Quand la gasconnade mène à la gloire

Quand la gasconnade mène à la gloire 1
L’extravagance gasconne (source OpenEdition Journals)

Il y a deux siècles et demi, la guerre de Sept Ans (1756-1763) était loin de se cantonner aux seuls affrontements armés, terrestres ou navals. La guerre de propagande et la guerre psychologique y tenaient déjà une place centrale. L'année 1756 fut à cet égard un modèle du genre. Alors que les hostilités étaient engagées depuis deux ans en Amérique du nord entre la France et la Grande-Bretagne, la France réussit en Europe une formidable opération de brouillage d'informations. L'historien britannique contemporain de la Guerre de Sept Ans, John Entik, a utilisé le mot gasconade pour la décrire. En effet, gasconade est aussi un terme anglais depuis le XVIIIe siècle, transposé du français « gasconnade », signifiant fanfaronnade ou vantardise de Gascon. En réalité, une telle expression haute en couleur (on dirait plus sobrement infox de nos jours) est à la mesure du véritable traumatisme qu'ont vécu les Britanniques cette année-là, en Europe et en Amérique du nord. Voici comment la gasconnade a forgé les victoires de l'année glorieuse des Français (avec une petite surprise à la fin) ...

Le coup d’éclat de Minorque

En cette année 1756, la société anglaise prend peur. Et si la France envahissait l’Angleterre ? En fait, la Grande-Bretagne vit un véritable psychodrame. Les britanniques ont subi des échecs militaires retentissants dans la vallée de l’Ohio, en Amérique du Nord, et s’inquiètent de l’évolution de la situation diplomatique en Europe. Dès le début de l’année 1756, ils redoutent particulièrement une invasion française sur leurs côtes, à partir d’un débarquement à Londres et à Portsmouth. Il est vrai que les Français commencent à attirer l’œil des Britanniques sur les convois de munitions et les mouvements de troupes qu’ils font converger vers la Manche. Mais cette opération de brouillage d’informations (la « gasconnade ») n’est qu’un leurre destiné à fixer le regard des Britanniques sur la Manche et les détourner du véritable objectif de Louis XV : l’île de Minorque (Baléares). Devenue une possession britannique en 1708, Minorque est une base stratégique essentielle pour contrôler la Méditerranée occidentale.

Quand la gasconnade mène à la gloire 5
Prise de Port-Mahon sur l’île de Minorque, le 29 juin 1756 (artiste Jean-Baptiste Martin le jeune, domaine public)

Le 6 avril, les Britanniques font enfin partir une escadre de Portsmouth, conduite par l’amiral John Byng, à destination des Baléares, sans réaliser que les circonstances et le rapport de forces ne jouent pas en leur faveur. Le 10 avril, l’expédition française quitte Toulon sans difficulté, commandée par deux officiers chevronnés. Le marquis de La Galissonnière, né à Rochefort, ancien commandant général de la Nouvelle-France, a pris le commandement de la flotte chargée d’escorter le convoi. Le maréchal-duc de Richelieu, petit-neveu du cardinal, conduit les forces terrestres destinées à conquérir Minorque. Le 29 juin, les Français se rendent maîtres de l’île, au prix de lourdes pertes, et en chassent les Britanniques. Mais la gasconnade française a porté ses fruits. Elle prend d’ailleurs tout son sens quand on pense que Richelieu venait d’être nommé gouverneur de la Guyenne qui couvrait les intendances de Bordeaux, Montauban, Auch et Pau. Honneur aux Gascons ! A l’automne suivant, la défaite honteuse de Minorque provoque une crise politique majeure à Londres. Le camouflet est d’autant plus déshonorant que la spirale de l’échec persiste en Amérique du Nord …

La manœuvre victorieuse d’Oswego

Quand la gasconnade mène à la gloire 9
Carte des opérations en Amérique du Nord (auteur Sémhur, licence CC BY-SA 3.0)

En ce mois de juin 1756, les colons anglo-américains de la vallée de l’Ohio vivent dans la terreur, épouvantés depuis l’automne par les nombreux raids meurtriers des alliés amérindiens des Français. Soucieux de renforcer la défense du lac Champlain, le marquis de Vaudreuil, gouverneur général de la Nouvelle-France, vient de faire construire le fort Carillon (voir carte). Il ne redoute manifestement pas une incursion britannique vers Québec, même si le lac Champlain est la voie de communication la plus courte pour y parvenir. Sa priorité est de protéger le fort Niagara, sur le lac Ontario, convoité par les Britanniques, qui défend un passage crucial vers les Pays d’En Haut. En fin stratège, il conçoit alors de s’emparer du fort Oswego, plus à l’est sur le lac Ontario, dont la position avancée est vitale pour le commerce britannique vers le nord. Mais les préparatifs militaires sont longs et la saison bien avancée…

Oswego conflit france et grande-bretagne
Plaque marquant le site de l’ancien fort Oswego (Chouaguen pour les Français), détruit par Montcalm le 14 août 1756, situé à Oswego (New York), à l’embouchure de la rivière Oswego (photo John Stanton, licence CC BY-SA 3.0)

