De Québec à Versailles, le destin royal des vins de Bordeaux

Le XVIIIe siècle, siècle des lumières, est aussi le grand siècle de Bordeaux qui exportait ses vins largement en Europe, aux Antilles françaises et, jusqu’à la guerre de Sept Ans, au Canada. C’est surtout celui où sont nés les grands vins et, simultanément, s’est accrue la demande populaire de vin rouge à bon marché qui « donne des forces ». Inquiètes de la dégradation de certains vignobles, comme le vignoble parisien, qui se convertissaient à la viticulture populaire, les élites ont su réagir pour produire les meilleurs vins à partir des meilleurs terroirs. Toutefois, contrairement aux grands vins de Bourgogne et de Champagne, le roi de France a longtemps ignoré à Versailles les grands vins de Bordeaux. Cette situation était d’autant plus incompréhensible que depuis le début du siècle, l’aristocratie anglaise en faisait ses vins préférés et les élites du Canada en offraient à leur table. Le roi craignait-il les conditions de transport en mer qui peuvent dégrader la qualité du vin ? Et si, en réalité, sa conversion aux vins de Bordeaux était due à un simple concours de circonstances ?

Port de bordeaux en 1758
Le port de Bordeaux, qui a permis l’exportation du vin (Artiste Joseph Vernet, 1758, Musée national de la Marine, domaine public)

Au XVIIIe siècle, toutes sortes de vins de table, ou vins « ordinaires » (c’est-à-dire en dehors des vins liquoreux et mousseux), se chargeaient dans le port de Bordeaux. Ils provenaient, pour la plupart, de la sénéchaussée (circonscription) de Bordeaux, les autres de territoires plus lointains (comme le Languedoc, le Quercy ou Cahors). Examinons plus en détail la destination des vins de Bordeaux (blanc ou rouge, grands vins) expédiés en Europe, d’après un document des années 1740.

La plupart des pays achètent des vins de différentes qualités à des prix modérés, tout comme, dans le royaume, la Bretagne et les ports de Dunkerque, de Boulogne, du Havre et de Rouen. Les grands vins des Graves et du Médoc sont vendus plus cher en Irlande, en Ecosse, à Londres, à Hambourg et en Hollande. Londres achète les grands vins les plus chers. A l’inverse, le port de Rouen ne joue qu’un rôle marginal dans l’importation des vins de Bordeaux. Comme le précise Marcel Lachiver, « Il ne reçoit plus que pour ses besoins propres, il n’est même pas un centre de redistribution vers l’intérieur, Paris ne prenant pour ainsi dire aucune part dans la consommation des vins de Bordeaux. ». La cause est donc entendue. Ils ne sont pas (encore) jugés dignes de la cour du roi à Versailles.

Noir et fort pour le voyage

Barrique bordelaise
Fût bourguignon à gauche (228 litres) et barrique bordelaise à droite (225 litres), pour la conservation et le transport du vin (auteur Olivier Colas, licence CC BY-SA 4.0)

Revenons au Canada. Au XVIIIe siècle, le vin constitue un produit de consommation courante, davantage en ville qu’à la campagne, plutôt destiné à l’élite sociale et économique et aux cabarets. Les vins de table les plus recherchés proviennent en majorité du Bordelais, où ils peuvent bénéficier des meilleures pratiques de vinification et de conservation. Ces vins se sont progressivement imposés au détriment des vins dits de La Rochelle, provenant de l’Aunis, de la Saintonge et de l’Angoumois, qui étaient encore en vogue au siècle précédent...

En effet, supportant mal le transport, les vins de La Rochelle devenaient aigres une fois en perce dans la barrique. Comme le souligne Marc Lafrance, « Les consommateurs les trouvent « louches », trop faibles, même additionnés d'eau-de-vie afin de les préparer pour le voyage, selon l'usage courant. ». Les temps ont bien changé. Les Canadiens préfèrent consommer, comme les Français, le vin rouge « qui tâche la nappe » et les marchands importer des vins de cinq à six ans, qui se bonifient au cours du temps…

Assurément les vins de Bordeaux se bonifient en vieillissant et tiennent mieux la mer. Dans la gamme des vins importés, les vins rouges de Palus, issus des basses rives de la Garonne et de la Dordogne, étaient les plus adaptés aux expéditions lointaines, comme les Antilles ou le Canada. Appelés « vins de cargaison », de couleur très foncée, ils prenaient de la force en voyageant en mer. Pour les expéditions en Europe, les vins du Bordelais étaient de nature plus variée et, pour les meilleurs d’entre eux, adoptés depuis longtemps par les fins connaisseurs de l’aristocratie anglaise.

Digestif pour la santé du roi

Cour intérieure du château carbonnieux
La cour intérieure du château Carbonnieux, grand cru classé des Graves, Pessac-Léognan, au-dessus de laquelle s’élève le pacanier planté par Thomas Jefferson en 1787 (auteur Chlescuyer, licence CC BY-SA 3.0)

Depuis le début du XVIIIe siècle, ce sont les quatre grands vins des Graves et du Médoc que les aristocrates anglais appréciaient le plus et payaient le plus cher, parmi les vins français et étrangers qui composaient leur cave. Dès 1723, un négociant anglais qualifiait de crus supérieurs ces « quatre crus de première qualité », comme les désignera Thomas Jefferson lors de sa visite à Bordeaux en mai 1787 : château Haut-Brion (Graves), châteaux Margaux, Lafite et Latour (Médoc). A Québec, en 1718 déjà, des premiers crus des Graves étaient vendus deux fois plus cher que les autres vins rouges. Le roi de France pouvait difficilement ignorer très longtemps ces indiscutables succès internationaux…

Château lafite rothschild
Le château Lafite-Rothschild, premier cru classé du Médoc, Pauillac, dont le propriétaire au XVIIIe siècle était le marquis Nicolas-Alexandre de Ségur (auteur PA, licence CC BY-SA 4.0)

Face aux préjugés royaux, les vins de Bordeaux ne manquaient pas d’ardents promoteurs à la cour de Versailles, en premier lieu le marquis de Ségur, propriétaire d’un hôtel particulier à Paris, place Vendôme. Président à mortier[1] au Parlement de Bordeaux, il était aussi propriétaire des deux châteaux Lafite et Latour, surnommé le « prince des vignes », sans doute par le roi lui-même. Le roi a-t-il pour autant apprécié ses vins ? Nul ne le sait. C’est au duc de Richelieu qu’on attribue le mérite de l’adoption par le roi des grands crus de Bordeaux, à la suite d’un étonnant concours de circonstances…

Nommé premier gentilhomme de la Chambre du roi en 1743, maréchal de France en 1748, proche du roi, le duc de Richelieu fait une entrée remarquée à Bordeaux, en juin 1758, comme nouveau gouverneur de la Guyenne[2]. C’est un grand amateur de fêtes et de repas somptueux, dont ses invités, les grands personnages de la ville, lui font connaître les grands crus du Bordelais. Il profite alors de ses séjours à Versailles pour poursuivre la promotion des vins de Bordeaux commencée par le marquis de Ségur. Voici, selon Jacques Chastenet, comment l’affaire se serait dénouée…   

Comme Richelieu était atteint d’un ulcère à l’estomac, on lui conseille une bonne cure de vin de Médoc pour calmer ses douleurs. Ce traitement s’avère efficace et Richelieu le recommande ensuite au roi qui souffre d’une « langueur d’entrailles », autrement dit de constipation. Le roi suit le même traitement et, à son tour, recouvre la santé. Dès lors, les vins de Bordeaux, baptisés de façon moqueuse « tisane de Richelieu », se retrouvent enfin à la table du roi, puis à celle de l’aristocratie et de la bourgeoisie. Leur destin royal valait bien qu’on les assimile d’abord à une vulgaire tisane !

Jean-Marc Agator

Documentation

Chastenet, Jacques ; L’Epopée des vins de Bordeaux ; Librairie académique Perrin, 1980.

Jullien, André ; Topographie de tous les vignobles connus ; Deuxième édition, corrigée et augmentée, Paris, 1822.

Lachiver, Marcel ; Vins, vignes et vignerons, Histoire du vignoble français ; Librairie Arthème Fayard, 1988.

Lafrance, Marc ; De la qualité des vins en Nouvelle-France ; Revue Cap-aux-Diamants, Numéro 28, hiver 1992.


[1] Président d’une des chambres du Parlement de Bordeaux.

[2] Gouvernement couvrant les intendances de Bordeaux, Montauban, Auch et Pau.

Quand la gasconnade mène à la gloire

Quand la gasconnade mène à la gloire 9
L’extravagance gasconne (source OpenEdition Journals)

Il y a deux siècles et demi, la guerre de Sept Ans (1756-1763) était loin de se cantonner aux seuls affrontements armés, terrestres ou navals. La guerre de propagande et la guerre psychologique y tenaient déjà une place centrale. L'année 1756 fut à cet égard un modèle du genre. Alors que les hostilités étaient engagées depuis deux ans en Amérique du nord entre la France et la Grande-Bretagne, la France réussit en Europe une formidable opération de brouillage d'informations. L'historien britannique contemporain de la Guerre de Sept Ans, John Entik, a utilisé le mot gasconade pour la décrire. En effet, gasconade est aussi un terme anglais depuis le XVIIIe siècle, transposé du français « gasconnade », signifiant fanfaronnade ou vantardise de Gascon. En réalité, une telle expression haute en couleur (on dirait plus sobrement infox de nos jours) est à la mesure du véritable traumatisme qu'ont vécu les Britanniques cette année-là, en Europe et en Amérique du nord. Voici comment la gasconnade a forgé les victoires de l'année glorieuse des Français (avec une petite surprise à la fin) ...

Le coup d’éclat de Minorque

En cette année 1756, la société anglaise prend peur. Et si la France envahissait l’Angleterre ? En fait, la Grande-Bretagne vit un véritable psychodrame. Les britanniques ont subi des échecs militaires retentissants dans la vallée de l’Ohio, en Amérique du Nord, et s’inquiètent de l’évolution de la situation diplomatique en Europe. Dès le début de l’année 1756, ils redoutent particulièrement une invasion française sur leurs côtes, à partir d’un débarquement à Londres et à Portsmouth. Il est vrai que les Français commencent à attirer l’œil des Britanniques sur les convois de munitions et les mouvements de troupes qu’ils font converger vers la Manche. Mais cette opération de brouillage d’informations (la « gasconnade ») n’est qu’un leurre destiné à fixer le regard des Britanniques sur la Manche et les détourner du véritable objectif de Louis XV : l’île de Minorque (Baléares). Devenue une possession britannique en 1708, Minorque est une base stratégique essentielle pour contrôler la Méditerranée occidentale.

