La francophonie canadienne fait le point

Le Canada est une fédération de dix provinces et trois territoires ayant chacun ses institutions, son exécutif, son parlement en plus du gouvernement fédéral. S’ajoute à ce fait que certains champs de compétence appartiennent aux provinces, d’autres au territoires, d’autres encore étant partagés entre les deux strates gouvernementales : chevauchement administratif et législatif que les Canadiens connaissent bien mais que nous avons parfois du mal à comprendre, même si en matière de « millefeuilles », nous les Français, sommes servis !

Sur le plan linguistique, le Canada, au contraire de son voisin américain qui a une langue d’usage mais pas de langue officielle au niveau fédéral, a deux langues officielles, celles des deux peuples fondateurs, le français et l’anglais. Cette dualité qui apparait dans l’acte de naissance de la Confédération canadienne en 1867 a été officialisée il y a un demi siècle (1969) lors de la naissance de la Loi sur les langues officielles, loi revue et corrigée 20 ans plus tard. Cette dernière consacre l’égalité de statut du français et de l’anglais dans les institutions fédérales mais aussi dans la société canadienne, donnant à chaque citoyen des « droits » linguistiques, en particulier celui d’être non seulement jugé, mais éduqué et soigné, dans la langue officielle de son choix.

Quant à la répartition entre les locuteurs, on la connait : On compte en gros 3 anglophones pour un francophone, la majorité des francophones vivant au Québec, province officiellement francophone depuis 1977 et au Nouveau-Brunswick , province officiellement bilingue depuis 1969.

Voilà un bel exemple du millefeuille que nous évoquions plus haut. Par ailleurs, le Canada étant un pays d’immigration, nombreux sont les citoyens dont la langue maternelle est autre. Ils parlent la langue qui leur est chère en privé mais doivent pouvoir s’exprimer dans une des deux langues officielles pour s’intégrer à la société canadienne. Mars étant le mois de la francophonie, il nous parait intéressant de faire le point avec Raymond Théberge, Commissaire aux langues officielles depuis janvier 2018.

Assurer la dualité linguistique

Avec l’émergence de la Loi sur les langues officielles de 1969 est né le Commissariat aux langues officielles dont le rôle est de promouvoir la loi et surveiller sa mise en œuvre. Médiateur plus que bras armé, il protège les droits linguistiques et fait la promotion des langues officielles au sein de la société canadienne, aide à la résolution des problèmes, enregistre les plaintes et mène des enquêtes.

En 2019-2020 il a enregistré plus de 1300 plaintes, en augmentation de 25% par rapport à l’année précédente, dont plus de la moitié portaient sur les communications avec le public et la prestation des services. Dans son rapport annuel, le Commissaire aux langues officielles souligne la désuétude de la loi, l’insuffisance de promotion des deux langues officielles à l’échelon du Canada et le manque de respect de la loi de la part des institutions fédérales elles-mêmes.

Avant lui, les rapports des différents commissaires en étaient arrivés à la même conclusion , celle de l’inefficacité de l’application de la loi. Quant aux diverses études, elles montrent depuis dix ans le recul de la place du français dans l’espace public y compris dans la province francophone. Comme la loi sur les langues officielles que l’on doit au père de l’actuel Premier ministre Trudeau met sur un pied d’égalité l’anglais et le français comme si les deux langues avaient le même poids, cela revient à ajouter dans la balance des forces égales de part et d’autre, ce qui n’a pas pour effet de gommer les différences … Bref, la question linguistique reste toujours aussi sensible.

Révision en vue ?

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Raymond Théberge est le 8ème commissaire aux langues officielles. Franco-manitobain, il est né 5 ans après que sa compatriote Gabrielle Roy ait été couronnée Prix Femina (1). Il a effectué ses études dans des universités anglophones aussi bien que francophones et a enseigné dans les universités francophones de Saint Boniface au Manitoba et de Moncton au Nouveau-Brunswick avant d’embrasser une carrière administrative.

Spécialiste de la francophonie en situation minoritaire, il domine le sujet de la réalité de la francophonie canadienne. Il souligne l’effervescence actuelle au niveau fédéral en matière de réflexion sur la dualité linguistique, le dépôt récent d’un document de réforme de la loi misant sur la protection du français y compris au Québec, les espoirs portés par le prochain Sommet sur le rapprochement des francophonies canadiennes en juin 2021, rencontre destinée à créer une meilleure solidarité entre francophones québécois et hors Québec afin de mieux ancrer la place du français au Canada.

Faisant le constat que le nombre de francophones augmente moins vite que la population canadienne dans son ensemble, il reste cependant raisonnablement optimiste face à l’augmentation du nombre des élèves fréquentant les écoles d’immersion, preuve selon lui que le concept de bilinguisme est bien adopté. Reste à chaque génération à s’adapter aux nouveaux défis et à utiliser les géants du web pour renforcer les communautés. Et de se poser la question de l’importance du facteur francophone dans le choix des immigrants.

Faisant référence à ses grands parents arrivés au Canada au début du 20ème siècle, il rappelle que le choix d’émigrer est une raison très personnelle, que les migrants choisissent d’aller là où l’emploi se trouve, en privilégiant les lieux où existent déjà des communautés installées.  

Immigrer c’est vivre la confrontation entre un rêve et une réalité. La force du Canada est d’être un pays d’immigration qui réussit à bien intégrer les nouveaux arrivés.

Raymond Théberge

Et de rappeler l’année 1913, année record en terme d’immigration qui vit arriver plus de 400.000 personnes dans l’Ouest. « Aujourd’hui, le nombre absolu de francophones n’est pas ce qu’il était il y a un siècle, les provinces ont eu par le passé des politiques différentes, le Québec est à part, mais il est clair que depuis les évènements de 2018 (2) l’Ontario s’est organisé et le Québec a décidé de revoir ses relations avec les francophones hors Québec, ce qui incite le gouvernement à revoir les programmes ».

Le gouvernement fédéral ira-t il jusqu’à réviser la loi au nom de l’égalité linguistique ? C’est l’histoire qui nous le dira…

Claude Ader-Martin

(1)Gabrielle Roy ( 1909-1983) est née à Saint Boniface. Enseignante, journaliste et auteure, elle fut la première lauréate étrangère du Prix Femina pour « Bonheur d’occasion ». en 1947.

(2)Monsieur Théberge fait référence à la crise politico linguistique déclenchée en Ontario en novembre 2018 suite aux décisions prises par le gouvernement provincial ontarien visant la suppression d’institutions de la minorité franco-ontarienne.

Trente ans de modération !

A l'occasion de son 30e anniversaire, l'organisme Educ'alcool a reçu ce mois-ci la Médaille du Lieutenant-gouverneur du Québec pour mérite exceptionnel, la plus haute décoration de son programme de distinctions honorifiques en reconnaissance de ses actions en faveur de la société québécoise.

Distinction qui vient récompenser trois décennies de travail à faire connaitre le bon "mode d'emploi" de la consommation d'alcool, non pour la proscrire de manière rigide et vertueuse mais pour en promouvoir une consommation modérée et responsable.

Le lieutenant-gouverneur du québec j-michel doyon remet la médaille à hubert sacy, directeur général d'educ'alcool #modération alcool
le Lieutenant-gouverneur du Québec J-Michel Doyon remet la Médaille à Hubert Sacy, directeur général d'Educ'alcool

Ce n'était pas une association de cinq inconditionnels de la camomille qui a imaginé il y a trois décennies de créer une structure destinée à mener des actions de prévention et d'éducation pour faire des Québécois de bons buveurs plutôt que de gros buveurs.

Les chiffres étaient là. Au Québec comme dans le reste du Canada, la moitié des graves accidents de la route étaient alors dus aux excès de boissons fortes, principalement en fin de semaine et durant les périodes festives.

Sachant que l'on peut déguster sans s'enivrer, il n'était question de jeter l'anathème, ni sur les producteurs, ni sur les consommateurs, mais plutôt de trouver les moyens de susciter des comportements modérés vis à vis des boissons alcoolisés. Ils savaient de quoi ils parlaient.

L'un des pères fondateurs n'était il pas Ghislain K. Laflamme, avocat québécois, qui avait découvert la filière des vins et des spiritueux en devenant le PDG de la Régie des alcools, des courses et des jeux du Québec au début des années 80, devenu expert en dégustation ?

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Intronisation de Ghislain K. Laflamme par la Connétablie de Guyenne Côtes de Bourg en 2011.

Il s'agissait dés lors, et encore maintenant pour Educ'alcool d'éduquer le grand public et tout particulièrement les jeunes à la consommation d'alcool, valoriser la culture du goût au détriment de celle de l'ivresse, fournir des informations sur les effets physiologiques et psychologiques de l'alcool en œuvrant en partenariat avec la filière des négociants, vignerons et viticulteurs québécois, les associations de producteurs de bière et de cidre, distillateurs, agents promotionnels et la Société des alcools du Québec qui y siègent au conseil d'administration.

Un Conseil scientifique entièrement bénévole formé de chercheurs, psychologues et médecins récemment constitué éclaire de surcroit la structure de ses conseils et recommandations.

Communication utilisant le ressort humoristique

Comme rien ne peut se faire sans argent, Educ'alcool puise son financement dans les prélèvements faits par la SAQ sur les ventes des produits de ses membres institutionnels, ce qui leur permet de remplir leurs obligations légales en application de la règlementation sur la promotion, la publicité et les programmes éducatifs en matière de boissons alcooliques.

Les membres qui ne commercialisent pas leurs produits via la SAQ versent leurs contributions directement à l'organisme (En 2020, son budget s'élève à 3,5 millions de dollars canadiens soit environ 2,3 millions d'euros). Ce n'est pas pour autant que le travail sérieux mené depuis 1990 se traduit par une manière de communiquer ennuyeuse ou moralisatrice.