Et c’est là que Vaudreuil, en bon Canadien affable qui connaît parfaitement le pays et les hommes, agit avec toute la ruse d’un Gascon qu’il n’est pas. Il est parfaitement maître de la préparation de la campagne militaire, même si le roi lui a imposé un commandant de ses troupes en Amérique, le très vif marquis de Montcalm, issu d’une vieille famille du Rouergue. Subordonné en tout au gouverneur général, Montcalm est secondé par le chevalier de Lévis, un ancien authentique cadet de Gascogne. La manœuvre de diversion se met alors en place. A la fin juin, Vaudreuil envoie Montcalm et Lévis au fort Carillon où Lévis a pour instruction d’organiser la défense du lac Champlain. Pendant tout l’été, Lévis s’emploie à attaquer les établissements frontaliers anglo-américains et oblige les Britanniques à maintenir des effectifs sur place. Ceux-ci ont maintenant l’œil fixé sur le sud du lac Champlain et négligent désormais la région du lac Ontario. Le piège de Vaudreuil se referme…

Dès la mi-juillet, Montcalm est reparti à Montréal pour prendre le commandement de l’expédition du fort Oswego. Avec une ligne de ravitaillement coupée depuis le printemps, la place d’Oswego est de plus en plus isolée. Les Français, les Canadiens et leurs alliés amérindiens sont plus que jamais maîtres de la région. A la mi-août, après un court bombardement d’artillerie, les Britanniques sont contraints de hisser le drapeau blanc, en concédant un nombre considérable de prisonniers de guerre. Le fort est détruit et la victoire française totale. Incontestablement, Vaudreuil a gagné son pari audacieux qui a tout de la roublardise d’une véritable gasconnade. Hélas, par la suite, la Guerre de Sept Ans sera beaucoup moins glorieuse pour les Français. Mais attardons-nous un peu sur le territoire américain, plus à l’ouest, où une petite surprise nous attend…

Gasconnade au Missouri

Figurez-vous que dans le Missouri, à l’ouest de Saint-Louis, une petite ville de moins de 300 habitants est nommée Gasconade, dans le comté de Gasconade, à l‘embouchure la rivière Gasconade qui se jette dans le Missouri ! Le premier Blanc connu pour avoir exploré la rivière, en 1719, est le capitaine de marine Claude Charles Dutisné. Il l’a nommée « rivière Bleue ». Et c’est peu après qu’un autre explorateur français, probablement un Gascon, a attribué à la rivière son nom actuel. Comment ne pas voir une nouvelle ruse de Gascon dans le cours extrêmement sinueux de la rivière Gasconade ! En tout cas, ce coin paisible du Missouri nous rappelle qu’en 1756, en Amérique du nord, la gasconnade a permis aux Français de s’illustrer.

Jean-Marc Agator

Références documentaires

Edmond Dziembowski ; La guerre de Sept Ans ; Editions Perrin, 2018.

Dictionnaire biographique du Canada (Pierre de Rigaud de Vaudreuil, Louis-Joseph de Montcalm, François Gaston de Lévis, Claude Charles Dutisné).

U.S. Department of the Interior; The Gasconade river, a wild and scenic river study; June 1975.

Camille de Polignac : un Français dans l’armée confédérée.

Camille polignac

Quand, le 12 avril 1861, la Guerre Civile américaine éclate, Napoléon III et son gouvernement optent pour la neutralité. Par contre des Français d’Amérique et des Français de France, prennent parti1.

Certains pour les « Yankees » (Nordistes unionistes) et d’autres en faveur des « Rebs » (Sudistes sécessionnistes). Pour ces Français, il existe plusieurs niveaux d’engagement. Le plus élevé de tous est la lutte armée. Ceux qui rejoignent volontairement2 les armées belligérantes ont, pour agir ainsi, des raisons très diverses : goût de l’aventure, adhésion à une cause, envie de gagner du galon, espoir d’une naturalisation ou d’une concession de terres, appât du gain, etc. Une fois la guerre terminée (9 avril 1865), la plupart de ces volontaires français tombent dans l’oubli, sauf ceux qui se sont particulièrement illustrés sur les champs de bataille.

Le prince Camille de Polignac (1832-1913) fait partie de cette petite élite. Dans la mémoire collective des onze Etats-membres de l’ancienne Confederate States of America, ce major-général d’infanterie demeure pour toujours le « Lafayette of the South ». Qu’a -t-il fait pour gagner un titre aussi glorieux ? C’est à cette question que répond cet article.

Camille de polignac : un français dans l’armée confédérée. 16
Etats de l’Union et Etats confédérés en 1861

Au service de la « grande cause » du Sud

C’est au mois de mars 1861, que le prince Camille de Polignac3 demande son incorporation dans l’armée sudiste. Pour agir ainsi, il a deux motivations. La première est altruiste : il veut aider les Confédérés à vaincre les Unionistes4.

La seconde est égoïste : il souhaite se couvrir de gloire par un coup d’éclat sur le champ de bataille. Mais sa requête peut-elle aboutir ? Oui, car il offre toutes les garanties. D’abord, c’est un excellent militaire. En effet, il peut se prévaloir d’un brillant passé d’officier dans la très réputée armée du second empire français. Au sein des Chasseurs d’Afrique, il a fait ses preuves pendant la guerre de Crimée (1853 – 1856).

Au siège de Sébastopol, entre autre, ses qualités guerrières de tête et de cœur ne sont pas passées inaperçues. Ensuite, il appartient à la haute aristocratie. Grâce à ses liens au sommet de la société française, il peut y promouvoir les intérêts de la Confédération au moment où celle-ci cherche au minimum à se faire reconnaître des grandes puissances européennes et au mieux à obtenir leur aide militaire et/ou économique5.