Quand la gasconnade mène à la gloire 13
Prise de Port-Mahon sur l’île de Minorque, le 29 juin 1756 (artiste Jean-Baptiste Martin le jeune, domaine public)

Le 6 avril, les Britanniques font enfin partir une escadre de Portsmouth, conduite par l’amiral John Byng, à destination des Baléares, sans réaliser que les circonstances et le rapport de forces ne jouent pas en leur faveur. Le 10 avril, l’expédition française quitte Toulon sans difficulté, commandée par deux officiers chevronnés. Le marquis de La Galissonnière, né à Rochefort, ancien commandant général de la Nouvelle-France, a pris le commandement de la flotte chargée d’escorter le convoi. Le maréchal-duc de Richelieu, petit-neveu du cardinal, conduit les forces terrestres destinées à conquérir Minorque. Le 29 juin, les Français se rendent maîtres de l’île, au prix de lourdes pertes, et en chassent les Britanniques. Mais la gasconnade française a porté ses fruits. Elle prend d’ailleurs tout son sens quand on pense que Richelieu venait d’être nommé gouverneur de la Guyenne qui couvrait les intendances de Bordeaux, Montauban, Auch et Pau. Honneur aux Gascons ! A l’automne suivant, la défaite honteuse de Minorque provoque une crise politique majeure à Londres. Le camouflet est d’autant plus déshonorant que la spirale de l’échec persiste en Amérique du Nord …

La manœuvre victorieuse d’Oswego

Quand la gasconnade mène à la gloire 17
Carte des opérations en Amérique du Nord (auteur Sémhur, licence CC BY-SA 3.0)

En ce mois de juin 1756, les colons anglo-américains de la vallée de l’Ohio vivent dans la terreur, épouvantés depuis l’automne par les nombreux raids meurtriers des alliés amérindiens des Français. Soucieux de renforcer la défense du lac Champlain, le marquis de Vaudreuil, gouverneur général de la Nouvelle-France, vient de faire construire le fort Carillon (voir carte). Il ne redoute manifestement pas une incursion britannique vers Québec, même si le lac Champlain est la voie de communication la plus courte pour y parvenir. Sa priorité est de protéger le fort Niagara, sur le lac Ontario, convoité par les Britanniques, qui défend un passage crucial vers les Pays d’En Haut. En fin stratège, il conçoit alors de s’emparer du fort Oswego, plus à l’est sur le lac Ontario, dont la position avancée est vitale pour le commerce britannique vers le nord. Mais les préparatifs militaires sont longs et la saison bien avancée…

Oswego conflit france et grande-bretagne
Plaque marquant le site de l’ancien fort Oswego (Chouaguen pour les Français), détruit par Montcalm le 14 août 1756, situé à Oswego (New York), à l’embouchure de la rivière Oswego (photo John Stanton, licence CC BY-SA 3.0)

Et c’est là que Vaudreuil, en bon Canadien affable qui connaît parfaitement le pays et les hommes, agit avec toute la ruse d’un Gascon qu’il n’est pas. Il est parfaitement maître de la préparation de la campagne militaire, même si le roi lui a imposé un commandant de ses troupes en Amérique, le très vif marquis de Montcalm, issu d’une vieille famille du Rouergue. Subordonné en tout au gouverneur général, Montcalm est secondé par le chevalier de Lévis, un ancien authentique cadet de Gascogne. La manœuvre de diversion se met alors en place. A la fin juin, Vaudreuil envoie Montcalm et Lévis au fort Carillon où Lévis a pour instruction d’organiser la défense du lac Champlain. Pendant tout l’été, Lévis s’emploie à attaquer les établissements frontaliers anglo-américains et oblige les Britanniques à maintenir des effectifs sur place. Ceux-ci ont maintenant l’œil fixé sur le sud du lac Champlain et négligent désormais la région du lac Ontario. Le piège de Vaudreuil se referme…

Dès la mi-juillet, Montcalm est reparti à Montréal pour prendre le commandement de l’expédition du fort Oswego. Avec une ligne de ravitaillement coupée depuis le printemps, la place d’Oswego est de plus en plus isolée. Les Français, les Canadiens et leurs alliés amérindiens sont plus que jamais maîtres de la région. A la mi-août, après un court bombardement d’artillerie, les Britanniques sont contraints de hisser le drapeau blanc, en concédant un nombre considérable de prisonniers de guerre. Le fort est détruit et la victoire française totale. Incontestablement, Vaudreuil a gagné son pari audacieux qui a tout de la roublardise d’une véritable gasconnade. Hélas, par la suite, la Guerre de Sept Ans sera beaucoup moins glorieuse pour les Français. Mais attardons-nous un peu sur le territoire américain, plus à l’ouest, où une petite surprise nous attend…

Gasconnade au Missouri

Figurez-vous que dans le Missouri, à l’ouest de Saint-Louis, une petite ville de moins de 300 habitants est nommée Gasconade, dans le comté de Gasconade, à l‘embouchure la rivière Gasconade qui se jette dans le Missouri ! Le premier Blanc connu pour avoir exploré la rivière, en 1719, est le capitaine de marine Claude Charles Dutisné. Il l’a nommée « rivière Bleue ». Et c’est peu après qu’un autre explorateur français, probablement un Gascon, a attribué à la rivière son nom actuel. Comment ne pas voir une nouvelle ruse de Gascon dans le cours extrêmement sinueux de la rivière Gasconade ! En tout cas, ce coin paisible du Missouri nous rappelle qu’en 1756, en Amérique du nord, la gasconnade a permis aux Français de s’illustrer.

Jean-Marc Agator

Références documentaires

Edmond Dziembowski ; La guerre de Sept Ans ; Editions Perrin, 2018.

Dictionnaire biographique du Canada (Pierre de Rigaud de Vaudreuil, Louis-Joseph de Montcalm, François Gaston de Lévis, Claude Charles Dutisné).

U.S. Department of the Interior; The Gasconade river, a wild and scenic river study; June 1975.

Magondeaux à la Reymondie, une "success story" en Dordogne.

Photo aga museum

Le nom de Magondeaux a marqué l’histoire de l’automobile, grâce à son système d’éclairage à acétylène révolutionnaire.  De chauffeur de taxi à New York , Roger Puiffe de Mangondeaux est devenu l’un des grands industriels français du début 20e, tout en restant fidèle à ses racines périgourdines et attaché à un certain art de vivre à l’aune de sa fortune et de son génie.

La réussite d’un « self made man » entreprenant et ingénieux à New York

Né en 1883, à Genis en Dordogne, Roger Puiffe de Magondeaux émigre comme bon nombre de pionniers à l’époque, aux Etats-Unis en 1904, pour tenter sa chance avec pour tout bagage, une caisse de pommes et de charcuterie.  Il débute comme chauffeur de taxi.  Doué pour les affaires, il crée ensuite sa propre société de taxis, ainsi qu’une société d’import-export d’automobiles qui se révèle très vite prospère.  Fortune faite, il revient en France en 1912, avec quelques  idées et brevets pour améliorer le système d’éclairage à acétylène de l’époque pour les automobiles.

L’éclairage à acétylène : une découverte, des brevets et une importante publicité.

Eclairage magondeaux

En 1912, l’acétylène s’impose comme l’éclairage d’avenir pour les automobiles.  A l’époque, le système utilisé était instable et dangereux, voire explosif.  Magondeaux eut l’idée de réaliser la même opération chimique mais d’en supprimer les inconvénients  grâce à une invention dont le brevet lui a été cédé lors de son séjour aux Etats-Unis. 

Il met au point une bouteille  en acier contenant de l’acétylène sous pression. Pour stabiliser le gaz, la bouteille est remplie de kapok imprégné d’acétone (composé qui dissout l’acétylène et le neutralise) et charger de gaz.  

Fixée sur le marchepied des voitures,  cette bouteille est également facile à remplacer par les chauffeurs.  Autre invention complémentaire : un détenteur permet de régler le débit de sortie du gaz vers le phare.  

Ainsi avec le développement de l’automobile, l’éclairage Magondeaux va connaître son essor pendant la 1èreguerre mondiale.

Affiche éclairage magondeaux

En 1922, la société Magondeaux compte 4 unités de production en France, ses 50 succursales et 2 000 garages assurent la distribution des bouteilles sur tout le réseau français et les pays limitrophes. Des modèles plus petits sont adaptés pour les cycles. Une importante campagne publicitaire d’avant-garde vient soutenir les ventes, le succès est immédiat. Fort de ses brevets déposés aux Etats-Unis et en Europe, Magondeaux perçoit 10% sur chaque bouteille. Sa fortune devient très vite colossale.

Affiche "le pistolet extincteur" magondeaux

Dans les années 30, l’éclairage à acétylène va connaître son déclin avec l’arrivée de l’électricité. Pourtant, dès 1925, Magondeaux anticipe cette évolution et rachète le brevet de phares à double filament ainsi qu’une usine de phares électriques.

Malheureusement, la crise économique de 1929, va entraîner le déclin progressif des établissements Magondeaux malgré leur reconversion dans la production de filtres et de masques à gaz. Ils ne retrouveront jamais leur prospérité d’avant guerre et disparaitront en 1948.

Leur fondateur : Roger de Magondeaux décède en 1964 et repose dans son village natal de Génis en Dordogne.

La Reymondie : une propriété dans le style colonial américain et le Tout Paris en Périgord.

Sa fortune faite, Roger de Magondeaux rêve de revenir dans son Périgord natal où il acquiert une propriété à Saint-Martial d’Albarède près d’Excideuil qu’il fait aménager dans un style colonial américain par le décorateur Orlac, elle comprend 22 pièces et autant de domestiques. Que ce soit dans l’architecture, la décoration intérieure ou les aménagements extérieurs, il fait preuve d’inventivité et de modernisme. 

 Par exemple,  son parc est éclairé avec un système de sonorisation extérieure qui  lui permet d’écouter les enregistrements de Caruso, son idole.   Il fait installer un aquarium de poissons exotiques, une table de dix mètres de long spécialement conçue pour recevoir ses invités, un salon chinois et des tables à opium… une maison avec tout le confort moderne construite sur une tour relais du XIe, située en bordure d’un ravin de plus de 10 mètres.

Propriété magondeaux

Sa propriété de 200 Ha située sur les bords de la Loue devient son terrain d’expérimentation : inlassable chercheur et fin gourmet, il met en place une centrale électrique qui alimente les chambres froides pour stocker les mets fins qu’il se fait expédier depuis Paris sur son terrain d’aviation privé. Ses autos sont également à l’image de son train de vie : Hispano Suiza, Farman, Renault 40 CV…

Ses hôtes comptent parmi les personnalités les plus en vue de l’entre-deux-guerres : Mistinguet, Francois Mauriac, le couturier Paul Poiret ; l’orchestre de Ray Ventura… ainsi que les grands noms de l’automobile dont son ami André Citroën avec qui il fréquente les mêmes cercles de jeu.  Malheureusement, la crise de 1929 et la passion du jeu l’obligeront à vendre la propriété des bords de Loue.

