soudainement sur le coup de minuit arrive une rafale de vent
Ça soufflait si fort que ça a arraché les portes des encadrements
On entendait la mer enragée comme des millions d’abeilles
Les musiciens étaient si surpris qu’ils ont arrêté de jouer

De plus en plus fort le vent soufflait, les lampes étaient toutes éteintes
Les danseurs cherchaient la sortie en se tenant par la main
Mais sur la plage, sous les nuages, on ne trouvait guère refuge
C’était l’ouragan du Yucatan, c’était le grand déluge

Le vent soufflait pour des heures de temps, on ne restait guère debout
Les gens étaient si effarouchés qu’ils hurlaient au secours
Parmi les pleurs et les cris poussés, arrive le raz-de-marée
Comme le train du diable à trois étages, auquel rien ne résistait

L’hôtel et tous les habitants étaient emmenés au large
On s’agrippait à n’importe quoi, espérant trouver sauvetage
Une fois le bâtiment redressé, on a monté sur le toit
Mais dans cette nuit, aucun répit, il n’y avait que de l’effroi

Enragés par l’eau salée, arrivent des milliers de serpents
On essayait de les repousser pour protéger les enfants
Mais contre tous ces mocassins, il n’y avait rien à faire
Il n’y avait pas de survivant, cette nuit, sur l’Île Dernière

Aujourd’hui, au bout de l’archipel qu’on appelle les Chandeleurs
À vingt-huit degrés de latitude, on entend toujours des pleurs
Tous les marins naviguant dans ces eaux y font une prière
Pour les hommes et les femmes et les p’tits enfants perdus sur l’Île Dernière 

Mais quel maringouin (moustique) a piqué le chantre de l'Acadie tropicale lorsqu'il  se confiait il y a quelques années à une journaliste francophone ? Je la cite :

"Chaque semaine, Zacharie Richard passe plusieurs heures à tailler la jungle tropicale qui menace chez lui. Entre bambous et orangers se dresse fièrement sa maison de style Cadien. Mais la demeure s'enfonce peu à peu dans le sol meuble, et son propriétaire parfois se prend à rêver d'un ailleurs meilleur."

« Je dis à Claude , ma femme, qu'on va aller dans le sud de la France où on peut boire du bon vin moins cher ». Elle me dit : « On ne va jamais partir d'ici. »

Conclusion

Il semble que les hommes et les paysages de la Louisiane restent marqués pour toujours par les tempêtes tropicales qui prennent de plus en plus l'apparence d''ouragans monstrueux et dévastateurs .

La menace des ouragans fait partie intégrante de la vie en Louisiane : 

Les alertes, les conseils de prudence, les exercices de mise en sécurité ou d'évacuation y sont fréquents, les dégâts sont souvent considérables , les reconstructions longues , les bilans financiers lourds, etc... 

Mais les Louisianais semblent avoir un force en eux qui les fait toujours se relever et repartir après chaque catastrophe climatique . Comme un attachement profond à leur pays et leur culture. Et Ils continuent à laisser le bon temps rouler et à célébrer le cocktail emblématique de la Nouvelle Orléans qui est... ...vous l'avez deviné ? …

Hurricane

Le Hurricane !

Daniel Marchais

1parole du refrain de « Oh when the saints »

2type de maison modeste très répandue en Louisiane , rectangulaire et étroite, avec souvent 3 ou 4 pièces en enfilade.

Quelques coups de cœur à lire , à écouter , à regarder :

Hurricane Delta Massive Storm Surge And Eye, Creole, LA 10/9/2020 - YouTube

Trente ans de modération !

A l'occasion de son 30e anniversaire, l'organisme Educ'alcool a reçu ce mois-ci la Médaille du Lieutenant-gouverneur du Québec pour mérite exceptionnel, la plus haute décoration de son programme de distinctions honorifiques en reconnaissance de ses actions en faveur de la société québécoise.

Distinction qui vient récompenser trois décennies de travail à faire connaitre le bon "mode d'emploi" de la consommation d'alcool, non pour la proscrire de manière rigide et vertueuse mais pour en promouvoir une consommation modérée et responsable.

Le lieutenant-gouverneur du québec j-michel doyon remet la médaille à hubert sacy, directeur général d'educ'alcool #modération alcool
le Lieutenant-gouverneur du Québec J-Michel Doyon remet la Médaille à Hubert Sacy, directeur général d'Educ'alcool

Ce n'était pas une association de cinq inconditionnels de la camomille qui a imaginé il y a trois décennies de créer une structure destinée à mener des actions de prévention et d'éducation pour faire des Québécois de bons buveurs plutôt que de gros buveurs.