Par ailleurs, il a des relations chez les Confédérés. Après avoir démissionné de l’armée impériale, il a visité le sud des Etats-Unis (1859) et s’y est fait quelques amis. Des amis hauts placés, comme le général Pierre Toutant de Beauregard et les sénateurs John Slidell et Judah Benjamin. Enfin, compétence rarissime pour un Français, il parle couramment l’anglais. Et pour cause, sa mère est anglaise et lui-même a passé plusieurs années de sa jeunesse à Londres.

Pour qui veut commander des troupes anglophones, la maîtrise de leur langue est la première des conditions. Pour toutes ces qualités et compétences, Camille de Polignac est accueilli à bras ouverts par l’armée de terre confédérée dans laquelle il débute comme lieutenant-colonel d’infanterie, un grade bien supérieur à celui qu’il détenait dans l’armée française6.

Tenu à l’arrière malgré lui

Dans la participation de Camille de Polignac à la Guerre de Sécession sous l’uniforme gris, on peut distinguer deux époques. La première, sans relief, commence en juin 1861 et se termine en août 1862. Durant ces dix mois, à son plus grand regret, le Français est tenu éloigné du théâtre des opérations. Sa principale activité consiste à inspecter l’armée confédérée lorsqu’elle n’est pas au feu. Il faut dire que cette armée, comme celle du Nord d’ailleurs, est tout sauf préparée à affronter une guerre longue et meurtrière.

Aussi, à l’issue de ses inspections, le lieutenant-colonel Camille de Polignac fait-il des préconisations à ses supérieurs. Celle d’abandonner le système d’élection des officiers de compagnie7.

Celle aussi de revoir la couleur des uniformes afin de mieux distinguer les combattants8. Celle enfin de modifier le mode de recrutement des soldats afin de réduire le taux de désertion. Mais aucune de ces trois préconisations n’est retenue.

L’armée sudiste veut conserver sa spécificité, faiblesses comprises. Pour récompense de son zèle, car il ne ménage pas ses efforts pour la « grande cause », le lieutenant-colonel de Polignac se voit décerner le titre honorifique d’inspecteur général d’état-major. Mais l’aristocrate français n’a pas rejoint l’armée sudiste pour y occuper un poste de gratte-papier. Ambitieux, il rêve de renommée et de gloire.

À la mi-avril 1862, à sa demande, il est affecté, comme aide de camp, à l’état-major de son ami et protecteur le général Toutant de Beauregard. Il rejoint celui que le Sud appelle le « Napoléon gris » à Corinth (Mississippi). Cela se passe une dizaine de jours après la bataille de Shiloh (Tennessee). Cette bataille, qui s’est déroulée les 6 et 7 avril 1862, s’est conclue par une défaite de l’armée confédérée. Camille de Polignac intègre donc une armée vaincue, désorganisée, pour partie malade de la fièvre typhoïde, amputée d’un cinquième de ses effectifs9 et qui a dû battre en retraite sur une trentaine de kilomètres.

Face à cette situation désastreuse, le Français pourrait se décourager et vouloir à nouveau occuper un poste abrité à l’arrière. Mais ce serait mal le connaître : il demande à se battre. Et, dans ce but, fait tout pour obtenir le commandement du 18ème régiment de Louisiane. Sans succès. Du 29 avril au 10 juin 1862, il prend part à la défense de la ville de Corinth contre le siège des 120 000 soldats du major-général Henry Halleck. C’est son baptême du feu américain, mais il ne s’y signale pas. Peu de temps après, on le change d’affectation : il intègre l’état-major du général Braxton Bragg, le nouveau commandant en chef de l’armée du Mississippi. Et cela, au moment même où celui-ci prépare l’invasion de l’Etat frontalier du Kentucky.

L’heure de gloire est arrivée

C’est à la bataille de Richmond (Kentucky) que débute la seconde époque de la participation de Camille de Polignac à la Guerre de Sécession (août 1862 – janvier 1865). C’est une époque glorieuse qui marque le tournant de sa carrière militaire. La bataille de Richmond se déroule sur deux jours, les 29 et 30 août 1862. Elle oppose l’armée unioniste du Kentucky commandée par le général « Bull » Nelson à l’armée sudiste du Kentucky10 sous les ordres du général Edmund Kirby Smith.

Cette dernière intègre, pour l’occasion, une division de l’armée du Mississippi avec le lieutenant-colonel de Polignac dans ses rangs. Celui-ci se fait remarquer le second jour de la bataille. Alors que l’attaque des soldats de la Confédération se heurte à une solide barrière défendue par les troupes de l’Union et que les autres officiers sont prêts à abandonner la partie, il s’empare du drapeau du régiment, le brandit haut et fort, et entraîne à sa suite le 5ième du Tennessee dans une charge victorieuse.

Camille de polignac : un français dans l’armée confédérée. 20
Plaque commémorant la bataille de Mansfield en Louisiane.

À l’issue de la bataille, remportée par le Sud, Le lieutenant-colonel de Polignac est cité à l’ordre du jour. Enfin, il est sorti du lot ! À Richmond (Kentucky), tout le monde a pu constater, du simple soldat à l’officier supérieur, combien il était brave et compétent. Ce sont des chefs de cette trempe dont la Confédération a besoin. Cela dit, il va devoir patienter quatre mois avant que le président Jefferson Davis ne l’élève au rang de général de brigade (10 janvier 1863).