Aujourd’hui, la propriété existe toujours mais ne se visite pas.   Elle existe encore dans les yeux d’enfant d’une de nos amies sympathisantes : Geneviève Fabre qui évoque à chacune de nos rencontres, son enfance passée à la Reymondie et ses courses dans un dédale de pièces, sa bibliothèque unique, et aussi le début de sa passion pour l’Amérique.  

Une dynamique qui lui a permis de retrouver un passé colonial créole américain, dans la restauration de leur Château de Caumale à Escalans, que nous avons déjà évoqué dans un précédent article.

Anne Marbot


Bibliographie

Patrimoine maritime et lieux de mémoire : du chemin de la Mâture à la route des Canons en Nouvelle-Aquitaine.

En 1661, la flotte de Louis XIV est quasiment inexistante : elle compte une trentaine de navires tous en mauvais état.   Le roi demande à son Ministre Colbert de réparer sa flotte de guerre pour faire face aux assauts ennemis et doter le pays d’une puissance maritime pour contrer la "Navy" anglaise en pleine expansion territoriale et coloniale.  En 1666, Colbert créa l’Arsenal de Rochefort sur l’Atlantique avec Brest, ainsi que Toulon sur les bords de la Méditerranée.

Rapidement, Rochefort deviendra le plus important arsenal du pays avec plus de 166 navires construits localement dans la région.   «A Rochefort, il n’y avait que des habitants et de la vase, explique Jean-Pierre Réal, président de l’association Route des canons et des tonneaux. L’arsenal sortait de terre, tout ce qui était nécessaire à la construction, à l’avitaillement et à l’armement des bateaux était fabriqué en Périgord, Limousin et Angoumois, et transitait jusqu'à Rochefort par cette route économique est-ouest, terrestre, fluviale et maritime.» 

Patrimoine maritime et lieux de mémoire : du chemin de la mâture à la route des canons en nouvelle-aquitaine. 32
Arsenal de Rochefort en 1762 par Joseph Vernet

Aujourd’hui, la Corderie royale témoigne de ce riche passé maritime ainsi que le chantier de l’Hermione, la réplique de la célèbre frégate de 26 canons dite Frégate de la Liberté qui en 1780, permit au Marquis de Lafayette de rejoindre les insurgés américains en lutte pour leur indépendance.

En pleine Guerre d’indépendance américaine et plus tard, pendant la Guerre de 7 ans, les chantiers navals français fonctionneront à plein régime. Toute la région Périgord-Limousin-Charente était concernée avec de multiples « sous-traitants » et métiers mis à contribution pour le développement de la marine royale : mature, charpente marine, armement, avitaillement etc.  

Cette belle histoire régionale est d’autant plus étonnante qu’elle avait été un peu oubliée jusqu’à ce que le « Cercle de Recherche des Fonderies du Pays d’Ans » ainsi que l’association La Route des Tonneaux et des canons (RTC) en Charente la replacent dans l’actualité, une occasion d’inciter les touristes à découvrir ces lieux de mémoire dédiés à l'histoire navale.

Patrimoine maritime et lieux de mémoire : du chemin de la mâture à la route des canons en nouvelle-aquitaine. 36
Urdos, Pyrénées Atlantiques

Dans notre itinéraire, nous commencerons dans les Pyrénées Atlantiques avec une belle balade pédestre : le chemin de la Mâture à Urdos, un chemin de 1,2 Km creusé dans le rocher d’une falaise, pour franchir un ravin étroit à pic au lieu dit « les gorges d’Enfer », il s'agit du passage pour les troncs tirés par des bœufs qui permettait l’approvisionnement en mats de bateaux.  En effet, les forêts de l’ouest pyrénéen étaient réputées pour leurs grands arbres de qualité : les sapins étaient utilisés pour les mâts, les hêtres pour des avirons et des poutres tandis que les buis servaient à la réalisation d’essieux et poulies.  

Ces troncs étaient ensuite amener par flottage sur les gaves jusqu'au port de Bayonne. L’exploitation des arbres pour la marine en vallée d’Aspe s’achève en 1778 par épuisement de la ressource. (1)

La prochaine étape nous amène sur la route des canons en Dordogne.  Au XVIIe, cette région était célèbre pour son important bassin sidérurgique, surtout dans la partie septentrionale du Périgord (2).  La stratégie de Colbert profita des ressources naturelles (minerai de fer, bois, énergie hydraulique) disponibles sur place et de l’industrie sidérurgique répartie dans de très nombreuses forges-fonderies. 

De 1691 à 1830, entre Auvézère et Vézère, des milliers de canons furent coulés dans les forges d’Ans et de Plazac pour la marine royale : le sol était abondamment pourvu en fer, les forêts de chêne et charmes donnaient un excellent charbon de bois, les maîtres de forge avaient acquis la maîtrise de la fusion de la fonte et du fer.

Patrimoine maritime et lieux de mémoire : du chemin de la mâture à la route des canons en nouvelle-aquitaine. 40
Réplique d'un canon à la Boissière d'Ans. (CRFPA)

Trois copies de canon du XVIIIe, offertes par un descendant des maîtres de forge, en témoignent aujourd’hui sur la route des canons qui traverse aujourd’hui dix communes  qui en assurent l’entretien et la signalétique (3):

L’itinéraire terrestre empruntait plusieurs routes en fonction des saisons et de l’état de la chaussée : Auberoche-Le Bugue (42 km), Auberoche-Le Moustier (40km) mais la plus courante était : Ans-Le Moustier (34 km).  

Patrimoine maritime et lieux de mémoire : du chemin de la mâture à la route des canons en nouvelle-aquitaine. 44
Port du Moustier (F. Marbot)

Une fois terminés, les canons et les mortiers étaient ainsi acheminés par voie terrestre au port du Moustier sur la Vézère où ils étaient chargés par les bateliers du Bugue qui les convoyaient sur la Dordogne jusqu’à Libourne puis Bordeaux.  

Le trajet durait de 3 à 4 jours en fonction du chargement, la hauteur d’eau et la force du courant.  De Bordeaux, ils prenaient la voie maritime pour les arsenaux de Rochefort. L’installation des canons à bord des vaisseaux de la Royal sous Louis XV se faisait à l’Ile d’Aix.

Cette route des canons "Une offre canon!" est également disponible pour les plus jeunes et leurs parents sur l'application régionale Terra Adventura à la Forge d'Ans, sous forme de géocatching, une autre façon de faire revivre le passé auprès du jeune public.

Patrimoine maritime et lieux de mémoire : du chemin de la mâture à la route des canons en nouvelle-aquitaine. 48

Pour compléter ce parcours patrimonial, il existe dans la partie septentrionale aussi réputée pour son bassin sidérurgique et ses voies navigables, la route des Tonneaux et des Canons : Nontron, Ruelle, Saint-Simon...  Grâce à l’initiative de l’association des Tonneaux et Canons, qui a réuni de nombreux partenaires : des passionnés d’histoire, d’importantes recherches dans les archives, des entreprises locales dont une fonderie locale spécialisée dans les grosses pièces de l’industrie qui a fait un plongeon au XVIIIe pour honorer cette commande inédite de canons pour l'Hermione, des professeurs et étudiants de l’IUT d’Angoulême pour la modélisation numérique et conception des moules, une forte mobilisation régionale pour participer à l'aventure collective de l’Hermione en 2014 avant son départ pour l'Amérique.  

La réalisation du dernier canon en 2004, a fait l’objet d' une reconstitution historique de la route des canons et des tonneaux pour faire revivre tous les métiers et les étapes du transport des canons dans le bassin de la Charente, au port d’Houmeau d’Angoulême avant l’arrivée à Rochefort.

Cette manifestation culturelle et conviviale, a mobilisé les habitants et les communes traversées avec la participation de vieux gréments et gabarres accompagnés depuis l’amont, par des attelages divers tirés par des chevaux… Autrefois, ces charrettes transportaient non seulement des canons de marine, mais aussi des merrains pour les tonneaux indispensables au transport de la poudre, de l’eau, du vin et des aux eaux-de-vie, de viande salée… avant la traversée de l’Atlantique. La « remonte «  du fleuve en retour, permettait d’acheminer vers les hautes vallées du Périgord-Limousin-Charente du sel, du poisson ou des denrées coloniales. L'association RTC participe régulièrement à des manifestations locales autour de la fête du fleuve Charente.

Tout un pan de l’histoire régionale et de ses relations transatlantiques qui nous rappellent nos liens profonds avec l’Amérique du Nord. Faisons les vivre en empruntant ces chemins ....

Anne Marbot

Sources : 

Patrimoine maritime et lieux de mémoire : du chemin de la mâture à la route des canons en nouvelle-aquitaine. 56
Patrimoine maritime et lieux de mémoire : du chemin de la mâture à la route des canons en nouvelle-aquitaine. 60

Lamothe Cadillac : quand la légende contredit la vérité historique

S'arroger des titres de noblesse n'était pas rare dans la France du XVIIe siècle, mais l'ardeur avec laquelle il a tenté d'effacer ses origines ont fait penser aux historiens qu'il devait avoir une bonne raison de vouloir brouiller les pistes et empêcher toute enquête à son sujet.

Parti de rien, possédant un grande aisance d'élocution et d'écriture, vantard, ingénieux, querelleur, Antoine Laumet était un fils de Gascogne qui entra dans l'histoire avec une impressionnante généalogie inventée de toutes pièces. Selon l'historien canadien William John Eccles, c'est "l'un des plus fieffés coquins qui aient jamais foulé le sol de la Nouvelle-France". Et pourtant son nom est inscrit en lettres d'or au panthéon de l'histoire américaine.

Ascension fulgurante

A l'été 1683 débarquait en Acadie (Nouvelle-Ecosse) , Antoine Laumet, jeune immigrant né 25 ans plus tôt à Saint-Nicolas -de-la-Grave, non loin de Montauban dans l'actuel département du Lot et Garonne, fils de Jean Laumet et de Jeanne Péchagut, couple appartenant à la bourgeoisie locale.

Quatre ans plus tard un certain Antoine de Lamothe, Ecuyer, Sieur de Cadillac et de Launay, fils de Jean de Lamothe, Conseiller au Parlement de Toulouse et de Dame Jeanne de Malenfant, ses père et mère, se mariait avec une demoiselle Guion de Québec. Le contrat de mariage portait le nom du nouvel époux : de Lamothe Launay, Sieur de Cadillac.* En quatre ans, le jeune Antoine avait gagné des galons et obéi à l'adage : "on est jamais si bien servi que par soi-même".

Comment était-ce arrivé ? On sait que le jeune homme s'est exilé précipitamment en Amérique à la suite d'un acte supposé répréhensible et son mauvais caractère a suffisamment marqué Méneval, , alors Gouverneur de l'Acadie pour qu'il écrive de lui : "Ce Cadillac est la personne la moins coopérative du monde, c'est un esprit fêlé, chassé de France, Dieu sait pour quel crime".