Au Québec, on donne dans l'humour ou la dérision plutôt que dans le catastrophisme, que ce soit en son ou en images.

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Boire un petit coup c'est agréable......mais il ne faut pas rouler dessous la table...

Campagnes de prévention et d'information ont porté leurs fruits et bien que l'organisme ne s'arroge pas le bénéfice des progrès réalisés en la matière, il profite de ce trentième anniversaire pour souligner quelques statistiques : si au Canada, les Québécois sont en tête pour la consommation d'alcool, ils sont les derniers en revanche pour la consommation excessive et les jeunes retardent de plus en plus l'âge du début de consommation.

C'est au Québec aussi que l'on compte le moins de personnes dépendantes (2,7%) et la proportion d'accidents mortels dûs à l'ébriété a diminué de 20 en 30 ans , passant de 50% à 30%.

Les publications d'Educ'alcool sur l'alcool et la santé sont distribuées jusque dans les hôpitaux et le taux de crédibilité de l'organisme dont l'accroche publicitaire est : " La modération a bien meilleur goût" s'élève à 97% auprès de la population. Considéré comme un intervenant majeur en terme de prévention, déjà félicité en 2010 par l'Assemblée nationale du Québec, Educ'alcool a donc reçu la Médaille pour mérite exceptionnel des mains de Monsieur J-Michel Doyon, lieutenant gouverneur du Québec1.

Distinction remise à son directeur général Hubert Sacy qui l'a reçue avec joie au nom de l'organisme et a tenu à associer l'ensemble de ses partenaires, tout en remarquant au passage, qu'il ne s'agissait pas de s'endormir sur des lauriers fussent ils bien mérités, mais de continuer le travail accompli.

Soulignant au passage les défis à relever tout particulièrement à une époque ou d'aucuns auraient tendance à s'ériger en conseillers ou spécialistes au nom de la liberté de dire et faire, et d'autres de verser dans des approches idéalistes et diabolisantes en matière de consommation d'alcool. Les mots du bon sens, et de la réflexion rimant naturellement avec modération.

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1Le lieutenant -gouverneur est le représentant de la couronne Britannique dans chaque province canadienne.

Claude Ader-Martin

Quand Menier, roi du chocolat, s'offrait une île au Canada

Les enfants de la génération d'après guerre ( celle de 39/45) se voyaient offrir à l'heure du goûter, des tartines beurrées agrémentées de quelques carrés d'un chocolat noir et amer. Deux marques se disputaient alors les faveurs du public des classes moyennes : Menier et Cemoi. La petite fille que j'étais préférait nettement la première, non en raison de son goût, mais à cause de la belle image qui ornait son papier d'emballage et à laquelle je pouvais m'identifier.

Il s'agissait d'une écolière aux nattes sagement tressées qui copiait sur un mur jaune d'or et comme un devoir d'écriture, le nom de la marque du chocolat. Je n'imaginais pas alors que son propriétaire s'était distingué à la fin du 19ème siècle au Canada francophone par un projet d'envergure. L'affaire fut de courte durée mais elle eut des répercussions jusqu'à aujourd'hui.

Une dynastie de pionniers

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En 1895, Henri Menier, industriel influent dont la famille a fait fortune dans la production industrielle du chocolat, achète l'île d'Anticosti pour en faire une réserve de chasse et de pêche à son propre usage. C'est un grand patron que l'on peut qualifier d'éclairé ou de paternaliste selon de quel bord on se place.

Quoi qu'il en soit, son père avant lui et ses deux frères ont le souci d'une certaine forme de bien-être pour les ouvriers, persuadés qu'on ne peut tirer le meilleur, que des gens que l'on traite avec un minimum d' humanité. Son grand-père Jean-Antoine-Brutus Menier, fondateur de la dynastie a acquis en 1825 à Noisiel, en Seine et Marne, un moulin destiné à faire fonctionner une fabrique de poudres et farines à l'usage des droguistes.

Farines dont le chocolat, considéré alors comme un produit à usage pharmaceutique. Son fils Emile- Justin, républicain affiché, lui succède à sa mort en 1853 et abandonne vite l'activité pharmaceutique de l'usine pour se consacrer exclusivement à la production de chocolat alimentaire. Sa matière première vient du Nicaragua où il a acquis une plantation de cacaoyers. L'usine est considérée à l'époque comme unique en son genre sur le plan de l'organisation du travail, des procédés et des machines. Des récompenses saluent sa politique sociale avant-gardiste.

Menier fonctionne alors peu à peu comme une multinationale contrôlant toute la chaine du cacao depuis les plantations jusqu'à la distribution grâce à sa flotte de navires marchands, en passant par la production de sucre grâce à l'acquisition d'une raffinerie.

A la mort d'Emile-Justin en 1881, ses trois fils n'ont plus qu'à continuer l'oeuvre impulsée par les deux générations précédentes tout en y apportant leur valeur ajoutée. Si Gaston fait tourner la boutique, Henri, l'aîné sera à l'origine d'un nouveau système de refroidissement destiné au démoulage des tablettes, à la plantation d'une peupleraie voisine pour la fabrication des caisses d'emballage, à la création d'un chemin de fer privé reliant l'usine directement à la gare de l'Est. Ses idées sont celle d'un précurseur qui passe une partie de son temps à bord de ses yachts dont certains l'amènent à croiser dans les mers du nord de l' Europe.

En 1890, l'usine produit la moitié de la consommation du chocolat en France. En 1893, elle est déclarée "Première chocolaterie du monde" lors de l'Exposition Universelle de Chicago. Quand au faire-savoir, il est partie intégrante du savoir-faire, la "petite fille Menier", ambassadrice de la marque ayant fait son apparition en 1892 le long des voies ferrées, dans les gares et sur les omnibus parisiens. Autant dire que si leur père avait été surnommé "Le baron du Cacao" les fils étaient devenus les rois français du chocolat.

Une île comme Paradis

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Anticosti dans le golfe du Saint-Laurent

Henri Menier est un homme cultivé. Comme nombre de ses contemporains de l'époque, il est attiré par les grands espaces et rêve de contrées encore vierges , ou presque, tout comme l'a fait avant lui un autre Français Henry de Puyjalon né au château de Gluges dans l'actuel département français du Lot.

On sait que ce dernier était venu au Québec en 1872 pour y faire l'exploitation de pierres lithographiques à Château-Richer, près de Québec et que l'affaire ayant échoué, il était resté au Québec pour y étudier la faune et la flore de la côte nord que l'on appelait Labrador à l'époque. Amoureux de la nature et défenseur des espèces déjà surexploitées, précurseur d'études environnementalistes, il est l'auteur d'ouvrages qui ont fait date (1). Dans ses papiers conservés aux Archives Nationales du Canada, on retrouvera plus tard un contrat manuscrit rédigé à Québec en 1887 par lequel il se voit confier la vente de l'île d'Anticosti pour le prix de 5 millions de francs de l'époque en échange d'une commission de 5 à 10%. Mais ce n'est pas Puyjalon qui servira d'intermédiaire. Henri Menier qui n'y avait pas mis les pieds envoya un de ses émissaires Georges Martin-Zédé.

A l'issue d'une mission d'exploration de 10 jours en juillet 1895, ce dernier déclara l'affaire faisable, voyant dans l'ile un potentiel de développement forestier, d'énergie électrique et de pêcheries. C'est ainsi que pour une valeur bien moindre estimée à quelques 150.000 $, Henri Menier acquit cette ile entourée de falaises calcaires de près de 8000 km2 s'étalant sur 220 km de long et 56 à son point le plus large.

Explorée par Jacques Cartier au 16ème siècle, elle est devenue sous le Régime français une Seigneurie offerte à Louis Jolliet en 1680, puis annexée à Terre-Neuve lors de la chute de la Nouvelle-France. Rendue au Canada, elle devient propriété d'une compagnie immobilière de Montréal avant d'être vendue à un homme d'affaires anglais en 1884. Ce dernier, mis en faillite la repropose à la vente. En devenant propriétaire d' Anticosti, Menier achetait un espace de liberté qu'il voulait consacrer à la pêche, à la chasse et à des loisirs d'homme riche.

Il y eut bien quelques esprits chagrins pour suggérer que la France cherchait par ce biais à recoloniser son ancienne possession du nord de l'Amérique d'autant que Menier s'arrangeait pour exproprier le petit nombre des habitants de l'ile, ne gardant comme locataires que ceux qui , priés de se soumettre au règlement intérieur de l'île dicté par lui-même, étaient prêts à travailler pour lui. Mais tous étaient éblouis par la magnificence du "château" que l'homme d'affaires s'était fait construire à grands frais dans les dix années suivant l'achat de l'île.

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En effet, les cinq étages de la bâtisse dessinée par Sauvestre, l'architecte de la cité de Noisiel, coiffée de bardeaux d'ardoise, l'immense verrière à fleur de lys sont visibles de loin.

Même si les insulaires ne sont pas autorisés à s'approcher de trop près, ils n'ignorent pas l'existence du piano à queue venu de Paris, des cheminées de marbre et de la richesse du mobilier, des tapisseries, tableaux, argenterie, porcelaines et cristaux. Le personnel pléthorique est là pour les renseigner. De Port-Menier, un wagon tiré par une locomotive française amène les visiteurs de marque jusque chez leur hôte français (2).