Dans le prolongement, le promu est versé dans l’armée de Louisiane occidentale où, à la fin du mois de mai, le lieutenant-général Edmund Kirby Smith lui confie la toute nouvelle 2ième brigade d’infanterie texane11. Celle-ci opère sur le front de l’Ouest, en Haute-Louisiane.

La prise de fonction du brigadier-général Camille de Polignac ne se fait pas sans peine. Et pour cause, il hérite de soldats sans motivation, très indisciplinés et peu solidaires. Bref, d’une mauvaise troupe. Celle-ci conteste sa légitimité et le surnomme par moquerie « general Polecat » (général Putois). Pas question pour elle d’être mise au pas par un étranger, aristocrate de surcroît. Au milieu du mois de septembre 1863, les choses vont très mal : la 2ième brigade texane est au bord de la mutinerie.

Heureusement, des interventions des majors-généraux John Walker et Richard Taylor règlent momentanément le problème. Mais pour que celui-ci soit résolu une bonne fois pour toutes, il faudrait que le Français démontre à sa brigade qu’il est un grand chef militaire. C’est ce qu’il parvient à faire à trois reprises. D’abord le 7 février 1864 à Vidalia : à la tête de 500 de ses hommes, il razzie le contenu d’un important dépôt de vivres et de matériels de l’armée fédérale.

Ensuite, durant tout le mois de mars, dans les environs d’Harrisonburg : grâce à une guerre d’embuscades, il perturbe la navigation des gunboats unionistes sur la rivière Ouachita.

Enfin, le 8 avril sur le champ de bataille de Mansfield : en agissant avec sang-froid et bravoure, il donne la victoire à son camp. Ce fait d’arme mérite d’être raconté. Depuis les premiers jours du mois d’avril, l’armée confédérée, pressée par celle de l’Union, s’est repliée dans le nord-ouest de la Louisiane d’où elle se prépare à défendre la ville de Shreveport12.

Le 8 avril, c’est à Mansfield que l’affrontement entre les deux armées se produit. C’est le major-général Richard Taylor qui ouvre les hostilités. En fin d’après-midi, ses 8 800 hommes se lancent à l’attaque des troupes de son homologue nordiste Nathaniel Banks. La charge à peine engagée, le général de brigade Alfred Mouton est tué à la tête de la 2ième division d’infanterie13 confédérée.

Sous ses ordres, avec sa brigade texane, se trouve Camille de Polignac. Celui-ci sans hésiter prend le commandement de la 2ième division, rameute ses soldats, poursuit la charge et, sous une grêle de balles et d’obus, met les Fédéraux en déroute. Le lendemain, à Pleasant Hill, petit village où les Unionistes se sont réfugiés après leur défaite de la veille, les Confédérés attaquent à nouveau14.

Cette fois-ci, la 2ième division d’infanterie est officiellement sous les ordres du brigadier-général Camille de Polignac. Et, comme à Mansfield, le Français démontre ses indéniables qualités militaires. Alors, quelques jours après, le 13 avril, il reçoit une double récompense : non seulement il conserve le commandement de la 2ième division, mais en plus il est élevé au grade de major-général15. Le temps où ses fantassins texans ne voulaient pas de lui comme chef est désormais révolu.

Mission de la dernière chance

Jusqu’à la fin de l’année 1864, le major-général Camille de Polignac et sa 2ième division d’infanterie vont et viennent dans la partie sud de l’Arkansas, d’un camp à l’autre, au gré des ordres, mais sans jamais combattre. L’ennemi ne s’aventure plus dans ces parages. Alors, le Français s’ennuie et broie du noir. À telle enseigne qu’il envisage de servir la Confédération ailleurs que sur le champ de bataille. Mais où ?

En janvier 1865, le Sud connaît une situation militaire très préoccupante. Au cours de la seconde partie de l’année 1864, il a perdu plusieurs batailles importantes : Wilderness (5-6 mai), Spotsylvania (9-13 mai), Atlanta (22 juillet) et Savannah (17 – 20 décembre). Les troupes de l’Union avancent à l’est comme à l’ouest. Sa capitale (Richmond, Virginie) est menacée par les forces du lieutenant-général Ulysses Grant.

Il paraît évident que, sans l’aide militaire d’une grande puissance étrangère, la Confédération est condamnée à perdre la guerre.

Partant, s’il était possible d’obtenir l’engagement de la France à ses côtés, les choses pourraient prendre une autre tournure. De cela le major-général Camille de Polignac est sûr. C’est pourquoi il demande au lieutenant-général Edmund Kirby Smith de lui accorder une permission de six mois afin d’entreprendre une mission diplomatique auprès de Napoléon III.

Connaissant la sympathie de l’empereur français pour la cause sécessionniste16, il pense être en mesure de le convaincre. Et puis, il a un atout dans sa manche : son amitié avec le duc Charles de Morny, un très proche17 de Napoléon III. Ayant obtenu l’accord de son chef, le major-général Camille de Polignac quitte Shreveport (Louisiane) pour Paris le 09 janvier 1865. Il est accompagné par deux officiers d’état-major. Dans son porte-documents, il a une lettre du gouverneur de Louisiane Henry Allen à l’attention de l’Empereur18.

À ce moment-là, il est plutôt optimiste. Il ne sait pas que sa mission va aller de déboires en déboires, pour finalement échouer. D’abord, son voyage va s’éterniser. À cause du blocus maritime établi par l’Union, il n’atteint Paris qu’au début du mois d’avril19. Ensuite, il ne peut plus compter sur l’appui du duc de Morny puisque celui-ci est mort quelques semaines avant son arrivée. Enfin, l’empereur des Français n’a que peu de temps à lui consacrer. Il n’est reçu que quelques minutes, debout, et sans que Napoléon III prenne même la peine de lire la lettre d’Henry Allen.