Lamothe cadillac : quand la légende contredit la vérité historique 64
Statue de Cadillac à Detroit

Présenté lors de son arrivée aux personnalités locales, il fait la connaissance d'un capitaine de bateau marchand, Francois Guion, corsaire à ses heures, qui le prend comme second ce qui l'amène à connaitre les côtes de la Nouvelle-Angleterre.

Le jeune homme se lance alors dans la traite des fourrures en commerçant sans état d'âme avec les Anglais. Son mariage avec la nièce de Guion, lui permet de recevoir une Seigneurie, mais délaissant la culture pour le commerce malgré l'interdiction du Gouverneur de l'Acadie, il oeuvre à se constituer une petite fortune avant de revenir à Québec où il trouve à s'employer malgré sa mauvaise réputation. Le gouverneur Frontenac avait reçu l'ordre de Paris de lui confier des responsabilités, sa connaissance de la côte pouvant être utile si jamais on se lançait dans une attaque contre Boston.

C'est ainsi que devenu en 1690, Lieutenant des Troupes de marine du Canada, il s'en alla exposer en France un projet d'attaque de l'île de Manhatte (New-York) au comte de Ponchartrain. Il dût être convaincant puisqu' il en revint promu Capitaine en 1692 et bombardé en 1694 Commandant du Fort de Michillimakinac, point de passage unique entre les lacs Huron et Michigan.

Ce poste était le plus important poste militaire et commercial que la France avait dans ce qu'elle appelait les pays d'En-Haut. Cadillac y avait deux missions principales en dehors du maintien de l'ordre et de la discipline du poste : s'assurer que les tribus restent alliées de la France, vivent en bonne intelligence et fassent la guerre aux Anglais, ce qu'il n'arriva jamais à faire.

Il devait aussi organiser le commerce des fourrures, tâche à laquelle il consacra la majeure partie de son temps, sans oublier de lever une sorte de dîme sur les marchandises officielles. On passe sur l'eau de vie vendue aux Indiens malgré l'interdiction.

Alors qu'à son arrivée, sa fortune se résumait à sa solde de capitaine soit un millier de livres par an, trois ans plus tard, il envoyait en France des lettres de change pour un montant de 27.000 livres ! Louis Tantin de la Touche, commissaire aux troupes royales résume ainsi la situation : " Jamais homme n'a amassé du bien en si peu de temps et qui fait tant de bruit par les torts qu'en reçoivent les particuliers".

Mis en cause devant la justice, protégé par le Gouverneur Frontenac qui le trouvait "fort distingué", il négocia un accord financier avec ses détracteurs qui avaient un temps été ses partenaires en affaires et préféra demander à être relevé de son commandement, d'autant que le marché des pelleteries commençait à être saturé du côté des lacs. Une plainte de l'Intendant à son sujet étant parvenue à Versailles, il y fut convoqué en 1697 pour s'expliquer mais arriva avec un projet tellement séduisant qu'on en resta là.

Grandeur et décadence

Au cours de ses déplacements, il s'était rendu au sud du lac Huron, s'était engagé dans la rivière Sainte-Claire, avait traversé le lac du même nom puis avait continué jusqu'à la jonction entre le lac Sainte-Claire et le lac Erié pour arriver à un détroit, carrefour entre les pays d'En-Haut et Manhatte, passage obligé entre les vallées du Saint Laurent, de l' Hudson et du Mississippi, ce qui fit naître dans son esprit le projet d'implanter une colonie au "détroit".

L'idée séduisit d'autant plus que la place menaçait d'être investie par les Anglais. Une expédition fut décidée pour l'été 1701. Cadillac s'embarqua avec une centaine d'hommes, militaires et colons mélangés ainsi que deux missionnaires.

Le 24 juillet débuta la construction d'un fort (Fort Ponchartrain) d'une surface de 4000 m2 à 12 k du lac Erié et 8 km du lac Sainte Claire. La signature de la Grande Paix de Montréal entre toutes les tribus indiennes garantissait un mois plus tard une installation française durable dans la région et consacrait le pouvoir de Lamothe-Cadillac.

Lamothe cadillac : quand la légende contredit la vérité historique 68

Devenu commandant militaire et Seigneur de Detroit, commandant général de tous les postes des Pays d'En-Haut, il ne lui manquait plus que le monopole du commerce qui avait été donné à la Compagnie de la Colonie, ce qu'il s'employa à obtenir.

En attendant, il s'était arrangé pour faire transiter ses peaux de castor par le Mississippi pour échapper au contrôle du Gouverneur.

Alerté, Ponchartrain demanda une enquête sur ses agissements et le rapport fut accablant.

En 1708, Cadillac repassait sous l'autorité effective du Gouverneur de la Nouvelle-France. En guise de sanction, on le déplaça en 1713 vers la Louisiane dont il fut nommé Gouverneur, ce qui était un cadeau empoisonné. Il y resta quatre ans, pestant contre "ce méchant pays, habité par des gens de sac et de corde".

Des sources américaines relatent que l'administration de Cadillac fut remarquable seulement par la fréquence et la dureté des querelles internes...Bref, après quatre ans de gestion très infructueuse, il rentrait en France avec sa famille... pour y être arrêté et emprisonné à la Bastille avec son fils aîné.

On ne lui reprochait pas ses malversations, mais la mauvaise réputation qu'il avait faite à la Louisiane alors que la France- voulant encourager l'immigration- la présentait comme un Eldorado ! En 1723, sorti de prison, il rachetait la charge de Gouverneur de Castelsarrasin qui lui rapportait un revenu modique de 120 livres par an, et c'est là qu'il mourut en 1730 sans avoir revu la Nouvelle-France.

Lamothe cadillac : quand la légende contredit la vérité historique 72
Detroit, la ville fondée par un Français

Comment la légende de Cadillac est-elle née ? D'abord, la colonie qu'il a fondée est devenue une des plus grandes villes d'Amérique et les habitants qui sont fiers de leurs racines françaises ont voulu en faire un grand homme. On a même donné aux premières collines que l'on voit en arrivant dans le Maine par la mer, le nom de Cadillac Mountains.

La seconde explication est que Cadillac était très anticlérical, car il avait été marqué dans sa jeunesse par son éducation au Collège des Jésuites de Montauban. L'hostilité qu'il leur vouait lui valut la sympathie des historiens anglo-protestants qui le considèraient comme l'un des rares personnages de l'histoire de la Nouvelle-France à affirmer son indépendance face à la domination du clergé. Voilà comment, au fil du temps, on a fini par faire d'un aventurier sans grands scrupules, un des héros de l'Amérique.

Claude Ader-Martin

*A la fin de ses études, Antoine Laumet connut le baron Sylvestre de Lamothe et son épouse Anne de Malenfant qui, n'ayant pas de descendants se prirent d'affection pour lui. Quant à Cadillac, on peut supposer que plusieurs localités d'Aquitaine portant ce nom, il l'ait trouvé à sa convenance pour se forger une nouvelle identité.

Sources :

Vignes, un nom bordelais prédestiné pour la culture du vin en Californie

Qu'est ce qui a bien pu pousser Jean-Louis Vignes né le 9 avril 1780 à Beguey, petit village situé près de Cadillac à une trentaine de km au sud de Bordeaux à s'embarquer vers le Pacifique alors qu'il a déjà 46 ans et se trouve nanti d'une famille ? On serait tenté de penser au vu de quelques documents de l'époque que l'arrivée sur le trône de Charles X, monarque ultra conservateur n'était pas de nature à favoriser la montée en puissance de commerçants et d'hommes d'affaires dans les veines desquels aucun sang bleu ne coulait et auxquels la précédente République roturière avait donné des responsabilités publiques.

Jean-Louis Vignes, notable paysan dont la signature à trois points indiquerait une appartenance à la franc-maçonnerie, marchand tonnelier comme son père et vigneron s'étant endetté à la limite du supportable, se trouva bientôt privé du crédit moral et financier nécessaires à la poursuite de ses affaires.....(1)

Le voilà embarqué en novembre 1826 sur un bateau de commerce et après un périple de presque un an qui le fait doubler le cap Horn et faire escale en Amérique du sud, il arrive à Hawaï . Dans ses bagages, quelques plants de vigne conservés dans de la mousse et des pommes de terre de sa région d'origine. Il fait aussitôt l'acquisition d'une terre où il cultive de la vigne de la canne à sucre et élève le bétail qui lui est nécessaire. Un an plus tard, il est recruté comme dirigeant de la distillerie de rhum d'Oahu près d'Honolulu..

D'Hawaï à Monterey

Jean-louis vignes , notable  de cadillac
article : vignes, un nom bordelais prédestiné pour la culture du vin en californie. Aqaf
Jean-Louis Vignes , notable de Cadillac

La production d'alcool se trouvant bientôt interdite et les champs de canne à sucre détruits sur l'ordre d'un gouvernement local particulièrement puritain, il revend sa propriété de justesse et part s'installer sur la côte ouest de l'Amérique en Haute Californie. Cette région vit des périodes successives troublées : après avoir été colonie espagnole entre 1769 et 1821, elle est devenue mexicaine et le restera un quart de siècle, connaitra quelques années d'Indépendance durant lesquelles se produira la Ruée vers l'or et la guerre américano-mexicaine, puis deviendra le 31ème état de l'Union américaine en 1850. C'est donc dans une Californie mexicaine du côté de Monterey, que débarque Jean-Louis Vignes en 1831.

Il y a été précédé par d'autres Français, vétérans napoléoniens passés par la Louisiane pour la plupart, venus aider les indépendantistes mexicains qui s'illustreront ensuite dans les activités commerciales et administratives de la ville (2). Il achète des terres le long de la rivière de Los Angeles avec l'intention d'y cultiver la vigne, ayant remarqué des similitudes entre le climat californien et celui du sud de la France. Au milieu de ses terres, un sycomore géant ( Aliso en espagnol) donne son nom à la propriété. Pour ses voisins mexicains, il devient Don Luis Del Aliso et se fait un nom en révolutionnant la culture de la vigne.

Grand propriétaire et philanthrope

La Californie mexicaine produit depuis la colonisation espagnole et sous l'impulsion des Jésuites du vin de mission qui donne une agréable piquette propre à rafraîchir le gosier du sergent Garcia * mais qui n'a pas grand intérêt gustatif et se conserve encore moins. Jean-Louis Vignes fait venir de son Sud-Ouest natal des cépages tels que le cabernet franc et le cabernet sauvignon qui trouvent en Californie une terre propice à l'élaboration de vin de qualité. Deux de ses neveux Pierre et Jean-Louis Sainsevain et son fils Pierre respectivement arrivés en 1839 et 1843 viennent lui prêter main forte (3). Il faut dire que dès 1839, Don Luis exploite déjà 40.000 pieds soit le plus grand vignoble californien avec 150.000 bouteilles produites, et aussi le meilleur. Son vin qui transite via San Francisco se vend jusqu'à la côte Est des États-Unis et se boit jusqu'à la Maison Blanche. Parallèlement à la culture du vignoble, et alors que la plupart cherchent de l'or, il a planté des orangers dont la production s'élève à plus de 5000 fruits en 1851.