Pâte à papier et acclimatation d'espèces animales sauvages

Menier et son représentant Georges Martin Zédé ont d'abord une vision économique de la transformation de l'ile (3). Il s'agit d'y développer des activités artisanales et industrielles : production d'engrais à partir du goémon, introduction de bétail, élevage de renards, usines de briques et de ciment, ateliers mécaniques, construction de routes et de phares, construction d'un réservoir d'eau douce, lutte contre les moustiques...Pour faire de son domaine un paradis de pêche et de chasse, Henri Menier doit modifier l'environnement en commençant dès 1896 à introduire plusieurs espèces de gibier dont quelques bisons et des wapitis qui n'y survivront pas mais aussi des orignaux, des castors, des renards argentés, des lièvres et 220 cerfs de Virginie qui s'y sont multipliés au point qu'un siècle plus tard, l'île en compte environ 150.000 et est reconnue pour la qualité exceptionnelle de la chasse au cerf ( 9.000 têtes chaque année).

Quant à la pêche à la morue, activité traditionnelle des pêcheurs de l'ile, elle est progressivement remplacée par celle du homard. En 1910, Henri Menier décide de se lancer dans l'exploitation du bois pour l'industrie papetière, activité qui entraine la construction d'un chemin de fer pour le transport des billes et l'expédition de pâte à papier. Ainsi nait Port-Menier, seul village de l'ile à ce jour.

Quant à Henri, les investissements d'importance qu'il fait pour son île ne semblent pas l'affaiblir financièrement puisque quelques mois avant sa mort, il acquiert un "vrai"château en France, et pas le moindre puisqu'il s'agit de celui de Chenonceau .

Classement Unesco
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(photo Université de Sherbrooke)

C'est ainsi que d'une ile très peu peuplée de petits pêcheurs de morue, l'un des rois français du chocolat fit un territoire aux prétentions économiques et écologiques d'envergure. Pas pour longtemps.

A sa mort en 1913, Henri Menier laissait à son frère Gaston un héritage difficile à gérer à distance.

Ce dernier revend l'ile en 1926 à une compagnie forestière tout en encaissant un bénéfice substantiel par rapport au prix d'achat : 50 fois le prix de vente initial , dit-on. L'économie du bois a continué à faire vivre l'ile et ses habitants jusqu'à ce que la compagnie forestière juge que ses affaires n'étaient plus rentables et cesse toute activité.

Entre temps, le village de Baie- Sainte- Claire imaginé par Menier sur le modèle de la cité ouvrière de Noisiel aura disparu, tout comme le "château" volontairement détruit par la compagnie forestière. En 1974, le Québec rachète l'île et transforme 150 km2 en réserve faunique.

Ne s'y promènent que les amoureux de la nature sans souci de grand confort, amateurs de randonnées pédestres ou bien des chasseurs et des pêcheurs à haut pouvoir d'achat. Anticosti retourne à la nature jusqu'en 2014 où le gouvernement québécois dans une dynamique de développement économique annonce y investir plus de 100 millions de dollars pour la recherche de pétrole.

La multinationale française Maurel & Prom, à l'origine créée par deux familles bordelaises possédant des huileries à Bacalan, reconvertie en opérateur pétrolier est de la partie. Des travaux d'exploration ne donnant rien de bien concluant et les élus de tous bords ayant senti l'arrivée de "l'ère écologique", le projet est abandonné en 2017 *. Depuis, Anticosti espère en un classement au Patrimoine mondial de l'Unesco. Les édiles locaux croient en l'avenir du tourisme, les défenseurs de la nature font bloc contre toute espèce de développement qui pourrait polluer les paysages magnifiques. Réponse en 2022 si le Covid nous oublie...

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Claude Ader-Martin

Sources

(1) "Récits du labrador" (1894).

"Histoire naturelle à l'usage des chasseurs canadiens et des éleveurs d'animaux à fourrure" (1900).

(2) "Anticosti, une île et son château. Guy Côté. Erudit.org

(3) "L'ère française Menier de 1895 à 1926 à l'île d'Anticosti. Annales de géographie . Louis -Edmond Hamelin

* Selon un article du quotidien "Le Devoir" du 29 juillet 2017, l'entreprise française Maurel & Prom a reçu une indemnisation de 16,2 millions de dollars de la part du gouvernement Québécois.

Réflexions sur la dualité linguistique canadienne

Article aqaf - réflexions sur la dualité linguisitque canadienne.

Nul voyageur au Canada ne peut manquer de remarquer la dualité linguistique propre à ce pays. Des conversations que j'ai eues avec des amis francophones au Québec comme dans les autres provinces ont fait remonter des pans entiers de l'Histoire sur le sujet. Comment pourrait-il en être autrement lorsque l'on sait que la construction même de la nation s'est fondée-et souvent dans la douleur- sur le bilinguisme amené par les deux peuples colonisateurs.

Le sujet étant sensible, j'évite par amitié de jeter de l'huile sur un feu dont les braises sont loin d'être éteintes, d'autant que je considère que personne n'a à se mêler des affaires des autres , surtout lorsqu'il n'est pas chez lui. Mais le témoignage que j'ai été amenée à apporter récemment au très sérieux Commissariat aux Langues officielles du Canada m'incite à partager mon expérience.

Lavage de linge sale en famille

Deux anecdotes me reviennent en mémoire. La première s'est déroulée à Victoria en Colombie-Britannique où j'étais entrée dans un bureau de poste pour acheter des timbres à une heure d'affluence. J'avise deux files d'attente dont l'une compte déjà cinq clients patientant devant un guichet où s'affiche une petite pancarte marquée English et l'autre, sans aucun client, qui débouche sur un guichet portant la mention Français. Je m'y dirige promptement et constate que le préposé est absent. Il ne me reste qu'à attendre. Ce que je fais, tout en remarquant que le préposé du guichet voisin regarde régulièrement dans ma direction.

Au bout de quelques minutes, il ferme son guichet English pour se présenter à celui où j'attend et me demande ce que je désire... en anglais. Je lui demande en retour dans la langue de Churchill quand reviendra le préposé parlant français. Lorgnant sur ses chaussures, il me répond qu'il ne sait vraiment pas tandis que la cliente la plus proche lève subrepticement les épaules.

Nul besoin d'une explication supplémentaire, je me suis dit que l'administration savait parfois, ici comme chez moi, s'exonérer de ses obligations en sauvant les apparences. La deuxième se passe dans la basse ville de Québec dans une laverie en libre service. Deux clientes y vaquent silencieusement à leurs occupations. Je me pose des questions sur le fonctionnement du lave linge avant de demander en français à la personne la plus proche de moi, si l'on peut m'apporter un peu d'aide. Elle me répond en anglais. Avant qu'elle ait fini sa phrase, l'autre cliente intervient de manière très vive pour signaler qu'ici, on parle français. Sur le même ton, la dame anglophone fait référence dans sa langue aux droits des minorités.

Consciente que je contribue à rallumer l'incendie linguistique, j'essaie bien d'apaiser les esprits en expliquant que je n'ignore pas l'existence de la loi 101, mais que très égoïstement, ma priorité est de laver mes chaussettes... en quelque langue que ce soit. Cela ne les a pas faire rire. Pas plus que n'a ri l'hôtesse de mon gîte d'accueil à laquelle j'ai rapporté l'incident à mon retour au bercail. Je me suis donc promis d'éviter à l'avenir, d'amener un peuple dont j'admire le sens habituel du consensus, à se bouffer le nez pour des raisons vieilles de quelques siècles. Jusqu'au jour où...

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Neutralité bousculée

4 juillet 2019/ Bordeaux (France). La compagnie air Canada inaugure sa première liaison Montréal/Bordeaux alors qu'elle est en phase de rachat d'Air Transat qui opère la ligne depuis une dizaine d'années. Une conférence de presse est annoncée dans un grand hôtel bordelais. Il y a des choses à faire savoir. Une douzaine de journalistes patientent. J'en suis.

Entre en majesté la directrice commerciale de la compagnie nationale qui gratifie l'assistance d'un "Hi", puis s'assoit. Nous réalisons très rapidement que ni elle, ni le directeur des ventes qui l'accompagne ne parlent, ni même ne comprennent le français et la présence d'un interprète ne va pas forcement être d'un grand secours tant il travaille à minima, du moins dans le sens anglais-français. L'agacement me gagne. Pourquoi la compagnie nationale n'a- t elle pas crû bon de dépêcher des représentants parlant français ? Cela aurait été plus simple et plus efficace sur le plan de la communication. Je sais bien que l'Aquitaine a été anglaise durant trois siècles par les hasards de l'Histoire, mais je n'ignore pas non plus que bien peu nombreux sont mes collègues qui maîtrisent la langue de Shakespeare, hormis quelques anglicismes ridicules, souvent dénués de sens pour un Britannique, qui émaillent la conversation courante !

Chassé-croisé de questions et réponses entrecoupées ou couvertes par les conciliabules en anglais entre les représentants de la compagnie aérienne et le Truchement. A l'irritation du début succède un sentiment de pure humiliation. J'ai vraiment l'impression d'être colonisée dans mon propre pays et ce n'est pas la bimbeloterie promotionnelle distribuée sur les sièges qui va me faire changer d'avis ! Je fais la remarque que le Canada ayant deux langues officielles, le français et l'anglais, je ne comprends pas pourquoi on ne s'adresse pas à nous en français puisque nous sommes en France. Tentative de diversion du représentant de l'aéroport et reprise d'un échange qui n'a de dialogue que le nom.

Je viens de ressentir, au niveau de l'estomac, le sentiment éprouvé par les francophones canadiens souvent révoltés par l'application aléatoire de la Loi sur les langues officielles. De retour au bercail , je conte l'incident à l'un de nos adhérents de Montréal, fervent défenseur de la francophonie, qui m'avait dit un jour : " être francophone au Québec, c'est être tout simplement", formule qui m'avait parue alors un peu théâtrale. Celui-ci s'en alla, comme on dit familièrement dans mon Sud-Ouest, "porter le pet" devant le Commissariat aux langues officielles....

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L'été s'annonçant chaud, j'oubliais la conférence de presse pour me mettre à l'ombre. Quelle ne fut pas ma surprise à la fin de l'été, de recevoir un message dudit commissariat me demandant de témoigner sur ce qui s'était passé. Ce que je fis.