Le résultat de l’entrevue est sans appel : il est trop tard pour changer le cours de la guerre (le 3 avril, Richmond, la capitale du Sud, est tombée aux mains des Fédéraux). Et même s’il était encore temps, la France ne bougerait pas parce que son alliée l’Angleterre refuserait de la suivre20. L’engagement de Camille de Polignac aux côtés de la Confédération se termine donc sur un échec. Mais le Français ne peut s’en vouloir car, jusqu’au bout, il a remué ciel et terre pour lui éviter la défaite21.

Fidèle au Sud jusqu’à la fin
Camille de polignac : un français dans l’armée confédérée. 24

Resté en France à l’issue de sa mission diplomatique, Camile de Polignac demeure fidèle à la cause qu’il a embrassée et pour laquelle il s’est battu avec ardeur pendant quatre ans. Persuadé de la légitimité de l’acte de sécession des Etats du Sud, il veut en convaincre les Français.

Car il a le sentiment que ceux-ci, essentiellement informés par des journaux unionistes et/ou abolitionnistes, ont une vision faussée de la guerre civile américaine.

Pour ce faire, il prend la plume et publie en 1866 : L’Union américaine après la guerre. Pour la défense des Etats du Sud 22. Que contient cet ouvrage ? Une dénonciation de ce que son auteur estime être les grands mensonges du « radical du Nord »23.

À savoir : le Sud n’a pas été en « rébellion » (selon la formule nordiste), il n’a fait qu’utiliser son droit constitutionnel de quitter l’Union ; le Nord n’a pas mené une sainte croisade pour libérer les esclaves, mais a déclenché et conduit la guerre civile pour imposer au Sud sa domination politique et économique ; les esclaves n’étaient pas maltraités, au contraire ils bénéficiaient de plus de protection que les prolétaires des manufactures du Nord ; le petit peuple du Sud n’a pas été entraîné malgré lui dans la sécession par l’oligarchie des planteurs, le fait est qu’il s’est battu pour la « grande cause » quatre ans durant et avec férocité ; le Nord victorieux ne reconstruit pas le Sud, en vérité il le fait piller et tyranniser par son armée.

Au final, Camille de Polignac est-il parvenu à changer le regard de ses compatriotes sur les Etats du Sud ? Pas dans d’importantes proportions sans doute puisque son livre n’a pas connu un grand succès de librairie.

Camille de polignac : un français dans l’armée confédérée. 28
Monument en l’honneur du Prince de Polignac (Mansfield, Louisiane)

Si le prince Camille de Polignac a gardé, jusqu’à sa mort, le souvenir du Sud, le Sud, de son côté, n’a pas oublié « The gallant Polignac » qui de trois façons différentes (militaire, diplomatique et littéraire) a défendu avec constance la cause sécessionniste. Ainsi, en 1925, soit quarante ans après la fin de la Guerre Civile, l’Etat de Louisiane lui a érigé un monument au milieu du site historique de la bataille de Mansfield. C’est un obélisque de granit gris. Sur son socle sont gravés ses grades successifs, ses faits d’arme les plus remarquables24 et son titre honorifique de « Lafayette of the South ».

Jean-Patrice Lacam


Notes

1– En cela, ils s’opposent à l’interdiction qui leur est faite par le gouvernement impérial de s’engager au service des armées belligérantes. De fait, ils risquent des poursuites et même la perte de la nationalité française. Mais, la plupart du temps, ils ne sont punis que d’un simple blâme.

2– Parmi les Français d’Amérique qui ont participé, les armes à la main, à la Guerre de Sécession, il faut bien distinguer les volontaires de ceux qui ont été engagés de force. Dans les deux cas, ils n’ont pas été très nombreux. Quelques milliers tout au plus.

3– Camille de Polignac est le descendant d’une famille aristocratique légitimiste. Son père, le duc Jules de Polignac, fut ministre des Affaires étrangères puis président du Conseil du roi Charles X.

4– C’est un fait, Camille de Polignac est sincèrement acquis à la « grande cause » (la sécession). De son point de vue, la guerre que mène le Sud pour quitter l’Union est légitime. Elle équivaut à celle menée par les treize colonies américaines au siècle précédent (1775 – 1783). Il s’agit d’une guerre d’indépendance.

5– En 1859, alors qu’il voyageait au Nicaragua, Camille de Polignac avait été approché par l’ambassadeur des Etats-Unis (Alexander Dimitri). Celui-ci, favorable à la sécession, était alors à la recherche d’étrangers haut placés susceptibles de plaider la cause du Sud auprès des autorités politiques de leurs pays respectifs. Partant, il avait recommandé le prince français à plusieurs personnages importants de l’Etat de Louisiane.

6– En 1859, quand il démissionne de l’armée française il a atteint le grade de sous-lieutenant.

7– Car il avait constaté que la démocratie élective avait pour conséquence de sélectionner de très médiocres officiers.

8– Au début de la guerre, les uniformes des unionistes et ceux des sécessionnistes se ressemblent beaucoup. Ce qui provoque la confusion lors des combats.

9– Lors de cette bataille, les pertes des sudistes ont été très élevées : 1728 morts, 8012 blessés et 952 prisonniers. Et c’est sans compter les très nombreux déserteurs.