La propriété de don luis del aliso dans le pueblo de los angeles. Article : vignes, un nom bordelais prédestiné pour la culture du vin en californie. Aqaf
La propriété de Don Luis Del Aliso dans le Pueblo de Los Angeles

Ses vergers de pêchers, abricotiers, poiriers et pommiers s'ajoutent à cette production. Autour de l'immense propriété de Jean-Louis Vignes , une véritable colonie française s'est progressivement installée composée des descendants des premiers immigrants français qui ont fait souche grâce à des mariages avec des mexicaines et des membres du clan des Vignes à l'exception de son épouse qui ne quittera jamais Beguey.

Don Luis dorénavant membre de la bonne société de Los Angeles fréquente ses semblables : armateurs, hommes politiques, militaires haut- gradés tel le Général Sherman. Ses deux neveux ont connu également des réussites fulgurantes : Jean-Louis à la tête d'une scierie et d'une minoterie à Santa Cruz, Pierre devenu Premier Grand Maitre de la loge Maçonnique de Los Angeles fondée en 1854 sera le premier producteur de champagne californien en 1856 et ouvrira le premier magasin de vin californien sur la 5ème avenue à New York en 1860. En 1855, il leur a vendu sa propriété pour la somme fabuleuse de 42.000 $ et a entamé une retraite consacrée à des oeuvres caritatives. Ce sont d'abord les soeurs de Saint-Vincent de Paul qui reçoivent en 1856 une importante donation pour la construction d'un hôpital qui deviendra l'actuel Saint Vincent Medical Center. Suivra la construction d'une école pour les jeunes citoyens de Los Angeles peu avant sa mort en 1862.

Native california wines. Article : vignes, un nom bordelais prédestiné pour la culture du vin en californie. Aqaf
Vignes street, los angeles. Article : vignes, un nom bordelais prédestiné pour la culture du vin en californie. Aqaf

Deux rues de Los Angeles, Aliso street et Vignes street, portent témoignage de l'oeuvre de Jean-Louis Vignes considéré comme le père de la viticulture californienne.

Claude Ader-Martin

(1) "Jean-Louis Vignes . Los Angeles wine : a history from the mission area to the present" par Stuart- Douglas Boyle.

(2) Entre 1865 et 1866, la ville de Los Angeles est administrée par un maire issu de l'immigration française, le Marseillais Joseph Mascarel ( source Jean-Marie Lebon historien américaniste)

*Adversaire puis ami de Zorro, personnage de l'oeuvre de Johnston McCulley régulièrement adaptée au cinéma depuis les années 1920 jusqu'à nos jours.

(3) "Le voyage en Californie de Pierre Vignes de Beguey- Gironde ( 1843-1851) par Annick Foucrier.

De la Corrèze à la Louisiane, le destin singulier du Chevalier de Pradel à la Nouvelle-Orléans.

Le Chevalier de Pradel a laissé de très nombreuses correspondances avec sa famille restée en Corrèze qui sont publiées dans un ouvrage « Le Chevalier de Pradel. Vie d’un colon français en Louisiane au XVIIIe », par Baillardel & Prioult, ainsi qu'un important fonds disponible au Williams Research de la Nouvelle-Orléans.

Une correspondance unique et précieuse qui nous permet de retracer l’histoire de la conquête de la Louisiane et de la fondation de la Nouvelle-Orléans jusqu'à l'occupation espagnole. Elle nous plonge dans la vie quotidienne et intime d’un colon,  elle nous fait découvrir ses liens affectifs et ses nombreuses requêtes auprès de sa famille installée à Uzerche (Corrèze).

Dans le nouvel espace culturel de la Maison Seignouret-Brulatour dans le Quartier Français, (voir article paru précédemment) une salle lui est consacrée avec de nombreuses cartes, des extraits de sa correspondance, de nombreux documents de référence concernant la Fondation de la Nouvelle-Orléans en 1718.  Que faut-il retenir dans le cadre de notre association ?

Un cadet de famille tenté par l’aventure.

De la corrèze à la louisiane, le destin singulier du chevalier de pradel à la nouvelle-orléans. 83Jean-Charles de Pradel de Lamaze (1692-1764) est né à Uzerche.  Il est le troisième et dernier fils de Jacques, seigneur de Lamaze, ancien avocat au Parlement de Paris, lieutenant général au Présidial de Brive, puis de la Sénéchaussée d’Uzerche.  La famille était propriétaire de la maison forte de Pradel, dite « Château Lamaze »(1), où est né Jean de Pradel, futur chevalier.  Le frère aîné de Jean héritera de tous les biens, droits et terres ainsi que du Château de la Motte Roffignac à Allassac. Son frère cadet, Joseph, est entré dans les ordres. Il ne restait donc à Jean, chevalier de Pradel et cadet de famille que de tenter l’aventure.

Carrière militaire, commerce et prospérité

Après ses études à Paris, son oncle Jean de Maledent, ancien capitaine au régiment de la marine, le fait entrer dans le corps d’infanterie de la Marine.

De la corrèze à la louisiane, le destin singulier du chevalier de pradel à la nouvelle-orléans. 87A 23 ans, il s’embarque avec une compagnie de 50 hommes sur le bateau « La Dauphine » en vue de renforcer les garnissons (2) en Louisiane selon le vœu du Ministre Pontchartrain. Par ordre du roi, chaque compagnie embarquait également des ouvriers, charpentiers, maçons, serruriers etc. avec l'objectif de coloniser ces nouveaux territoires. Le contingent où fut embarqué Pradel était le plus nombreux envoyé en Louisiane, qui ne comptait en 1713, qu’une soixantaine de militaires, et une quarantaine de familles d’émigrants.

Les capitaines de compagnies sur place, accueillirent avec satisfaction les deux nouvelles recrues de Villers et de Pradel en 1715.  Il fallait du courage et de l’audace pour aborder ces terres inexplorées, peu cultivées par les indigènes, sous un climat extrêmement humide et face à des tribus peu accueillantes (Natchez, Illinois, Chactas, Chicachas etc).  Connaissant des conditions de vie très rudes et de nombreux déplacements, Pradel se distingua très vite par sa capacité d’adaptation et fut nommé lieutenant de compagnie. Le nouveau gouverneur Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville avait déjà remarqué ce jeune officier qui « a servi avec honneur dans cette province et mérité par sa sagesse et sa capacité son avancement » (3).

De la corrèze à la louisiane, le destin singulier du chevalier de pradel à la nouvelle-orléans. 91C’est probablement à l’occasion de l’un de ses détachements de la Mobile (4) que Pradel, fut envoyé, vers 1718, trouver un site plus adapté et qu’il découvrit, comme en témoigne une carte côtière (5) de l’époque, les lieux actuels de la Nouvelle-Orléans.

Dans les colonies, les ordonnances prises par Richelieu permettaient, aux nobles de pratiquer le commerce en dehors de l’activité militaire.  Pradel ne s’en priva pas et très vite, comme bien des colons se lança dans le commerce du tabac et de « pacotilles » venues de France. Mais il connut aussi des déboires financiers et ses biens furent saisis, ce qui l’obligea à rentrer momentanément en France.   Ses débuts correspondent également avec le lancement de la « Compagnie des Indes Occidentales » (6) et la faillite du système Law : une bien douloureuse déconvenue pour bien des Français de cette époque.

Ne trouvant pas sa place en France et malgré une situation économique aggravée,  il reviendra en Louisiane en 1722 où il sera promu capitaine : il participe aux expéditions de création de postes sur le Missouri, le Kansas et dans le pays de Padoukas.  Il fonde le fort d’Orléans sur la rive gauche du Missouri (7).  Il semble, d’après sa correspondance, que sa compagnie séjourne  régulièrement au Fort Rosalie (8), en pays Natchez au nord de Bâton Rouge de 1725 à 1727. Ensuite, il retourne en Limousin jusqu’en juillet 1728 où il reçoit sa part d’héritage suite au décès de son père avant de repartir pour la Louisiane.

Doréavant, il aspire à une vie plus calme et sédentaire : en 1730, il acquiert une petite maison dans la ville, qui de 200 habitants en 1722 est passée à un millier d’habitants en 1728 ainsi qu'une petite propriété dans les environs.

Ses lettres, de plus en plus nombreuses de 1729 à 1762 nous détaillent les mémoires d’un colon louisianais avec les événements qui ont influencé le développement de la colonie ainsi que le succès commercial qu'il a connu.  Ses lettres à sa famille vont fournir des renseignements sur les achats de marchandises destinées à être utilisées ou revendues par lui dans la colonie. Il achète des esclaves.  Il se fait expédier de la dentelle à Tulle, à Pierre Buffière et à Aurillac pour faire des cornettes ou des « coueffes » pour les vendre au détail.  Il fait venir ses graines de France dont des "plants d'artichauts" de Brive et ses fusils de Tulle pour "chasser ces milliers d’oiseaux qui viennent se poser sur ses plantations".

Il n’hésite pas à ouvrir « deux cabarets » l’un avec un associé en Illinois et un autre, près de la Nouvelle-Orléans avec le gouverneur de Perier.  Prudent, Pradel recommande à son frère suite à une commande de vin, de liqueurs et de l’eau-de-vie du Limousin, de taire « ces sortes de choses qu’il n’était pas nécessaire que tout le monde sache ».

Il demande à son frère si « le grand et le petit Ceirac à Uzerche veulent bien venir en colonie pour y travailler, car il pourrait leur donner les moyens ».  Il commande aussi des sabotiers avec leurs outils qui pourraient servir au sieur Jean Gaillard, sabotier de la paroisse de Perpezac-le-Noir, qu’il avait fait venir. Il ressent le besoin d’être entouré de gens de métiers de son Limousin natal.

Voulant rassurer de temps en temps sa famille, sur ses opérations commerciales, il les associe et les instruit régulièrement sur ses affaires.  Les navires mettaient quatre à cinq mois pour faire le trajet aller et retour avec la France et les risques de perdre les marchandises étaient grands.  Aussi, ils les rassurent de son réseau d’assureurs maritimes qui sont comme « des gros commerçants, qui, moyennant une certaine somme, vous assurent que le vaisseau dans lequel vous avez des marchandises se rendra à bon port ».

En avril 1730, il épouse Alexandrine de la Chaise (9) à la Nouvelle-Orléans.  Dorénavant, il se consacre à l’exploitation de ses propriétés : bois, maïs, ciriers, indigo … avec plusieurs esclaves sous la responsabilité de «  Louis », son chef esclave noir qui lui donne bien du mal, tellement il préfère rester à la ville chez « les nègres et négresses libres ».    La production et le commerce des denrées coloniales lui rapportent de nombreux profits, aussi bien en France qu’avec Saint-Domingue et les îles.