Le rapport préliminaire d'enquête vient d'être envoyé au plaignant à l'heure où les avions sont cloués au sol par un méchant virus et où j'ignore quand j'aurais le bonheur d'aller laver mes chaussettes à Québec ou à Vancouver.

Une chose est sûre : cette expérience m'a ôté une bonne part de ma réserve sur le sujet et ce, malgré le quart de sang britannique qui, selon mon histoire familiale, coule dans mes veines. Que voulez-vous, personne n'est parfait !

Claude Ader-Martin

*"Felix Leclerc, le roi heureux" par Jacques Bertin

Méditation et ressourcement chez les Augustines de Québec

En Occident, le monde de la chrétienté est marqué depuis une trentaine d'années par le vieillissement des prêtres et des religieux associé à une baisse des vocations. Eglises et monastères devenus trop grands posent un problème d'entretien de leurs locaux qui ont dans la plupart des cas une énorme valeur historique et patrimoniale. En France, l'Etat, gardien des lieux de culte veille à leur entretien.

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Ce n'est pas le cas au Canada où les communautés religieuses sont dans la plupart des cas, propriétaires de leurs églises. Au Québec où l'église catholique a été puissance fondatrice, le problème se pose comme partout ailleurs et il n'est pas rare de constater visuellement le changement de destination de certains lieux de culte : centres culturels, médiathèques, immeubles d'habitation, voire écoles de sport. Afin de ne pas voir leur patrimoine se disperser tout en garantissant la pérennité du lieu créé à la fin du 17ème siècle, les Augustines de la ville de Québec ont choisi de faire de leur maison ancestrale un lieu de regroupement du patrimoine religieux de leur Ordre associé à un lieu d'hébergement dont la mission première est de procurer aux aidants familiaux la possibilité de se ressourcer. Entrer au couvent pour en sortir régénéré, il fallait y penser....

Quatre siècles de soins

C'est en août 1639, après trois mois d'un voyage mouvementé depuis Dieppe que trois jeunes religieuses Augustines arrivent à Québec avec pour objectif de soigner et d'évangéliser les " Sauvages". Depuis deux ans, des travaux de défrichement d'un terrain destiné à accueillir un futur hôpital financé par la Duchesse d'Aiguillon, nièce du Cardinal de Richelieu ont commencé ( le contrat de fondation de l'Hôtel Dieu a été signé à Paris en 1637). Trois Ursulines les accompagnent qui se sont données pour mission l'éducation. A cette époque, la ville se relève de la domination anglaise qui a chassé les Français durant trois longues années. Les colons manquent de ravitaillement et tout ce qui avait été construit par les disciples de Champlain et de Louis Hébert est à rebâtir. Les religieuses y démarrent leur travail dans des conditions plus que difficiles et il se passera plus de trente ans avant que leur monastère, tel que l'on peut le voir aujourd'hui soit construit. Des générations de religieuses hospitalières, attachées à l'Hôtel- Dieu vont s'y succéder, longtemps cloîtrées. Dans les années 90, constatant le vieillissement de leur communauté et souhaitant continuer de faire oeuvre utile, elles choisissent de ramener l'ensemble de leur patrimoine religieux conservé dans la dizaine d'autres monastères disséminés partout au Québec, dans la capitale nationale.

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La Chapelle

Cela représente plus de 50.000 artefacts réunis dans un musée et près d'un kilomètre de dossiers en voie de numérisation qu'elles offrent aux Québécois sous forme d'une Fiducie sociale. Les soeurs deviennent alors locataires de leurs anciens locaux, charge à la Fiducie de les transformer en lieu de mémoire et de ressourcement. Et puisque la société québécoise vieillissante cherche- comme nous - des réponses à la prise en charge de son quatrième âge ou de malades qui souhaitent rester le plus longtemps possible à leur domicile, on veut en faire un centre de repos pour les aidants-familiaux que l'on appelle proches-aidants dans la Belle Province.

 Soeurs hospitalières

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La Réception

On entre ici au couvent sans entrer en religion et personne ne vous demandera jamais quelles sont vos convictions. Si on y entend parfois quelques chants religieux, c'est qu'on aura volontairement poussé la porte de l'imposante chapelle dont les vieilles pierres de l'abside viennent soutenir l'aérienne verrière de la réception de l'hôtel. Au programme, marche méditative, yoga, cohérence cardiaque, tai-chi, huiles essentielles, massages, beaucoup de silence et d'attentions discrètes autant que bienveillantes.

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Dans le silence des couloirs

Au détour d'un couloir on croise parfois une des dernières religieuses résidentes qui s'aide de sa canne ou s'affaire avec son téléphone mobile dans le passage qui relie le Monastère à l'Hôtel Dieu où elle continue d'oeuvrer comme bénévole. Elles sont fières d'expliquer ce que leur maison est devenue et s'inquiètent de savoir si vous vous y sentez bien. Les professionnels du bien-être, thérapeutes, spécialistes de santé globale y animent inlassablement des réunions de travail, des rencontres, des ateliers, des conférences. En cuisine, le chef marie rôti de cerf et daube de canard, herbes tout droit poussées dans les carrés du jardin des soeurs, confitures de sureau et de rose, ghee, temphe et cuisine ayurvédique, tisane à la guimauve et au ginseng. On dort dans la blancheur de lits moelleux d'anciennes cellules transformées en chambres douillettes. Confort, mais sans télévision ni téléphone ce qui ne vous interdit pas l'utilisation de vos propres écrans...dans l'intimité. A l'heure du petit déjeuner, le silence est de rigueur dans la salle de restaurant, ce qui permet un éveil progressif face aux silos du port de Québec. Plus tard, il sera temps d'écouter parler les vieux murs. Ils vous raconteront les potins de la colonie, la figure charismatique de Monseigneur de Laval dont le diocèse s'étendait jusqu'aux bayous de Louisiane, les homélies tonitruantes de l'intransigeant Evêque de Saint-Vallier, l'incendie de l'Hôtel-Dieu, l'histoire du siège de Québec, les plaintes des blessés français, anglais et autochtones unis dans la souffrance, les vagissements des bébés abandonnés dans le tour sculpté de la vieille porte, le ramassage des Simples médecines, les recettes des apothicaires et les rires des petites nonnes patinant un matin de printemps dans leurs longues jupes à carreaux.

Hôtellerie de ressourcement

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Nathalie Roy, directrice de la Fiducie

Viennent ici ceux ou celles qui cherchent une pause propice à une nouvelle respiration. "Dans notre société, on a intérêt à ce que les personnes qui ont besoin d'être aidées soient prises en charge par des aidants en bonne santé" résume Nathalie Roy qui dirige la Fiducie. Au Monastère, huit chambres sont réservées à des personnes envoyées par les Centres locaux de services communautaires (CLSC), l'équivalent de nos services communaux d'action sociale à des tarifs préférentiels. La cinquantaine de chambres restantes est proposée à une clientèle touristique intéressée par une déconnexion d'avec le monde extérieur. L'objectif est d'augmenter progressivement le nombre de chambres réservées à la clientèle d'aidants, le Monastère ayant par définition un but non lucratif.

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Située en plein centre de Québec à cinq minutes à pied du célèbre château Frontenac, cette hôtellerie de ressourcement qui a ouvert ses portes il y a quatre ans commence à être connue et reconnue. Lieu de beauté et de sérénité, elle doit beaucoup à des donateurs comme à son origine. A travers elle, c'est un peu de la mission que s'était donnée la duchesse d'Aiguillon qui perdure à travers le temps.

Claude Ader-Martin

Références : Annales de l'Hôtel-Dieu de Québec (1636-1716) . Photos C. Ader-Martin

La mémorable visite de La Capricieuse au Canada (1855) : quand la France a renoué avec son ancienne colonie

Par le traité de Paris[1], qui met fin à la guerre de Sept Ans (1756 – 1763), la France cède le Canada à l’Angleterre. Pendant près d’un siècle, l’ancienne métropole n’a plus de contact avec sa colonie perdue d’Amérique du Nord. A cela, plusieurs raisons : la volonté d’oublier une défaite militaire, l’intérêt impérialiste porté à d’autres régions du globe (l’Algérie) et, avant tout, l’obligation de respecter le système mercantiliste britannique qui interdit aux navires autres qu’anglais d’entrer dans les eaux canadiennes[2].

Ce n’est qu’en 1855, que le lien est renoué à l’occasion d’une visite officielle que La Capricieuse, un vaisseau militaire,fait au Bas-Canada et au Haut-Canada[3].

Quelles conditions historiques particulières ont autorisé cette visite ? Quels étaient les buts français de celle-ci ? Comment s’est-elle déroulée ? Quelles en furent les conséquences pour les relations entre la France et le Canada ? Telles sont les questions auxquelles ce petit article tente de répondre.

La visite de La Capricieuse est permise par « l’Entente cordiale »

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1955: un timbre commémore la visite de La Capricieuse au Canada.

 Quand La Capricieuse[4]appareille pour le Canada à la fin du mois de juin 1855, les relations entre la France et l’Angleterre sont au beau fixe. Les deux pays combattent ensemble les Russes en Crimée (1853-1856) et sont en bonne voie pour signer un traité de libre-échange (1860). L’empereur Napoléon III a été reçu en grandes pompes en Angleterre (16-22 avril 1855) et la reine Victoria ne va pas tarder à être accueillie de la même façon en France. Ce sera à l’occasion de l’exposition universelle (20-25 août 1855).

C’est l’époque dite de « l’Entente cordiale », une époque suffisamment exceptionnelle pour qu’aucun des deux alliés n’ait envie d’en provoquer la fin. De part et d’autre de la Manche, la consigne diplomatique est donc la même : du tact et un bon esprit !