Les chiffres étaient là. Au Québec comme dans le reste du Canada, la moitié des graves accidents de la route étaient alors dus aux excès de boissons fortes, principalement en fin de semaine et durant les périodes festives.

Sachant que l'on peut déguster sans s'enivrer, il n'était question de jeter l'anathème, ni sur les producteurs, ni sur les consommateurs, mais plutôt de trouver les moyens de susciter des comportements modérés vis à vis des boissons alcoolisés. Ils savaient de quoi ils parlaient.

L'un des pères fondateurs n'était il pas Ghislain K. Laflamme, avocat québécois, qui avait découvert la filière des vins et des spiritueux en devenant le PDG de la Régie des alcools, des courses et des jeux du Québec au début des années 80, devenu expert en dégustation ?

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Intronisation de Ghislain K. Laflamme par la Connétablie de Guyenne Côtes de Bourg en 2011.

Il s'agissait dés lors, et encore maintenant pour Educ'alcool d'éduquer le grand public et tout particulièrement les jeunes à la consommation d'alcool, valoriser la culture du goût au détriment de celle de l'ivresse, fournir des informations sur les effets physiologiques et psychologiques de l'alcool en œuvrant en partenariat avec la filière des négociants, vignerons et viticulteurs québécois, les associations de producteurs de bière et de cidre, distillateurs, agents promotionnels et la Société des alcools du Québec qui y siègent au conseil d'administration.

Un Conseil scientifique entièrement bénévole formé de chercheurs, psychologues et médecins récemment constitué éclaire de surcroit la structure de ses conseils et recommandations.

Communication utilisant le ressort humoristique

Comme rien ne peut se faire sans argent, Educ'alcool puise son financement dans les prélèvements faits par la SAQ sur les ventes des produits de ses membres institutionnels, ce qui leur permet de remplir leurs obligations légales en application de la règlementation sur la promotion, la publicité et les programmes éducatifs en matière de boissons alcooliques.

Les membres qui ne commercialisent pas leurs produits via la SAQ versent leurs contributions directement à l'organisme (En 2020, son budget s'élève à 3,5 millions de dollars canadiens soit environ 2,3 millions d'euros). Ce n'est pas pour autant que le travail sérieux mené depuis 1990 se traduit par une manière de communiquer ennuyeuse ou moralisatrice.

Au Québec, on donne dans l'humour ou la dérision plutôt que dans le catastrophisme, que ce soit en son ou en images.

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Boire un petit coup c'est agréable......mais il ne faut pas rouler dessous la table...

Campagnes de prévention et d'information ont porté leurs fruits et bien que l'organisme ne s'arroge pas le bénéfice des progrès réalisés en la matière, il profite de ce trentième anniversaire pour souligner quelques statistiques : si au Canada, les Québécois sont en tête pour la consommation d'alcool, ils sont les derniers en revanche pour la consommation excessive et les jeunes retardent de plus en plus l'âge du début de consommation.

C'est au Québec aussi que l'on compte le moins de personnes dépendantes (2,7%) et la proportion d'accidents mortels dûs à l'ébriété a diminué de 20 en 30 ans , passant de 50% à 30%.

Les publications d'Educ'alcool sur l'alcool et la santé sont distribuées jusque dans les hôpitaux et le taux de crédibilité de l'organisme dont l'accroche publicitaire est : " La modération a bien meilleur goût" s'élève à 97% auprès de la population. Considéré comme un intervenant majeur en terme de prévention, déjà félicité en 2010 par l'Assemblée nationale du Québec, Educ'alcool a donc reçu la Médaille pour mérite exceptionnel des mains de Monsieur J-Michel Doyon, lieutenant gouverneur du Québec1.

Distinction remise à son directeur général Hubert Sacy qui l'a reçue avec joie au nom de l'organisme et a tenu à associer l'ensemble de ses partenaires, tout en remarquant au passage, qu'il ne s'agissait pas de s'endormir sur des lauriers fussent ils bien mérités, mais de continuer le travail accompli.

Soulignant au passage les défis à relever tout particulièrement à une époque ou d'aucuns auraient tendance à s'ériger en conseillers ou spécialistes au nom de la liberté de dire et faire, et d'autres de verser dans des approches idéalistes et diabolisantes en matière de consommation d'alcool. Les mots du bon sens, et de la réflexion rimant naturellement avec modération.

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1Le lieutenant -gouverneur est le représentant de la couronne Britannique dans chaque province canadienne.

Claude Ader-Martin