Père de quatre enfants, il confie l'éducation de son fils Charles aux Jésuites de la Nouvelle-Orléans et les filles au couvent des Ursulines (10) à Quimperlé, avec le soutien de sa famille à Uzerche et Paris.  La vie en colonie était peu adaptée à l’éducation des enfants : le climat y était rude, les conflits peu sécurisants et les conditions de vie rudimentaires pour des jeunes filles "du monde".

Montplaisir : un patrimoine aujourd'hui disparu.

En 1750,  la colonie est en pleine prospérité et la Nouvelle-Orléans est devenue une véritable ville avec des maisons bien construites, parfois même opulentes pour les riches colons installés autour de la cathédrale.   Jean de Pradel n’échappe pas à cette fièvre de bâtir et confie au grand architecte Alexandre de Batz, le soin de construire « Montplaisir » entre 1750 et 1754 sur les terres achetées à l’ancien gouverneur de Périer, de l’autre côté du Mississipi , en face de la place d’Armes (aujourd’hui Jackson Square). Sa correspondance détaille non seulement les plans de la belle demeure mais également tout l'ameublement venu directement de France ainsi que la description du jardin en éventail qu'il dessina lui-même.

De la corrèze à la louisiane, le destin singulier du chevalier de pradel à la nouvelle-orléans. 95La propriété de Montplaisir faisait l’admiration de tous les gouverneurs qui ne voyait pas dans cette maison avec ses jardins à la française, ses bosquets  et vergers comme « un château de province mais comme celle d’un fermier général aux environs de Paris » et le chevalier de Pradel dans ces dernières lettres  regrettera  avec une certaine nostalgie que « la folie de mon Castel Novo.  Je voudrois bien qu'il fût transféré à Brive-la-Gaillarde, avec ses terres et ses revenus ».

Le chevalier de Pradel qui a vécu plus de cinquante ans en Louisiane, mourut en 1764, juste avant la cession de la colonie par la France à l’Espagne.

De la corrèze à la louisiane, le destin singulier du chevalier de pradel à la nouvelle-orléans. 99
Plan Nouvelle-Orléans en 1815 avec en face de la ville, la propriété de Montplaisir. AN Paris

Après sa mort, son épouse conservera la propriété de Montplaisir  jusqu’en 1773.  Montplaisir fut ensuite vendue à plusieurs reprises avant d’être engloutie sous les flots du Mississipi vers 1850.  Aujourd’hui, ses rives sont abandonnées à une friche industrielle et le grand pont métallique de Gretna repose sur ses anciennes terres. Quant à la propriété de la Nouvelle-Orléans, elle fut transformée en faubourg Sainte-Marie devenu de nos jours, le quartier de Lafayette Square.

De la corrèze à la louisiane, le destin singulier du chevalier de pradel à la nouvelle-orléans. 103

Aujourd'hui, le seul lieu de mémoire de l'aventure du Chevalier de Pradel se raconte dans la salle "Pradel" de la Maison Seignouret (520 rue Royal ) qui lui est consacrée et aussi sur la plaque souvenir située à l'emplacement de sa maison dans le Quartier Français (rue de Chartres 70).

Le dicton corrézien "Qui a maison à Uzerche a château en Limousin" peut s'appliquer au chevalier de Pradel, cadet de famille et riche colon, qui a su décliner cet adage à la Nouvelle-Orléans et participer activement à l'histoire de la Louisiane française.  Sa riche correspondance envoyée à sa famille laisse entrevoir un homme attaché à ses proches, à ses terres et à sa région d'origine du Limousin.

Anne Marbot

Bibliographie

-Le Chevalier de Pradel : vie d'un colon français en Louisiane au XVIIIe siècle, d'après sa correspondance et celle de sa famille.Baillardel A. et Prioult A., Paris: Lib.orientale et américaine, 1928.

- Sur les bords du Mississipi, le chevalier de Pradel, un corrézien au XVIIIe siècle.  Pradel de Lamaze Edouard de. Revue Limouzi, n° 148, octobre 1998.

Notes : 

(1) rasé en 1793-94.

(2) Ces terres avaient déjà connu les missions des Jésuites depuis la Nouvelle-France à compter de 1658 le long du Mississipi et furent explorées à partir de 1680 par Robert Cavelier de la Salle qui prit ces immenses territoires au nom du roi et leur donnait le nom de Louisiane et au Mississipi celui de Colbert.  En 1698, les premières troupes militaires débarquèrent sous le commandement du capitaine de frégate Le Moyne d’Iberville, originaire de Dieppe et premier gouverneur de la Louisiane.  Antoine de la Motte-Cadillac lui succéda, mais la véritable colonisation débuta en 1712 lorsque le financier Antoine Crozat obtint du roi le monopole du commerce de ces terres bordées par celles des Anglais de la Caroline d’un côté, et par celles des Espagnols du Nouveau-Mexique, de l’autre.

(3) Certificat de Jean-Baptiste Le Moyne de Bienville, gouverneur de Louisiane, du 26 juillet 1719, (A.N. SOM, Fm, E 341) : « …Pradel est un parfaitement bon officier qui a servi avec honneur dans cette province et mérité par sa sagesse et sa capacité un avancement …

(4) Fort Louis de La Mobile fut la 1ère capitale de la Louisiane française (de 1710 à 1722) avec Biloxi avant la Nouvelle-Orléans devenue capitale en 1822.

(5) Carte maritime réalisée par François Chereau en 1720.

(6) Compagnie à qui l'Etat conférait un monopole pour la gestion et l'exploitation de la colonie : la Compagnie des Indes Occidentales (1664-1674) crée par Colbert, ensuite Compagnie de Louisiane fondée en 1712 par le financier Crozat  (acteur de la traite négrière, 1er propriétaire de Louisiane, 1ère fortune de France) qui a le monopole d'exploitation de la colonie pour 15 ans, est reprise en 1717 par l'homme d'affaires John Law qui prend le contrôle et devient la Compagnie des Indes : l'une des premières cotées à la Bourse de Paris.  Par le biais d'une publicité exagérée, Law surévalua les capacités de production de ce territoire colonial inorganisé : l'engouement de la demande d'actions et l'émission excessive de papier monnaie... créa un épisode spéculatif qui la mena à la faillite. Il fut démis de ses fonctions en 1720.  Elle fut réorganisée et ouverte pour les entreprises en 1722 sur presque tous les continents. Elle a fait la richesse des villes portuaires et en particulier son port d'attache: Lorient.

(7) Ce fort fut détruit en 1725 par des tribus indiennes.

(8) En novembre 1729 : révolte des Natchez et massacre de la garnisson du Fort Rosalie, un pays fertile.  Causes :  la tribu des Natchez soutenue par les Anglais et un officier français à cette date qui connaissait mal les Indiens, un « officier cupide et brutal » qui commit des « injustices criantes » même envers les colons. Absent du poste et dans l’attente de sa nomination, Pradel se fera l’écho de ce massacre compte tenu de sa connaissance du lieu et des hommes.

(9) Alexandrine de la Chaise appartenait à une vieille famille d'Auvergne. Son père, Jacques de la Chaise était Directeur Général de la Cie des Indes, Commissaire du Roi et Premier Conseiller au Conseil Supérieur de Louisiane.  En 1726, il devient gouverneur de Louisiane en remplacement de Bienville pour peu de temps car il décéda.

(10) Quelques Ursulines s'étaient installées à la Nouvelle-Orléans en 1727, elles se consacraient surtout à l'éducation des filles de colons, des orphelines et des filles de couleurs.  L'éducation des "filles du monde" se déroulait en métropole.

Voyage en Poitou dans l'histoire du peuple acadien

A la suite de l'article du 13 février 2019 sur Les réfugiés acadiens en France et dans la perspective du congrès mondial acadien 2019, voici le troisième des quatre articles consacrés aux quatre étapes principales du parcours des Acadiens en France (Saint-Malo, Belle-Ile-en-Mer, Poitou, Nantes)...

Les premiers colons de l'Acadie

Voyage en poitou dans l'histoire du peuple acadien 107
Pont Henri IV à Châtellerault, tout près de la promenade des Acadiens (auteur Juliofsanguino, licence CC BY-SA 4.0)

C'est une stèle commémorative discrète installée au bord de la Vienne, promenade des Acadiens, à Châtellerault. Elle rappelle qu'au printemps 1774, 972 réfugiés acadiens ont débarqué à cet endroit afin de rejoindre la colonie agricole du marquis de Pérusse des Cars.

Les Acadiens, chassés de leur Acadie natale, venaient en Poitou sur une terre de leurs ancêtres, certains enthousiastes, la plupart plutôt sceptiques ou résignés. La colonie agricole rêvée par le marquis fut un échec, mais quelques familles restèrent en Poitou sur ce qui était devenu la "Ligne acadienne", entre Monthoiron et La Puye. Les Acadiens savaient-ils qu'à seulement 50 km se trouvait un pays cher aux deux grands artisans de la colonisation initiale de l’Acadie ? Remontons encore dans le temps…

En 1632, Isaac de Razilly fut nommé lieutenant général du roi, chargé de relancer la colonisation française en Acadie. Il était né au château d'Oiseauxmelles (aujourd'hui château des Eaux Melles), à Roiffé (Vienne, autrefois généralité de Touraine), au nord de Loudun. Son lieutenant et cousin, Charles de Menou d'Aulnay, originaire du sud de la Touraine, devait son deuxième nom à la seigneurie d'Aulnay, au sud de Loudun, que sa mère lui avait léguée. Leur expédition partit d'Auray (Morbihan) le 23 juillet (ou peut-être le 4 ?) et arriva à La Hève (côte sud de l'actuelle Nouvelle-Ecosse) le 8 septembre. Elle comptait 300 personnes, d'origine inconnue, dont des artisans, des soldats et une quinzaine de familles (Isaac de Razilly), parmi les toutes premières familles souches de l'Acadie française.

Voyage en poitou dans l'histoire du peuple acadien 111
Charles de Menou d'Aulnay (image dans le domaine public)

En 1639, Charles de Menou d'Aulnay prit la succession d'Isaac de Razilly, avec le titre de lieutenant général. Jusqu'à sa mort accidentelle en 1650, il fit établir une vingtaine de familles en Acadie, ce qui paraît considérable puisqu'il le fit par ses propres moyens, sans assistance officielle (Charles de Menou d'Aulnay). C'est grâce à ces deux grands colonisateurs que l'on doit le peuplement initial de l'Acadie française, concentré dans la période 1632-1650. Certaines de ces familles venaient-elles pour autant du Loudunais et plus particulièrement du village de La Chaussée, à 3 kilomètres d'Aulnay, où une plaque commémorative le suggère ? Nul ne le sait vraiment à ce jour. Projetons-nous maintenant de nouveau en 1774…

A Châtellerault, ce sont près de 1500 réfugiés acadiens qui s'étaient rassemblés fin juin, dans l'attente d'une colonisation massive en Poitou qui ne vit jamais le jour. Les premiers d'entre eux étaient arrivés dès octobre 1773, alors que la Ligne acadienne ne comportait que les premières fermes encore en construction. Au printemps 1776, la plupart des Acadiens avaient quitté le Poitou et s'étaient rassemblés à Nantes d'où ils émigrèrent en Louisiane en 1785.