C’est dans ce contexte que le capitaine de vaisseau Paul – Henri Belvèze[5], de sa propre initiative, dépose sur le bureau du ministre français de la Marine et des Colonies un projet de voyage au Canada. Ce dépôt a lieu en 1853. Mais le gouvernement de Napoléon III n’est pas pressé de donner son accord, tant il craint que le retour de la France au Canada soit interprété par les Anglais comme une provocation. Pourtant, sa crainte est infondée. Car les autorités anglaises ne voient aucun inconvénient au projet de Belvèze, à la condition bien évidemment que ce dernier ne profite pas de l’occasion pour faire de la politique. C’est-à-dire pour exciter les antagonismes existants entre les deux grandes communautés canadiennes, la française et l’anglaise[6]. Mais là n’est pas l’intention du prudent et sagace Belvèze.

En effet, son voyage, finalement accepté par le Gouvernement en 1855, a deux buts : l’un est commercial et l’autre diplomatique. Il s’agit d’évaluer la taille et les structures du marché canadien et aussi de montrer au monde entier que la Grande – Bretagne et la France forment un couple d’alliés solide. Reste à savoir si la visite de La Capricieusese déroulera conformément aux souhaits des deux puissances.

Belvèze et son équipage reçoivent partout un accueil très chaleureux

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Portrait du Commandant Henri-Pierre Belvèze
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Le monument des Braves en 1860

 La Capricieuse séjourne un peu plus d’un mois au Canada. Elle y arrive le 13 juillet 1855 et en repart le 25 août de la même année. Belvèze et ses marins visitent entre autre Québec, Trois-Rivières, Montréal, Kingston, Toronto, Ottawa ainsi que le village iroquois de Cauynauwagan. Partout[7], sans exception, ils reçoivent un accueil des plus chaleureux. De la part des populations : ils sont acclamés par des foules enthousiastes (à Québec on crie : « Voilà nos gens revenus ! ») et les rues, pavoisées de drapeaux tricolores, résonnent de salves de mousqueterie, de chansons et de hourras. On se bouscule pour monter à bord du voilier français.

De la part des autorités aussi l’accueil est bon : le gouverneur général de la Province, l’archevêque, les maires, les savants et les entrepreneurs multiplient les réceptions de tous genres (banquets, bals, défilés, inaugurations, etc.) en l’honneur du commandant de La Capricieuse. Le temps le plus fort du séjour a lieu le 18 juillet. Ce jour-là, Belvèze se trouve à Québec. Il y pose la première pierre du futur monument des Braves sur les plaines d’Abraham[8]. Il s’agit là d’un acte politique de premier plan qui symbolise la réconciliation entre les deux anciens ennemis.

Les journaux locaux qui rendent compte de la visite du navire militaire français sont unanimes pour dire qu’il s’agit d’un événement d’une grande importance et particulièrement réussi. Aucun incident n’est à déplorer. Et pour cause, le gouverneur général Head a tout fait pour donner aux rapports avec Belvèze « un charme et un intérêt tout particuliers[9]», et le commandant de La Capricieuse a bien pris soin, dans ses discours publics et ses conversations privées, d’honorer les vertus du régime britannique au Canada[10].

Bref, toutes les parties, la française et l’anglaise, sont très satisfaites. Voilà le bilan à court terme de la visite. Mais rien ne dit que la reprise des relations entre la France et son ancienne colonie produira les résultats diplomatiques et commerciaux attendus de part et d’autre de l’Atlantique.

Les retombées immédiates de la venue de La Capricieuse au Canada furent décevantes.  

La visite de La Capricieuse au Canada a eu un écho symbolique très fort. Elle a profondément marqué les esprits locaux[11]. Pour beaucoup de descendants français de la vallée du Saint-Laurent, nostalgiques d’une identité perdue, elle a fait espérer au mieux le retour en Amérique du Nord de la mère patrie et au minimum l’enclenchement de relations régulières avec elle. Cette espérance s’est exprimée de diverses manières. Par exemple, sous la forme de poèmes patriotiques. Ceux d’Octave Crémazie (voir annexe), d’Adolphe Marsais, d’Eudore Evanturel ou bien encore de Louis Fréchette. Mais, concrètement, cette visite n’a pas produit les résultats attendus. Du moins à court terme, c’est-à-dire durant les dix années qui l’ont suivie.

Dans le domaine économique, les échanges commerciaux ne se sont pas développés. Dans son ouvrage publié en 1862 et intitulé Le Canada sous la domination française d’après les archives de la marine et de la guerre, l’historien-géographe Louis Dussieux écrit que le commerce direct entre la France et le Canada est « complétement nul ». En effet, sur la période 1855-1862, un seul bâtiment français s’est rendu au Canada. Et, de ce que l’on sait, il y a débarqué une cargaison de morue et est reparti avec un chargement farine. C’était en 1858.

En matière de diplomatie, le bilan n’est pas meilleur. Il se limite à l’ouverture d’un consulat général de France à Québec (1858), un consulat à vocation strictement commerciale. Au consul qui prend son poste en 1859 (il s’agit d’Henri Philippe Gauldrée – Boilleau), le gouvernement impérial recommande d’agir « avec la plus extrême circonspection ». Traduction : ne pas encourager les velléités séparatistes québécoises. Au final, les habitants du Bas – Canada qui s’étaient enthousiasmés pour la visite de La Capricieuse ont été déçus (une fois de plus) par le comportement plein de réserve à leur égard de leur ancienne métropole.

Jean-Patrice Lacam

Notes

(1) Ce traité a été signé le 10 février 1763.

[2]Cet interdit a été abrogé par une loi du 26 juin 1849.

[3]La Capricieuse est le premier navire de guerre français à se rendre au Canada depuis la Conquête. Avant lui, un navire marchand, L’Edouard,avait séjourné à Montréal. C’était en juillet 1854. La visite de L’Edouard n’avait fait alors aucun bruit.

[4]La Capricieuse est une corvette. Elle a été mise à l’eau à Toulon le 5 juillet 1849. Elle emporte à son bord 254 hommes d’équipage et soldats. Elle mesure 43,9 mètres de long et 11,8 mètres de large. Son tirant d’eau est de 4,9 mètres. Pour se rendre au Canada, Belvèze, en bon communicant, l’a préférée au Gassendi, « un vapeur disgracieux et mal armé, peint de couleurs sombres, fait pour la surveillance des pêches et non pour le tourisme diplomatique » (J. Portes).  

[5]Paul – Henri Belvèze est né à Montauban en 1801 et mort à Toulon en 1875. En 1855, il est le chef de la division navale de Terre-Neuve.

[6]Pour rappel : en 1837, le Bas-Canada a connu un conflit militaire qui a opposé la population civile, mobilisée par le Parti patriote de Louis-Joseph Papineau, à l’occupant militaire colonial.

[7]Même dans le Haut Canada, Belvèze est bien reçu. Dans son carnet de voyage, il écrit : « J’ai quitté le Haut Canada [13 août], n’ayant vu et entendu que des paroles et des actes sympathiques et respectueux pour le gouvernement de l’Empereur, et pour moi personnellement pleins de bienveillance et de satisfaction ».

[8]Le monument des Braves commémore la bataille de Sainte-Foy (28 avril 1760). Sous le socle de ce monument, sont réunis les ossements des soldats, français et anglais, qui sont morts au cours de cette bataille. Son inauguration aura lieu en 1863.

[9]Cette appréciation est de Belvèze lui-même.

[10]Dans le récit qu’il a rédigé de la visite de La Capricieuseau Canada, Belvèze parle, le concernant, de « travail d’équilibriste ». En même temps, il a dû convaincre les Anglais que la France n’avait aucune intention de reconquérir sa colonie perdue et se montrer sensible aux manifestations francophiles des habitants du Bas-Canada.

[11]Chez les Français de France, par contre, elle n’a eu aucun retentissement.

Annexe : 

Envoi aux marins de La Capricieuse

(Poème d’Octave Crémazie, 19 août 1855)

Quoi ! déjà nous quitter ! Quoi ! sur notre allégresse

Venir jeter sitôt un voile de tristesse ?

De contempler souvent votre noble étendard

Nos regards s’étaient fait une douce habitude.

Et vous nous l’enlevez ! Ah ! quelle solitude

Va créer parmi nous ce douloureux départ !

Vous partez. Et bientôt, voguant vers la patrie,

Vos voiles salueront cette mère chérie !

On vous demandera, là-bas, si les Français

Parmi les Canadiens ont retrouvé des frères.

Dites-leur que, suivant les traces de nos pères,

Nous n’oublierons jamais leur gloire et leurs bienfaits.

Car, pendant les longs jours où la France oublieuse

Nous laissait à nous seuls la tâche glorieuse

De défendre son nom contre un nouveau destin,

Nous avons conservé le brillant héritage

Légué par nos aïeux, pur de tout alliage,

Sans jamais rien laisser aux ronces du chemin.

Enfants abandonnés bien loin de notre mère,

On nous a vus grandir à l’ombre tutélaire

D’un pouvoir trop longtemps jaloux de sa grandeur.

Unissant leurs drapeaux, ces deux reines suprêmes

On maintenant chacune une part de nous-mêmes :

Albion notre foi, La France notre cœur.

Adieu, noble drapeau ! Te verrons-nous encore

Déployant au soleil ta splendeur tricolore ?

Emportant avec toi nos vœux et notre amour,

Tu vas sous d’autres cieux promener ta puissance.

Ah ! du moins, en partant, laissez-nous l’espérance

De pouvoir, ô Français, chanter votre retour.

Ces naïfs paysans de nos jeunes campagnes,

Où vous avez revu vos antiques Bretagnes,

Au village de vous parleront bien longtemps.