10– Depuis le mois de septembre 1861, le Kentucky est divisé en deux : le quart sud-ouest est allié à la Confédération et le reste de l’Etat est unioniste. D’où le fait qu’il existe alors deux armées du Kentucky.

11– Cette brigade de 1 255 hommes a été « bricolée » avec des cavaliers transformés en fantassins et originaires de trois corps de troupe différents.

12– Cette ville est un bastion confédéré. Depuis 1863, elle est la capitale de la Louisiane sécessionniste. Pour l’armée du Sud, elle présente une grande importance stratégique en raison de sa situation en bordure de la Red river et à proximité de la frontière avec le Texas. L’armée fédérale a fait de sa conquête un des buts importants de sa grande campagne de la Red river.

13– La 2ième division d’infanterie est composée pour l’occasion de deux brigades d’infanterie (Louisiana Brigade et Texas brigade) et d’un bataillon d’artillerie (Farie’s artillery battalion).

14– À l’issue de la bataille de Pleasant Hill, l’armée unioniste doit abandonner sa campagne de la Red river et donc son projet d’invasion du Texas. Poursuivie par les Confédérés, elle décide de se replier dans la partie sud de la Louisiane.

15– Il s’agit -là du grade le plus élevé jamais obtenu par un étranger dans l’armée confédérée.

16– Effectivement, Napoléon III est favorable à cette cause. À la fois par principe et par intérêt. Par principe : il milite depuis toujours pour le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes (le Sud se bat pour ce droit). Par intérêt : commercial (la France a besoin du coton de la Confédération) et politique (la sécession sert le projet impérial d’un protectorat français au Mexique). Il aimerait donc que le Sud gagne la guerre. Mais, sans la collaboration de la Grande-Bretagne, il se trouve dans l’impossibilité d’aider le Sud à vaincre le Nord. D’où sa politique de neutralité.

17– Le duc Charles de Morny (1811 – 1865) est le demi-frère de Napoléon III ; il est aussi son plus proche conseiller. À deux reprises, en octobre 1863 et en janvier 1864, Camille de Polignac lui avait écrit pour lui demander de plaider la cause du Sud auprès de l’Empereur. Sa première lettre se termine ainsi : « Si donc, Monsieur le Duc, l’influence de la haute position que vous occupez dans le gouvernement de l’Empereur peut amener quelque heureux changement dans la destinée de ce pays [la Confédération], vous pourrez vous flatter d’avoir servi la cause de l’humanité et d’avoir assuré l’avenir d’une grande nation et le bonheur d’un bon peuple. ».

18– Dans cette lettre, Henry Allen, d’une part, rappelle à Napoléon III les liens historiques qui unissent la Louisiane à la France et, d’autre part, pointe la menace que ferait peser sur ses ambitions mexicaines une victoire de l’Union. Mais le gouverneur de la Louisiane n’a pas tout dit dans sa lettre. Oralement, il a demandé à Camille de Polignac d’informer l’Empereur des Français de l’intention de la Confédération de libérer les esclaves qui combattent ou ont combattu pour elle.

19– Pour contourner le blocus de la marine fédérale, Camille de Polignac part du nord-ouest de la Louisiane (début janvier), traverse le Texas, se rend au Mexique (fin janvier), puis à Cuba (mi-février), ensuite dans le sud de l’Espagne (mi-mars) et arrive enfin en France (début avril). Son voyage aura duré trois mois.

20– Dans le passé, Napoléon III avait tenté à deux reprises de convaincre les Anglais de former une alliance pour soutenir le Sud, mais sans aucun succès.

21– On considère habituellement que c’est le 9 avril 1865, à Appomattox, que se termine ce que les Américains appellent « The Civil War ». Ce jour-là, dans cette petite ville de Virginie, le général Robert Lee, le commandant en chef des forces confédérées, se rend à son homologue des forces de l’Union, le général Ulysses Grant. En fait, ce n’est qu’au tout début du mois de juin que tous les soldats sudistes auront déposé les armes.

22– Avant cet ouvrage, pendant qu’il combattait le sabre à la main pour la Confédération, il avait signé quelques articles dans la presse européenne dans lesquels il justifiait la sécession du Sud au nom du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Grâce à eux, il espérait changer le regard du vieux monde sur les Confédérés.

23– Par « radical du Nord », il faut entendre, sous la plume de Camille de Polignac, le républicain à la fois unioniste et abolitionniste qui souhaite que la victoire du Nord provoque une transformation en profondeur de la société sudiste.

24– À savoir : « Twice promoted for gallantry on the fields of Richmond (Kentucky) and Mansfield (Louisiana) ».


Bibliographie

A. Barr : Polignac’s Texas Brigade (Texas Gulf Coast Historical Association,, Vol. VIIII, no 1, novembre 1964)

J. Demange : Un prince français général confédéré. (La Gazette des armes, no 16, mai 1974)

J. McPherson : La Guerre de Sécession. Robert Laffont, 1991.

A. Kaspi : La Guerre de Sécession. Les Etats désunis. Gallimard, 1992.

J. Kinard : Lafayette of the South : Prince Camille de Polignac and the American Civil War (College Station, Texas A&M University Press, 2001).

Sam Irvin : Revisiting Mansfield (Market Bulletin of Mansfield, mars 2008).