Voyage en poitou dans l'histoire du peuple acadien 115
Ferme musée de la Ligne acadienne à Archigny (auteur Remi Jouan, licence CC BY-SA 3.0)

Sur les 57 fermes neuves que compta la Ligne acadienne, il ne reste aujourd'hui qu'une trentaine d'exemplaires, dont la ferme musée d'Archigny. A environ 50 km au nord-ouest d'Archigny se trouve la Maison de l'Acadie, à La Chaussée, à deux pas de l'ancienne seigneurie d'Aulnay, fief du grand colonisateur auquel l'Acadie doit beaucoup.

Voici le noyau principal des Acadiens restés en Poitou au 30 avril 1784, regroupant 34 personnes sur 91 : les trois beaux-frères Pierre Boudrot, Marin Daigle et Ambroise Guillot, et leurs familles.

Jean-Marc Agator

Documentation de référence

Damien Rouet ; "Les Acadiens dans le Poitou", ouvrage collectif  "Le Fait acadien en France, histoire et temps présent", sous la direction de André Magord ; La Crèche, Geste éditions, 2010.
Jean-Marie Fonteneau ; "Les Acadiens, citoyens de l'Atlantique" ; Rennes, Editions Ouest-France, 1996.
Jean-François Mouhot ; "Les réfugiés acadiens en France, 1758-1785, l'impossible réintégration" ; Presses Universitaires de Rennes, 2012.
Dictionnaire biographique du Canada (Isaac de Razilly, Charles de Menou d'Aulnay).

Louis de Clouet de Piettre, un destin hors du commun entre les Amériques et Bordeaux

Il y a deux cents ans, sur l'île de Cuba alors espagnole, naissait  la colonie de Fernandina de Jagua dont le chef incontesté, Louis de Clouet de Piettre arrivait de Bordeaux accompagné de 46 colons  dont 31 Français majoritairement originaires du Sud-Ouest. La colonie officiellement créée le 22 avril 1819 par décision royale deviendra  dix ans plus tard la ville de Cienfuegos.

Louis de clouet de piettre, un destin hors du commun entre les amériques et bordeaux 119
Parc José Marti à Cienfuegos ( photo Bernard Bonnin)

Se singularisant par son architecture néoclassique, ses rues et avenues perpendiculaires, Cienfuegos compte aujourd'hui encore des habitants aux patronymes français comme le montrent les pierres tombales du cimetière communal : des Lafitte, des Rey, des Salaberry, des Lagrave, des Rives, des Pujol. Construite au bord d'une baie de tout temps fréquentée par des navires qui font commerce dans la Caraïbe, adossée à une région fertile produisant canne à sucre, café et tabac, elle deviendra  trente ans après sa création, la troisième ville de l'île pour sa richesse économique. Autre caractéristique également voulue par le pouvoir espagnol : la ville est  majoritairement blanche  et sa gestion est aux mains de la population d'origine française. Pour un temps seulement, mais cela n'empêche pas les actuels habitants de Cienfuegos d'entretenir le souvenir du père fondateur de la ville même si ce dernier eut  maille à partir avec ses concitoyens de l'époque..

Français puis Espagnol

Mais qui était Louis-Jean, Laurent de Clouet de Piettre ? Son père, Alexandre-françois Joseph de Clouet  était né en 1717 à Cambrai et avait été contraint de s'enfuir vers la Nouvelle-Orléans en 1758  dans la mesure où il s'était compromis dans une relation amoureuse avec la soeur du duc de Choiseul, chef du gouvernement de Louis XV. L'affaire ayant déplu en haut lieu, Alexandre fut exfiltré vers la Nouvelle-France par quelques uns de ses amis, sans espoir de retour. Il y fut fort aimablement accueilli,  intégra l'armée et épousa en 1761 Marie-Louise de Favrot.  Le Traité de Paris de 1763 ayant fait de la Louisiane une  colonie espagnole, il continua naturellement  sa carrière dans l'armée et la termina  comme  Lieutenant-Colonel commandant et juge des postes d'Attakapas et d'Opelousas. Entre temps, le couple avait eu plusieurs enfants dont Louis né le 8 février 1766.

 

Louis de clouet de piettre, un destin hors du commun entre les amériques et bordeaux 123
Louis de Clouet devenu Luis de Clouet ( photo Bernard Bonnin d'après portrait)

A l'âge de 11 ans, le jeune garçon entame déjà une carrière militaire. Il a 25 ans quand il épouse  Clara Lopez de la Pena,  jeune fille de famille noble, qui compte parmi ses ancêtres  un chef de la nation des Choctaw, dont il aura une nombreuse descendance. Comme l'avaient fait en 1764 les Béarnais Auguste et Pierre Chouteau  en créant Saint Louis du Missouri, il rêve de créer une colonie dans la région du Mississippi d'autant qu'en 1803, Napoléon a vendu la Louisiane aux Etats-Unis à l'exception de la Louisiane occidentale et que la Révolution haïtienne de 1804 a envoyé  de nombreux réfugiés français en exil à la Nouvelle-Orléans. Ses demandes adressées au Roi d'Espagne restent sans effet malgré ses excellents états de service. En 1814, il propose même un plan de reconquête militaire de l'ancienne colonie espagnole. En vain. En 1819, l'Espagne cèdera son bastion louisianais aux USA.

de Clouet de Bordeaux à Madrid

Louis devenu Luis-Juan Lorenzo est un homme de belle allure qui a de l'ambition, de l'entregent et une autorité que peu lui contestent. Il se définit comme "bon Espagnol royaliste". S'il est militaire, il ne dédaigne pas la prospérité engendrée par le commerce et c'est en tant qu'homme d'affaires qu'il s'installe à Bordeaux en 1814. Un document paraphé par le correspondant de Thomas Jefferson à Bordeaux en 1815 montre qu'il vend du tabac au gouvernement espagnol au prix de  4 livres et 29 shillings les 50 kg.  Cet  homme de réseau est proche des centres de diffusion de la Franc-maçonnerie bordelaise  * qui a tissé des ramifications vers  Saint-Domingue, la Nouvelle-Orléans et jusqu'à Philadelphie, devenu autre centre maçonnique important qui enverra vers la future ville de Cienfuegos  de nombreux fondateurs. Fervent royaliste, il partira s'installer en Espagne où il jouit d'un large crédit auprès des autorités espagnoles ( d'aucuns prétendent qu'il a ajouté l'espionnage au nombre de ses activités) durant la période des Cent jours pour  revenir à Bordeaux au retour de Louis XVIII sur le trône de France.

 Colonisation expéditive

C 'est alors que Cuba, colonie espagnole menée par une minorité blanche riche de son sucre et de ses esclaves, se sentant menacée par les bouleversements qui ont affectés Haïti devenue première République noire en 1804, sollicite des mesures de la part de la couronne espagnole pour augmenter la population blanche de l'île, les Noirs y représentant près de six individus sur 10.Louis de clouet de piettre, un destin hors du commun entre les amériques et bordeaux 127 De Clouet est envoyé à l'Etat major de la Havane en 1816.  En octobre 1817,  est proclamée l'ordonnance royale permettant à tous les étrangers ressortissants des puissances amies qui souhaitent s'établir sur l'île de pouvoir le faire à des conditions fort intéressantes pour peu qu'ils soient catholiques  et de bonnes moeurs : obtention de la nationalité après 5 ans de résidence, exemption durant 10 ans de la dîme et de l'impôt sur les ventes. Colons blancs, évidemment mais on laisse passer aussi quelques éléments noirs destinés à être travailleurs agricoles. De Clouet voit là l'occasion de créer la colonie dont il rêve. Il soumet un projet de colonisation de la baie de Jagua, et les propositions du "lieutenant-colonel Don Luis de Clouet" sont officiellement acceptées. Il a pour mission de réunir 100 familles d'honnêtes colonisateurs et à sa requête, il est nommé magistrat suprême de la colonie. Le 8 avril 1819 arrivent les premiers colons **, ce qui prouve selon le professeur Jean Lamore spécialiste de l'histoire de Cuba, qu'il n'avait pas attendu la signature de l'accord pour les recruter et les faire embarquer.  Le 22 du même mois, la colonie de Fernandina de Jagua est officiellement créée. Dix ans plus tard, forte de 1700 habitants elle devient  la ville de Cienfuegos et don Luis de Clouet accède au grade de  Gouverneur politique et militaire. En 1833, la ville compte 2719 habitants dont 1896 sont blancs, 290 de couleur et 533 esclaves. De Clouet a rempli le contrat***.  Mais fortement controversé, en raison de son despotisme et de sa propension à mêler ses affaires personnelles aux affaires publiques, il est contraint de rentrer en Europe et laisse le commandement à son fils aîné José Alexandre.

Un film à sa mémoire

Le caractère entier, souvent brutal, hautain et particulièrement autoritaire de Clouet n'avait pas joué en sa faveur. On lui reprocha ses abus de pouvoir tout particulièrement dans sa manière de distribuer les terres. Il échappa à une tentative d'assassinat mais pas aux nombreux pamphlets qui raillaient son goût pour le pouvoir, l'argent et les femmes de mauvaise réputation.

Louis de clouet de piettre, un destin hors du commun entre les amériques et bordeaux 131
Stèle à la mémoire de Clouet ( photo B. Bonnin)

Petit à petit, les Français, majoritaires au départ ne devinrent plus qu'une minorité agissante puis concurrencée par les nouveaux arrivants dans la ville. Protestations, complots, tout fut bon pour les opposants à Louis de Clouet pour l'affaiblir et le pousser vers la sortie, ce qui signera aussi la fin de la prépondérance des Français à Cienfuegos. Don Luis ne reverra jamais  "sa"colonie puisqu'il décédera en juillet 1848 à Cordoue où il avait acquis un domaine. Sa famille était restée à Bordeaux où elle a fait souche, certains de ses descendants y vivent encore. En avril 1958, le gouvernement cubain obtint de l'Espagne que ses restes soient transférés à Cienfuegos et déposés dans le monument dressé à sa mémoire.