Et, quand viendra l’hiver et ses longues soirées,

Des souvenirs français ces âmes altérées

Bien souvent rediront le retour de nos gens !

Comme ce vieux soldat qui chantait votre gloire

Et dont, barde inconnu, j’ai raconté l’histoire,

Sur ces mêmes remparts nous porterons nos pas ;

Là, jetant nos regards sur le fleuve sonore,

Vous attendant toujours, nous redirons encore :

Na paraissent-ils pas ?

Sources :

Le récit du capitaine de corvette Paul-Henri Belvèze (Site de la bibliothèque et des archives nationales du Québec).

  1. Crémazie : Œuvres complètes (Beauchemin et Valois, 1882).
  2. Miquelon : La Capricieuse (L’encyclopédie canadienne, février 2006).
  3. Gardin : Pour saluer La Capricieuse (Québec français, n°140 2006).
  4. Lamonde et D. Poton (dir) : La Capricieuse (1855) : poupe et proue. Les relations France – Québec, 1760 – 1914 (Presses Universitaires de Laval, 2006).
  5. Portes : « La Capricieuse » au Canada (Revue d’histoire de l’Amérique française, vol 31, n°3, 1977).
  6. Portes : La reprise des relations entre la France et le Canada après 1850 (Revue Française d’Histoire d’Outre-mer, tome 62, n°228, 1975).
  7. Portes : Visite de La Capricieuse en 1855 : point-tournant des relations France – Canada ? (Site de l’Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française).
  8. Yon : L’odyssée de La Capricieuse ou comment la France découvrit de nouveau le Canada en 1855 (La Canada Français, XXIII, 9, mai 1936).

La guignolée de nos cousins canadiens

A notre époque, alors que le houx est étroitement associé à la fête de Noël, le gui continue en Europe  de l'ouest de célébrer le renouveau au moment où les jours recommencent à s'allonger et la tradition veut que la boule de gui qui orne la maison pendant les fêtes soit un  gage de paix, d'harmonie et un porte- bonheur. S'il ne pousse pas au Canada, il y a quand même planté ses racines  sous forme d'une coutume, celle de la guignolée.

de la Gaule...

La guignolée de nos cousins canadiens 94
Cueillette du gui par les druides selon les légendes celtiques

Plante endémique en Europe, le gui était vénéré par les Celtes pour son apparence d'éternelle verdeur à un moment de l'année ou toute la nature est au repos. Les druides le considéraient comme une plante sacrée en raison de ses pseudo vertus médicinales. Hypotenseur, diurétique et antispasmodique, le gui possède effectivement des vertus curatives à condition de savoir en doser sa consommation.  Pour nos ancêtres, il protégeait en outre de la foudre, des incendies, des inondations et... du mauvais sort.  Au moment du solstice d'hiver, les druides allaient le récolter sur les chênes qui en portent rarement d'où la symbolique précieuse auquel il est associé et le coupaient à l'aide d'une faucille prétendument en or en s'exclamant " O Ghel an Heu" ce qui signifiait : " Que le blé germe", saluant ainsi le début du renouveau du cycle des saisons. Au Moyen-Age, l'expression devint : "Au gui l'an neu(f)" et cette formule fut longtemps utilisée par les enfants qui faisaient la quête ou demandaient des étrennes la veille du jour de l'An. Au 17ème siècle dans le nord et l'est de la France, la formule était associée  à des dons faits aux plus pauvres au moment du passage à la nouvelle année.  Les morceaux de lard reçus en offrandes étaient embrochés sur des aiguillons de bois appelés "guillanies"  dans certaines provinces. Ainsi naquit la guillonée, l'ignolée ou la guignolée.*

... jusqu'à Detroit

Cette coutume fut  ainsi amenée par les colons de la Nouvelle-France qui "couraient la guignolée" souvent costumés, précédés par des sons de clochette et qui menaient grand tintamarre à l'aide d'instruments de musique, tambours et violons en tête. La plupart d'entre eux se contentait de chanter la chanson de la guignolée ** tandis que , suivant le cérémonial, certains entraient dans les maisons non sans avoir y été formellement invités par  les occupants. Cette joyeuse activité sociale donnait aux "guignoleux" l'occasion de se réchauffer les pieds en dansant et le gosier en s'abreuvant de quelques verres au point que la tournée était de plus en plus animée et pouvait se poursuivre assez tard dans la nuit. Le traineau qui servait à déposer les dons en nature -l'échine de porc étant un des plus appréciés- finissait parfois par transporter les guignoleux un peu trop éméchés.

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Illustration d'Edmond-Joseph Massicotte

Les historiens tels que Massicote font référence à cette coutume typiquement canadienne française et Marcel Beneteau, professeur à l'Université ontarienne de Sudbury , nous livre les témoignages de  Marie Caroline Watson Hamlin, auteure de "légend of le Detroit", recueil de récits et légendes portant sur les Canadiens français des deux rives de la rivière Detroit qui décrit deux coutumes du jour de l'an propres aux franco-canadiens du 19 ème siècle : celle de la bénédiction paternelle et celle de "l'Ignolée" ***.

Renouveau

Tradition typiquement populaire la guignolée se changea avant la moitié du 19ème siècle en une quête effectuée par les pauvres eux-mêmes, ce qui engendra dans les villes à des permis délivrés par les autorités municipales, renforçant une réglementation mais n'empêchant pas certains débordements ou querelles au moment du partage des dons, jusqu'à sa quasi-disparition à la fin du siècle. Ce fut le Cercle des Voyageurs de commerce de Québec qui relança la coutume en 1903 et reversa les dons aux curés des paroisses de la ville via l'association Saint-Vincent de Paul.

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Dans la joie et la bonne humeur

Si elle y perdit un peu de sa fantaisie débridée, la coutume y gagna en efficacité puisque les journaux de l'époque rapportèrent que la collecte populaire rapporta plus de 50.000 dollars en espèces sonnantes et trébuchantes ! Tombant de nouveau en désuétude au moment de la Révolution Tranquille, la Guignolée a repris de la vigueur à la fin du 20ème siècle, au Québec comme dans les communautés francophones de l'Ontario, de Nouvelle-Ecosse et jusqu'au Manitoba. Organisée par les structures associatives, qu'elles soient sportives ou culturelles, les écoles ou de simples particuliers, elle est redevenue très populaire et festive. Les élus y participent  massivement tout comme les gens du spectacle et les représentants  des médias dans un grand élan de solidarité qui contrebalance  ( un peu) le caractère commercial des fêtes de fin d'année...

Claude Ader-Martin

Sources :

*Le réseau de diffusion des archives du Québec

**" Bonjour le maître et la maîtresse, et tout le monde de la maison, pour le dernier jour de l'année la Guignolée vous nous devez...." . Paroles d'Ernest Gagnon auteur d'un recueil de chansons populaires du Canada paru en 1865.

***Le Folklore des Pays d'en haut au XIXème siècle : le témoignage de Marie- Caroline Watson Hamlin par Marcel Bénéteau.

Il y a cinquante ans, au Nouveau-Brunswick

A l'issue d'une décennie qui amenait sur le devant de la scène la culture des Acadiens francophones, le Nouveau-Brunswick adoptait en 1969 la loi qui faisait de la province, la seule des provinces canadiennes à être officiellement bilingue. Avec en point d'orgue, dix ans plus tard, un prix Goncourt couronnant celle qui avait fait entrer le parler acadien dans la littérature internationale.

12 juillet 1960 :  L'Acadien Louis-Joseph Robichaud devient le Premier ministre du Nouveau-Brunswick. Agé de 34 ans, il est le premier francophone à diriger la province. Il prend ses fonctions dans une société à deux vitesses où les Acadiens qui représentent alors 42% de la population sont les plus pauvres et  où les Anglophones  occupent les postes à responsabilité.Cela va le pousser à mettre en place le programme "Chances égales pour tous" destiné à  moderniser de fond en comble les services sociaux et éducatifs, l'administration, les services judiciaires et de santé. Deux après son élection nait l'Université francophone de Moncton.

Révolution linguistique

En 1969 est promulguée la loi sur les langues officielles faisant du Nouveau-Brunswick, une province bilingue. Mesure appréciée diversement et qui entraine une explosion de joie du côté des francophones et des réactions fortement hostiles du côté des anglophones. Mais le Nouveau-Brunswick a tenu bon et continue de tenir bon même si les statistiques officielles indiquent que les francophones ne représentent plus que 32,4 % de la population * et que le taux de bilinguisme est de 71 % chez les francophones et seulement de 15 % chez les anglophones alors que la province oblige tous les élèves à apprendre -en principe- la langue officielle qui n'est pas la leur à l'origine.

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La loi sur les langues officielles  de 1969, plusieurs fois modifiée depuis lors, n'avait pas été servie sur un plateau d'argent. Certes un rapport officiel sur la question du bilinguisme porté par André Laurendeau et Davidson Duton , publié en 1967 était intervenu à point nommé. Il appelait à un changement de la reconnaissance des droits linguistiques des francophones au Canada, recommandant que l'Ontario et le Nouveau-Brunswick deviennent bilingues en raison de la présence d'importantes minorités francophones. Si le gouvernement ontarien l'ignora, le Nouveau-Brunswick marqué depuis un siècle par les luttes des francophones pour la reconnaissance de leur culture et de leur religion  y vit l'occasion que beaucoup attendaient. En effet, depuis le retour des Acadiens d'Europe et  des provinces américaines au milieu du 19ème siècle, l'histoire de la communauté acadienne francophone avait connu son lot de  luttes et de tragédies comme celle de la mort du jeune Louis Mailloux fervent opposant à la loi sur le système scolaire de 1871. Celle ci offrait l'instruction gratuite aux enfants de la province uniquement en anglais, renvoyant de fait les jeunes francophones à la maison, en accentuant leur isolement au sein de la province.  Votée en 1969, la loi sur les langues officielles ne vit son application totale qu'en 1977, et ce n'est qu'en 1981 que fut reconnue l'égalité des deux communautés linguistiques officielles du Nouveau-Brunswick.