F. Ameur : Les Français dans la guerre de Sécession. PU de Rennes, 2016.

Anonyme : Prince Camille de Polignac : un général français chez les Confédérés. (Le Courrier des Amériques, mai 2028)

C. de Polignac : L’Union américaine après la guerre. Pour la défense des Etats du Sud. Ed. E. Dentu, 1866

C. de Polignac : Journal de campagne, carnet de correspondance privée. Archives familiales de la marquise de Lillers.

Quand la Nouvelle-France était aussi un quartier de Paris

Quand la nouvelle-france était aussi un quartier de paris 32
Le port de Dieppe, principal port d’embarquement des colons pour le Canada jusqu’en 1645 (Artiste Joseph Vernet, 1765, domaine public)

Dans la France de l’Ancien Régime, la Nouvelle-France désignait les colonies d’Amérique du nord, pour l’essentiel l’Acadie, le Canada et la Louisiane. A cette époque, la Nouvelle-France était aussi un quartier de Paris, fondé vers 1645, à l’ouest de l’actuelle rue du Faubourg Poissonnière, entre les rues Bleue et de Bellefond (9e arrondissement). On y accédait par la chaussée de la Nouvelle-France, au-delà de l’enceinte de Paris, depuis la rue Poissonnière. Pourquoi les fondateurs du quartier l’ont-ils appelé Nouvelle-France ? Ils savaient que leur chemin d’accès faisait partie de la route du poisson, la plus courte entre les Halles de Paris et le port de Dieppe qui était aussi le principal port d’embarquement des colons pour le Canada, donc la Nouvelle-France. Le Canada était alors à la mode depuis la défense héroïque de Québec par Samuel de Champlain en 1628 face aux corsaires anglais. Mais au XVIIIe siècle, le peuplement des colonies d’Amérique ne s’embarrassait plus guère de moralité et c’est pour des raisons bien moins glorieuses qu’on a appelé le quartier Nouvelle-France…


Un modeste quartier de guinguettes

Selon Jacques Hillairet, la chaussée de la Nouvelle-France, au moment de la fondation du quartier, n’était alors « … qu’un chemin bordé de jardins, de vergers, de vignes et, surtout, de guinguettes… ». En réalité, les guinguettes ne sont apparues comme telles dans les faubourgs de Paris qu’au cours du XVIIe siècle, au-delà de la limite fiscale de Paris, où le peuple boit un vin moins cher, car détaxé. Il s’agissait de cabarets où on pouvait boire et manger, mais surtout déjà accéder à un jardin d’été pour s’amuser le dimanche et les jours de fête. Les guinguettes ont ainsi prospéré dans les faubourgs de Paris pendant tout le XVIIIe siècle, passées les barrières d’octroi où on payait les droits d’entrée sur les vins.

Quand la nouvelle-france était aussi un quartier de paris 36
Extrait du plan de Paris de Pichon (daté de 1783), où figurent les deux barrières d’octroi (Ba), dans la rue Sainte-Anne (actuelle rue du Faubourg Poissonnière), aux croisements des rues d’Enfer (actuelle rue Bleue) et de Bellefond

Dans le quartier de la Nouvelle-France, les guinguettes étaient nombreuses le long de la rue de Bellefond, où la tentation a toujours été grande de faire transiter clandestinement vers la ville des quantités importantes de vins non taxés. Comme le précise Pascal Etienne, dans son étude approfondie du faubourg Poissonnière : « Dans cet habitat médiocre et soumis à l’inquisition permanente des commis de l’octroi, n’habitèrent jamais que des gens de modeste condition, alors qu’au nord et au sud du hameau primitif, se bâtiront tout au long du XVIIIe siècle une multitude d’hôtels et de maisons luxueuses. ». Située entre ses deux barrières d’octroi (voir la figure ci-dessus), la Nouvelle-France est toujours restée un modeste quartier d’artisans, d’ouvriers et de marchands, où les nombreuses guinguettes étaient autant de lieux de convivialité mais aussi de débauche. Au risque de ternir la réputation du quartier ?


Un mauvais lieu pour peupler les colonies d’Amérique

Ayant donc achevé ses préparatifs, il ne voulut pas attendre davantage pour mettre à exécution son projet. Ce qui le pressait de la sorte, c’était la privation qu’il croyait faire au monde par son retard, tant il espérait venger d’offenses, redresser de torts, réparer d’injustices, corriger d’abus, acquitter de dettes.

Le célèbre cabaret ramponeau « le tambour royal » au xviiie siècle, situé à la courtille du temple, 11e arrondissement (dessinateur etienne béricourt, licence cc0 1. 0 paris musées / musée carnavalet)

Dans le « Journal du compagnon vitrier du XVIIIe siècle Jacques-Louis Ménétra « , Daniel Roche estime que « …Le nom du quartier vient de l’appellation qu’on lui donna après 1675-1680, quand la police raflait systématiquement les mauvais lieux pour peupler les colonies d’Amérique[1]… ». Au-delà de la limite fiscale de la ville, la Nouvelle-France n’était pourtant pas le seul territoire de la rive droite à attirer les consommateurs parisiens de vins à bas prix. Parmi ses proches voisins, il y avait immédiatement à l’ouest, dans le prolongement de la rue de Bellefond, les Porcherons, et plus à l’est, la Courtille, pour ne citer qu’eux. On se bagarrait beaucoup dans ces trois quartiers hors barrières, auxquels accédait facilement le petit peuple parisien qui vivait en majorité au nord de la Seine. Les buveurs de vins n’étaient pas non plus les seuls fauteurs de trouble. Pour le comprendre, revenons au début du règne de Louis XIV…