C'est cette histoire  que Bernard Bonnin et Francis- Jules Lambert, tous deux journalistes de télévision  fraichement retraités ont décidé de raconter. Ils se sont appuyés sur les témoignages de Jean Querbes, président la l'association Bordeaux-Cienfuegos.  Ils ont reçu le concours de Grand Angle Production pour la réalisation d'un film de 27 minutes  présenté au Musée d'Aquitaine en présence du représentant de Cuba en France, puis au grand public au cinéma Utopia de Bordeaux. L'histoire est découpée en 14 capsules retraçant le contexte historique de l'époque, la fondation de la colonie, ainsi que le parcours personnel de Louis de Clouet.

 

Claude Ader-Martin

 

*En 1818, Louis de Clouet   fondera à La Havane  la première chambre de hauts grades maçonniques qui exista à Cuba, création avalisée par le Grand Orient de France. En 1824, il est  l'initiateur d'une première loge à San Fernandina de Jagua.

**Sur les 46 premiers colons, 19 viennent de Bordeaux, 5 de Paris, 1 de Lyon, 2 sont Pyrénéens, deux autres viennent de Saint-Domingue. Il y a aussi 3 Allemands 1 Espagnol et 1 Italien. Ils sont artisans, médecin, géomètre, forgerons ou boulangers. Le 15 décembre de la même année arriveront de Bordeaux 86 colons et le 18 décembre, 99 colons en provenance de Philadelphie.

***Le centre historique de Cienfuegos a été déclaré patrimoine mondial de l'humanité par l'UNESCO en 2005.

 

Sources :

Cienfuegos, la perle française de Cuba

Cienfuegos : une ville française à Cuba par Jean Lamore avec la collaboration d'Annette Llouquet ( Université de Bordeaux).

Présence et rôle des Français dans la fondation et le développement de la ville cubaine de Cienfuegos ( travail d'étude et de recherche mené par Stéphane Saint-Amand (Université Michel de Montaigne 1999/2000).

Cienfuegos patrimonio.       Les racines françaises d'une cité cubaine.... 

 

 

Renaissance de la Maison Seignouret-Brulatour : un espace culturel dédié à l’histoire de la Nouvelle-Orléans à l’ère du numérique.

Renaissance de la maison seignouret-brulatour : un espace culturel dédié à l’histoire de la nouvelle-orléans à l’ère du numérique. 135

 

 

 

 

 

 

Un nouveau chapitre pour un tourisme de qualité  s'ouvre avec l'ouverture de la Maison Seignouret-Brulatour au 520  Royal Street, une rue mythique déjà célèbre pour la culture et le patrimoine avec ses bâtiments historiques et ses nombreuses boutiques d'antiquaires.

Renaissance de la maison seignouret-brulatour : un espace culturel dédié à l’histoire de la nouvelle-orléans à l’ère du numérique. 139Il s’agit d’une opération de restauration hors norme pour une structure qui date de 1816 : plus de 15 ans de réflexion, de fouilles et de découvertes archéologiques (1) avant la rénovation et l’ agrandissement sans oublier les difficultés du terrain : la proximité du fleuve et la difficulté de construire du neuf dans un secteur historique. Aux dires du constructeur, le défi était comme celui de construire un bateau dans une bouteille.   Aujourd’hui, l’espace culturel comprend le bâtiment d’origine et un bâtiment nouveau  appelé « Aile du Tricentenaire » soit plus de 3 300 m2 au total et  38 millions de dollars d’investissement pour la restauration et le nouvel aménagement de la Maison Seignouret-Brulatour.

Son objectif est d'être une table d’orientation incontournable dans l'histoire de la Nouvelle-Orléans, centrale aussi car elle enrichit l’offre locale grâce à la détermination et le savoir-faire du Historical New Orleans Collection , une fondation privée à l’origine de ce projet culturel  d’envergure dont les membres ont décidé qu’il serait gratuit et ouvert à tous.  Le THNOC, c’est aussi une équipe d’experts, de passionnés et de bénévoles qui ont toujours  su œuvrer pour le maintien de la culture locale dans un Quartier Français souvent malmené par le tourisme de masse ou les projets immobiliers.

Le THNOC, une Fondation qui a de la ressource !

Le THNOC connu pour son souci de conserver et entretenir le patrimoine du Quartier Français,  gère pas moins de huit bâtiments historiques  dont le musée d’origine situé au N° 533 qui retrace l’histoire de la Louisiane.

Le THNOC compte parmi ses membres l’élite économique et culturelle de la ville qui n’hésite pas à participer financièrement aux projets de sauvegarde ou d’acquisition, que ce soit de bâtiments historiques, d’objets,  de peintures, de documents anciens et rares.

Il possède également un centre de recherche et de ressource unique de documents publics ou privés anciens, terrain privilégié pour les stagiaires de l’Ecole des Chartres qui épaulent les chercheurs locaux dans la numérisation de ce patrimoine français ou espagnol. Il met à la disposition du public une bibliothèque de plus de 30 000 documents et ouvrages  ainsi qu'un fonds historique des grands photographes de la ville situés au Williams Research Center, rue de Chartres.

Il organise régulièrement des expositions ou symposiums avec les meilleurs spécialistes et la qualité de ses publications en font une référence aux Etats-Unis : atlas des cartes anciennes de Louisiane, encyclopédie du mobilier colonial, ouvrage du monde créole des Caraïbes ou encore pour le tricentenaire: l'album de la fondation de la Nouvelle-Orléans…

Aujourd’hui, une nouvelle ère s’ouvre pour le THNOC, celle d’un espace culturel où l’interactivité est présente à tous les étages et disponible pour tous les âges avec un objectif affiché pour l’éducation et  l’accessibilité, le partage direct des connaissances anciennes et actuelles. Renaissance de la maison seignouret-brulatour : un espace culturel dédié à l’histoire de la nouvelle-orléans à l’ère du numérique. 143 Tournée vers l'avenir, elle laisse aussi place aux artistes contemporains ou en devenir sous forme d'expositions temporaires comme celle en cours sur l'après-Katrina jusqu'en novembre 2019

 

 

Une approche moderne et interactive de l'histoire de la Nouvelle-Orléans

Renaissance de la maison seignouret-brulatour : un espace culturel dédié à l’histoire de la nouvelle-orléans à l’ère du numérique. 147Dans le hall d’entrée, une carte interactive du quartier français offre la possibilité à chacun de choisir son parcours culturel.  Six personnes peuvent l’utiliser en même temps pour un rapide survol des principaux lieux de mémoire à proximité suivant plusieurs thématiques : littérature, architecture, musique, gastronomie etc

Dans les salles, les objets, tableaux voisinent avec les scènes interactives et immergent les visiteurs dans l'univers des populations qui ont habité le quartier à différentes époques : non seulement les Indiens ou les Français, Espagnols, Africains, Irlandais...mais aussi toutes les populations qui ont participé à l'établissement de la colonie, des origines à nos jours. L'histoire n'est pas chronologique, elle est thématique et montrent l'apport des autochtones et des immigrants dans les arts, la musique, la culture, le transport, l'esclavage, le commerce...

Deux innovations majeures dans le traitement culturel : un nuage de mots clés sert de fil conducteur interactif sur fonds musical pour aborder les différents concepts accessibles au public (oeuvre signée Xiao Xiao et MIT-Don Derek Haddad). La seconde est un film immersif dans le "Quartier Français la nuit" projeté sur quatre murs, une découverte saisissante  de la vie nocturne de cette rive du Mississippi infestée par les moustiques à ces débuts  jusqu'au Mardi Gras actuel, plus de trois cents d'histoire locale défilent en 17 minutes (oeuvre signée Michelle Benoît and Glen Pitre of Côte Blanche Productions) de façon magistrale et ludique.

Comme tous les grands musées actuels, il comprend une boutique d'objets qualitatifs locaux et originaux et de diffusion des publications du THNOC ainsi qu'une sélection d'ouvrages.  Un restaurant "Côté cour" propose des plats fait maison, il est prévu de proposer une sélection de vins de qualité ayant trait à l'histoire du lieu.

Aperçu video

 

Quel est le lien avec la région Nouvelle-Aquitaine ?

D'abord, il s'agit du Quartier Français où la présence d'Aquitains s'avère importante dès le XVIIIe et surtout au début du XIXe siècle suite à l'arrivée massive d'émigrés  de Saint-Domingue: les Lanusse, Gardères  Grandchamps .... mais aussi des soldats  ou de colons  au XVIIIe comme le chevalier Pradel de Lamaze (2)ou encore d'émigrants venus de Bordeaux chercher fortune comme François Seignouret.

La Maison Seignouret-Brulatour est la maison construite par Seignouret en 1816 (3), nous retrouvons le même style néo-classique de ferronnerie que celui de son hôtel particulier à Bordeaux. De même sa couleur d'origine : ocre et pigments naturels, est respectée.  Sa maison sera vendue au petit-fils de Jules Brulatour, né à Bordeaux en 1813 et lui aussi négociant, d'où le maintien de ces deux noms historiques  pour ce nouvel espace.

Quant au Chevalier de Pradel de Lamaze (1692-1764), ses descendants ont financé une salle qui lui est consacrée ainsi qu'à la période française : ce capitaine d'infanterie originaire d'Uzerche (Corrèze) vint en Louisiane en 1714 et fut un des fondateurs de la Nouvelle-Orléans où il s'établira comme colon jusqu'à la fin de ses jours dans sa plantation de Monplaisir, en face de Jackson Square (aujourd'hui disparue).  Il fut également commandant de Fort Chartres en Illinois en 1724 et au Fort Rosalie à Natchez (1731-1732).

 

Anne Marbot

 

 

(1) Dans les fouilles archéologiques, ils ont retrouvé :  des lés de papiers peints des différents occupants dont celui d'origine signé par la Manufacture Joseph Dufour à Paris et un puits qu'ils ont conservé dans le patio.

Renaissance de la maison seignouret-brulatour : un espace culturel dédié à l’histoire de la nouvelle-orléans à l’ère du numérique. 151
(THNOC)

Ils ont également restauré un orgue Aelian qui dispose d'une console manuelle et d'un mécanisme lui permettant de jouer automatiquement.

 

(2) Voir plus d'informations dans sa correspondance "Le Chevalier de Pradel : vie d'un colon français en Louisiane au XVIIIe siècle" d'après  sa correspondance et celle de sa famille.  Paris : Librairie orientale et américaine, 1928.

(3) Nous avons déjà consacré un article à Seignouret dans un précédent article. Rappel : François Seignouret est parti de Bordeaux en 1803 à bord du navire le "Franklin" pour la Nouvelle-Orléans où il devint célèbre dans le mobilier en bois exotique dit à "la Seignouret" et aussi dans le négoce du vin.  De retour à Bordeaux en 1839, il s'installe aux Chartrons où il acquiert un important patrimoine immobilier ainsi que des domaines viticoles sans oublier sa maison de négoce à Bordeaux.

https://www.aqaf.fr/2015/06/un-air-de-louisiane-au-pays-des-vins-de-bordeaux-1ere-partie/