Reconnaissance du peuple acadien

Entre temps, et après cent ans d'oubli du peuple acadien, l'Acadienne Antonine Maillet avait fait entrer le parler acadien dans la littérature en publiant en 1968 la pièce de théâtre" Les Crasseux".Deux clans s'y affrontent : les  notables, gens d'en Haut et les Crasseux, ceux d'en Bas qui  mènent l'un contre l'autre une guerre ouverte.

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Antonine Maillet chez elle en 2016

Paraissait  dix ans plus tard "Pélagie La Charrette" qui  valait à l'Acadienne le Prix Goncourt en 1979, apportant à l'Acadie une reconnaissance mondiale de son histoire, de son génocide et de sa culture, en soulignant la réémergence de ses descendants. Cette année là, le drapeau acadien bleu blanc rouge frappé d'une étoile jaune symbolisant la dévotion à Marie qui avait fait son apparition en 1884 mais auxquels tous ne s'identifiaient pas en raison de sa connotation républicaine devint le symbole de référence du peuple acadien au Canada comme à l'étranger. Là où il flotte, nul ne peut ignorer qu'il est en terre acadienne  !!!

Claude Ader-Martin

*chiffres de 2016

Sources  axl.cefan.ulaval.ca/...mnord/nbrunswick.htm

Louis de Clouet de Piettre, un destin hors du commun entre les Amériques et Bordeaux

Il y a deux cents ans, sur l'île de Cuba alors espagnole, naissait  la colonie de Fernandina de Jagua dont le chef incontesté, Louis de Clouet de Piettre arrivait de Bordeaux accompagné de 46 colons  dont 31 Français majoritairement originaires du Sud-Ouest. La colonie officiellement créée le 22 avril 1819 par décision royale deviendra  dix ans plus tard la ville de Cienfuegos.

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Parc José Marti à Cienfuegos ( photo Bernard Bonnin)

Se singularisant par son architecture néoclassique, ses rues et avenues perpendiculaires, Cienfuegos compte aujourd'hui encore des habitants aux patronymes français comme le montrent les pierres tombales du cimetière communal : des Lafitte, des Rey, des Salaberry, des Lagrave, des Rives, des Pujol. Construite au bord d'une baie de tout temps fréquentée par des navires qui font commerce dans la Caraïbe, adossée à une région fertile produisant canne à sucre, café et tabac, elle deviendra  trente ans après sa création, la troisième ville de l'île pour sa richesse économique. Autre caractéristique également voulue par le pouvoir espagnol : la ville est  majoritairement blanche  et sa gestion est aux mains de la population d'origine française. Pour un temps seulement, mais cela n'empêche pas les actuels habitants de Cienfuegos d'entretenir le souvenir du père fondateur de la ville même si ce dernier eut  maille à partir avec ses concitoyens de l'époque..

Français puis Espagnol

Mais qui était Louis-Jean, Laurent de Clouet de Piettre ? Son père, Alexandre-françois Joseph de Clouet  était né en 1717 à Cambrai et avait été contraint de s'enfuir vers la Nouvelle-Orléans en 1758  dans la mesure où il s'était compromis dans une relation amoureuse avec la soeur du duc de Choiseul, chef du gouvernement de Louis XV. L'affaire ayant déplu en haut lieu, Alexandre fut exfiltré vers la Nouvelle-France par quelques uns de ses amis, sans espoir de retour. Il y fut fort aimablement accueilli,  intégra l'armée et épousa en 1761 Marie-Louise de Favrot.  Le Traité de Paris de 1763 ayant fait de la Louisiane une  colonie espagnole, il continua naturellement  sa carrière dans l'armée et la termina  comme  Lieutenant-Colonel commandant et juge des postes d'Attakapas et d'Opelousas. Entre temps, le couple avait eu plusieurs enfants dont Louis né le 8 février 1766.

 

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Louis de Clouet devenu Luis de Clouet ( photo Bernard Bonnin d'après portrait)

A l'âge de 11 ans, le jeune garçon entame déjà une carrière militaire. Il a 25 ans quand il épouse  Clara Lopez de la Pena,  jeune fille de famille noble, qui compte parmi ses ancêtres  un chef de la nation des Choctaw, dont il aura une nombreuse descendance. Comme l'avaient fait en 1764 les Béarnais Auguste et Pierre Chouteau  en créant Saint Louis du Missouri, il rêve de créer une colonie dans la région du Mississippi d'autant qu'en 1803, Napoléon a vendu la Louisiane aux Etats-Unis à l'exception de la Louisiane occidentale et que la Révolution haïtienne de 1804 a envoyé  de nombreux réfugiés français en exil à la Nouvelle-Orléans. Ses demandes adressées au Roi d'Espagne restent sans effet malgré ses excellents états de service. En 1814, il propose même un plan de reconquête militaire de l'ancienne colonie espagnole. En vain. En 1819, l'Espagne cèdera son bastion louisianais aux USA.

de Clouet de Bordeaux à Madrid

Louis devenu Luis-Juan Lorenzo est un homme de belle allure qui a de l'ambition, de l'entregent et une autorité que peu lui contestent. Il se définit comme "bon Espagnol royaliste". S'il est militaire, il ne dédaigne pas la prospérité engendrée par le commerce et c'est en tant qu'homme d'affaires qu'il s'installe à Bordeaux en 1814. Un document paraphé par le correspondant de Thomas Jefferson à Bordeaux en 1815 montre qu'il vend du tabac au gouvernement espagnol au prix de  4 livres et 29 shillings les 50 kg.  Cet  homme de réseau est proche des centres de diffusion de la Franc-maçonnerie bordelaise  * qui a tissé des ramifications vers  Saint-Domingue, la Nouvelle-Orléans et jusqu'à Philadelphie, devenu autre centre maçonnique important qui enverra vers la future ville de Cienfuegos  de nombreux fondateurs. Fervent royaliste, il partira s'installer en Espagne où il jouit d'un large crédit auprès des autorités espagnoles ( d'aucuns prétendent qu'il a ajouté l'espionnage au nombre de ses activités) durant la période des Cent jours pour  revenir à Bordeaux au retour de Louis XVIII sur le trône de France.

 Colonisation expéditive

C 'est alors que Cuba, colonie espagnole menée par une minorité blanche riche de son sucre et de ses esclaves, se sentant menacée par les bouleversements qui ont affectés Haïti devenue première République noire en 1804, sollicite des mesures de la part de la couronne espagnole pour augmenter la population blanche de l'île, les Noirs y représentant près de six individus sur 10.Louis de clouet de piettre, un destin hors du commun entre les amériques et bordeaux 126 De Clouet est envoyé à l'Etat major de la Havane en 1816.  En octobre 1817,  est proclamée l'ordonnance royale permettant à tous les étrangers ressortissants des puissances amies qui souhaitent s'établir sur l'île de pouvoir le faire à des conditions fort intéressantes pour peu qu'ils soient catholiques  et de bonnes moeurs : obtention de la nationalité après 5 ans de résidence, exemption durant 10 ans de la dîme et de l'impôt sur les ventes. Colons blancs, évidemment mais on laisse passer aussi quelques éléments noirs destinés à être travailleurs agricoles. De Clouet voit là l'occasion de créer la colonie dont il rêve. Il soumet un projet de colonisation de la baie de Jagua, et les propositions du "lieutenant-colonel Don Luis de Clouet" sont officiellement acceptées. Il a pour mission de réunir 100 familles d'honnêtes colonisateurs et à sa requête, il est nommé magistrat suprême de la colonie. Le 8 avril 1819 arrivent les premiers colons **, ce qui prouve selon le professeur Jean Lamore spécialiste de l'histoire de Cuba, qu'il n'avait pas attendu la signature de l'accord pour les recruter et les faire embarquer.  Le 22 du même mois, la colonie de Fernandina de Jagua est officiellement créée. Dix ans plus tard, forte de 1700 habitants elle devient  la ville de Cienfuegos et don Luis de Clouet accède au grade de  Gouverneur politique et militaire. En 1833, la ville compte 2719 habitants dont 1896 sont blancs, 290 de couleur et 533 esclaves. De Clouet a rempli le contrat***.  Mais fortement controversé, en raison de son despotisme et de sa propension à mêler ses affaires personnelles aux affaires publiques, il est contraint de rentrer en Europe et laisse le commandement à son fils aîné José Alexandre.

Un film à sa mémoire

Le caractère entier, souvent brutal, hautain et particulièrement autoritaire de Clouet n'avait pas joué en sa faveur. On lui reprocha ses abus de pouvoir tout particulièrement dans sa manière de distribuer les terres. Il échappa à une tentative d'assassinat mais pas aux nombreux pamphlets qui raillaient son goût pour le pouvoir, l'argent et les femmes de mauvaise réputation.

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Stèle à la mémoire de Clouet ( photo B. Bonnin)

Petit à petit, les Français, majoritaires au départ ne devinrent plus qu'une minorité agissante puis concurrencée par les nouveaux arrivants dans la ville. Protestations, complots, tout fut bon pour les opposants à Louis de Clouet pour l'affaiblir et le pousser vers la sortie, ce qui signera aussi la fin de la prépondérance des Français à Cienfuegos. Don Luis ne reverra jamais  "sa"colonie puisqu'il décédera en juillet 1848 à Cordoue où il avait acquis un domaine. Sa famille était restée à Bordeaux où elle a fait souche, certains de ses descendants y vivent encore. En avril 1958, le gouvernement cubain obtint de l'Espagne que ses restes soient transférés à Cienfuegos et déposés dans le monument dressé à sa mémoire.

C'est cette histoire  que Bernard Bonnin et Francis- Jules Lambert, tous deux journalistes de télévision  fraichement retraités ont décidé de raconter. Ils se sont appuyés sur les témoignages de Jean Querbes, président la l'association Bordeaux-Cienfuegos.  Ils ont reçu le concours de Grand Angle Production pour la réalisation d'un film de 27 minutes  présenté au Musée d'Aquitaine en présence du représentant de Cuba en France, puis au grand public au cinéma Utopia de Bordeaux. L'histoire est découpée en 14 capsules retraçant le contexte historique de l'époque, la fondation de la colonie, ainsi que le parcours personnel de Louis de Clouet.

 

Claude Ader-Martin

 

*En 1818, Louis de Clouet   fondera à La Havane  la première chambre de hauts grades maçonniques qui exista à Cuba, création avalisée par le Grand Orient de France. En 1824, il est  l'initiateur d'une première loge à San Fernandina de Jagua.

**Sur les 46 premiers colons, 19 viennent de Bordeaux, 5 de Paris, 1 de Lyon, 2 sont Pyrénéens, deux autres viennent de Saint-Domingue. Il y a aussi 3 Allemands 1 Espagnol et 1 Italien. Ils sont artisans, médecin, géomètre, forgerons ou boulangers. Le 15 décembre de la même année arriveront de Bordeaux 86 colons et le 18 décembre, 99 colons en provenance de Philadelphie.

***Le centre historique de Cienfuegos a été déclaré patrimoine mondial de l'humanité par l'UNESCO en 2005.

 

Sources :

Cienfuegos, la perle française de Cuba

Cienfuegos : une ville française à Cuba par Jean Lamore avec la collaboration d'Annette Llouquet ( Université de Bordeaux).

Présence et rôle des Français dans la fondation et le développement de la ville cubaine de Cienfuegos ( travail d'étude et de recherche mené par Stéphane Saint-Amand (Université Michel de Montaigne 1999/2000).

Cienfuegos patrimonio.       Les racines françaises d'une cité cubaine.... 

 

 

Il y a cent ans, au Canada... le retour des combattants de la Grande Guerre

Avec 600.000 enrôlés,  61.000 militaires tués et 180.000 blessés *, le Canada qui était alors une colonie britannique comptant 8 millions d'individus a payé un  lourd tribut  à la Première guerre mondiale. C'est à partir du printemps 1919 que les différents régiments rentrèrent les uns après les autres dans un Canada fondamentalement transformé  économiquement, politiquement et socialement, et où la fracture entre Anglophones et Francophones  s'était élargie, mais qui s'acheminait dorénavant vers son indépendance.

Le rapatriement des militaires canadiens depuis l'Europe fut ressenti comme interminable par les soldats qui attendaient leur retour au pays avec impatience à l'issue de quatre  années de guerre. Un hiver particulièrement rude associé au manque de navires et à l'incapacité des ports et chemins de fer canadiens de faire face au rapatriement de 280.000 militaires et aux 54.000 épouses de guerre et enfants repoussèrent le retour des combattants au printemps. Il revenait aux autorités  de maintenir  le moral des troupes et la discipline militaire. Pour lutter contre l'ennui et juguler les  incidents graves qui se produisirent dans certains camps de démobilisation, l'armée canadienne offrit des programmes d'entrainements sportifs, des activités récréatives ainsi qu'un établissement d'enseignement, l'Université Khaki ** installée en 1917 dans le centre de l'Angleterre qui donna naissance à  une vingtaine de satellites dans les différents camps et hôpitaux du royaume accueillants des militaires canadiens.

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Attente longue et  souvent difficile

On y donnait des cours de mécanique, de droit, de médecine, d'agriculture qui permirent  plus tard aux Canadiens démobilisés de reprendre des études.   Et pour maintenir la discipline et permettre un accueil par les différentes communautés, le principe du retour par unité fut privilégié.

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Retour triomphal à Montréal

C'est ainsi qu'au début du printemps 1919 à Montréal arrivait le 42ème Royal Highlanders qui défila sous les arcs de triomphe  érigés dans les rues de la ville.

Les 18 et 19 mai ce fut au tour du 22 ème Bataillon, régiment des Canadiens-français créé en octobre 1914, de recevoir un accueil triomphal d'abord à Québec  en présence du Lieutenant gouverneur de la Province Charles Fitzpatrick, puis à Montréal. A  l'automne 1919, la quasi-totalité des combattants  avait été rapatriée. Ils réapprenaient à vivre dans un pays  où les femmes avaient acquis le droit de vote au niveau fédéral, où les syndicats réclamaient d'avantage de droits, où de nouveaux partis politiques étaient en émergence, où l'impôt sur le revenu avait fait son apparition et où l'économie était radicalement transformée en raison de la dette de près de 2 milliards de dollars qui résultait de la guerre.

Création d'un bataillon francophone

Si la plupart des historiens s'accorde à dire que le déclenchement de la guerre a fait l'unanimité dans la colonie britannique, il ne concernait que les 3000 hommes de l'armée régulière et les réservistes dont le nombre était estimé à 70.000. Et lorsque le premier contingent  de 32.000 hommes embarque pour l'Angleterre début octobre 1914, il est composé essentiellement de volontaires, 70% d'entre eux étant nés dans les iles britanniques et récemment immigrés au Canada. Dans leurs rangs, 1200 soldats canadiens-français mais aucun officier supérieur francophone.Au nom de l'unité nationale, et afin de motiver la population francophone à s'impliquer dans la guerre, le gouvernement fédéral accepte la création d'une unité canadienne-française.Il y a cent ans, au canada... Le retour des combattants de la grande guerre 142 Le 22ème bataillon fait ainsi son entrée au sein de l'institution militaire canadienne le 21 octobre. Il a une double bataille à mener : la première contre l'ennemi allemand , la seconde pour obtenir la reconnaissance de ses pairs. Il part à l'entrainement, d'abord près de Montréal, puis en Nouvelle -Ecosse avant de s'embarquer pour l'Angleterre fin mai 1915. Il y rejoint les divisons anglophones. Durant l'été 1915, ce sont 150.000 soldats canadiens qui se battent aux côtés des alliés. Début 1916, ils seront 330.000 mais mal préparés à la guerre de tranchées, désavantagés par du matériel militaire qui laisse à désirer, ils subiront de lourdes pertes. Début 1916, le premier Ministre Borden promet à l'Angleterre l'envoi de 500.000 soldats supplémentaires, mais l'engouement du départ est tombé et comme  l'économie chancelante du début de la guerre s'est transformée en une économie florissante grâce  aux énormes exportations de céréales, de bois et de munitions, et que le chômage a fait place à des salaires élevés, il est plus avantageux de rester au pays que de subir les atrocités d'une guerre dont les Canadiens ont maintenant tous les échos.

Ypres, Vimy et Passchendaele

En avril 1915, les Canadiens  restés au pays ont appris l'hécatombe de la deuxième bataille d'Ypres où la 1ère Division du Canada  a perdu plus de 6.000 hommes.

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Le lendemain de la bataille de Passchendaele (photo Frank Hurley)

L'année d'après,  c'est au tour de la 2ème Division de subir un important revers en Belgique  dans la petite localité de Saint Eloi, alors qu'elle vient de prendre la relève de soldats britanniques épuisés.En 12 jours, les pertes s'élèvent à 1300 hommes pour la 2ème Division. En juin, la bataille du Mont Sorrel décime plus de 9000 combattants de la 3ème Division. Quant au 22ème bataillon, en septembre 1916, il perd le tiers de ses hommes lors de l'attaque de Flers-Courcelette sur le front de la Somme avant  de s'illustrer avec trois autres divisons canadiennes à la bataille de Vimy en avril 1917. Elle a coûté 10.000 hommes dont dont 3500 sont morts. En octobre 1917, les combattants canadiens sont victorieux dans l'horrible bourbier du champ de bataille de Passchendaele. Bilan : 15654 soldats morts ou blessés.

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Mémorial canadien de Vimy. Les noms de 11285 morts au combat y figurent.

Alors que le peuple canadien appuie massivement ses soldats en répondant favorablement aux campagnes d'emprunts de la Victoire pour financer la guerre***, le recrutement volontaire semble avoir atteint ses limites. En août 1917, le gouvernement canadien adopte la loi du Service militaire qui impose la conscription de tous les hommes âgés de 20 à 35 ans sauf exemption. Les Canadiens-français s'opposent farouchement à cette mesure, de même que beaucoup d'anglophones notamment chez les agriculteurs et les ouvriers qui ont peu de moyens d'expression.

A Québec, des émeutes  ont lieu lors la Semaine Sainte d'avril 1918 durant laquelle la foule, après avoir endommagé les organes favorables à la conscription, fera face aux troupes appelées en renfort par le maire de la ville. Pour autant, les soldats anglophones et francophones au coude à coude continuent de tenir sur les différents fronts en Europe et s'illustrent à la bataille d'Amiens. Entre août et novembre 1918, le corps expéditionnaire canadien ne connait aucun répit durant l'ultime offensive  souvent désignée sous le nom des "Cent jours du Canada" où un soldat canadien sur cinq tombe au cours de cette période dans les batailles d'Amiens, Arras et de la Ligne Hindenburg. Il livrera sa dernière bataille à Mons en Belgique jusqu'au jour même de l'Armistice.

En ce printemps 2019, ici en Europe, nous nous souvenons...

 

Claude Ader-Martin

 

*Source : Encyclopédie canadienne : Première Guerre mondiale. auteur : Desmond Morton

**Source : Musée Canadien de la Guerre. Ottawa

La dette de guerre avoisinera près de 2 milliards $ ( source : L'encyclopédie canadienne "Emprunts de la Victoire"