En avril 1656, le roi crée l’Hôpital général dans le but de rassembler les pauvres qui errent dans les rues de Paris et mendient aux portes des églises. Du moins s’agit-il, à l’origine, de porter assistance aux « bons pauvres », c’est-à-dire à ceux qui sont privés de moyens de subsistance du fait des guerres, des crises économiques ou des épidémies. L’Hôpital général regroupe plusieurs établissements, dont La Salpêtrière, pour les femmes, et Bicêtre, pour les hommes. Très vite, l’œuvre de charité se transforme en œuvre de police. L’Hôpital général se met à emprisonner des pauvres dans le cadre de la législation sur la répression de la mendicité et du vagabondage qui va se durcir encore au cours du XVIIIe siècle. Fort opportunément, le lieutenant général de police, dont la charge a été créée par le roi en mars 1667, a maintenant la haute main sur l’administration de l’ordre public à Paris. Désormais, le quartier de la Nouvelle-France est naturellement surveillé par les policiers du Châtelet[2] et les archers de l’Hôpital général[3]. La topographie parisienne de la misère laisse peu de doute là-dessus…

La prison-hôpital de bicêtre au xviiie siècle (auteur inconnu, domaine public)

Dans son étude du monde des pauvres à Paris au XVIIIe siècle, Christian Romon s’est intéressé à la répression contre la mendicité et le vagabondage exercée par la police du Châtelet. Les archives judiciaires sont peu bavardes à ce sujet (cette mission policière est loin de passionner les commissaires au Châtelet) et peu éclairantes (les pauvres ne se racontent pas). Mais l’étude offre une vue d’ensemble pertinente de la mendicité à Paris au XVIIIe siècle et surtout ici de sa dispersion géographique. Un quart des mendiants identifiés ont été « capturés » au-delà des barrières de la ville, dans les garnis des Porcherons, de la Nouvelle-France, de la Courtille, des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Jacques, où ils trouvaient refuge. Les garnis étaient de véritables lieux de débauche, de fraude et de vente des marchandises volées. Comme le précise l’auteur : « … Le Paris des guinguettes est aussi celui des rafles nocturnes, des expéditions punitives, des descentes de police en tout genre. Les rafles réussissent dans le secteur nord-ouest de la ville parce que 62% de nos 165 logeurs y demeurent … ».

Dès lors, plus de doute, le quartier de la Nouvelle-France, comme ses proches voisins, est bien dans le viseur des forces de l’ordre et constitue une cible toute trouvée pour peupler les colonies d’Amérique. Quant au nom de Nouvelle-France, il faut bien rechercher son origine dans le contexte colonial de l’époque. Pour le comprendre, voici d’abord un bref rappel historique…


Un peuplement de l’Amérique bien peu moral

Depuis 1663, après la cessation d’activité de la compagnie de la Nouvelle-France, le roi a repris en charge la colonie du Canada. Jusqu’en 1673, il pratique une politique de peuplement vigoureuse, en finançant le passage de nombreux engagés, soldats et femmes à marier (les honnêtes « filles du roi »). Néanmoins, l’Etat accordera toujours par la suite la priorité au financement des guerres en Europe, si bien que son effort de recrutement de civils pour le Canada, comme pour la Louisiane, sera toujours faible et discontinu. En Louisiane, c’est une compagnie privée, la compagnie des Indes, qui organise le recrutement des émigrants, de 1717 à 1720, mais s’avère ensuite incapable d’attirer de nouveaux émigrants civils. Fort opportunément, en 1718 et 1719, trois ordonnances très sévères du conseil de Régence instaurent la déportation aux colonies d’Amérique, comme sanction courante, dans la législation contre les mendiants, vagabonds et « gens sans aveu ». Par cette politique résolument répressive, la Régence entend débarrasser le Royaume de ses éléments indésirables et ainsi forcer le peuplement de la Louisiane…

Poursuite de contrebandiers de sel non taxé ou faux-sauniers (source bécédia)

Jusqu’au printemps 1720, quelque 1300 faux-sauniers, fraudeurs de tabac, soldats déserteurs et autres criminels et vagabonds sont déportés en Louisiane. Dès 1719, la Régence encourage aussi la déportation des fils de famille arrêtés sur lettre de cachet et emprisonnés à Bicêtre, à la demande de leur famille, en raison de leur comportement scandaleux et déshonorant. Cet appel a sans doute du succès dans le quartier de la Nouvelle-France, car il est largement entendu dans les milieux sociaux les plus divers, notamment chez les artisans, les ouvriers et les marchands. Toutefois, en mars 1720, cette politique répressive se durcit brutalement. Sous l’impulsion de la compagnie des Indes, la Régence amplifie sa politique d’élimination du vagabondage en systématisant la déportation en Louisiane. Dès lors, les femmes ne sont même plus épargnées, qu’elles soient mendiantes, délinquantes, libertines ou prostituées, pour la plupart extraites de la Salpêtrière.

Conduite des filles de joie à la salpêtrière (artiste etienne jeaurat, 1757, collection musée carnavalet, domaine public)

Plus encore, les « bandouliers du Mississippi »[4] ont pour mission de traquer tous les mendiants et vagabonds dans les rues de Paris. Comme ils touchent une prime pour chaque personne arrêtée, ils capturent toutes sortes de gens indifféremment, usant de violences et de procédés arbitraires. Leurs exactions déclenchent de véritables émeutes dans la population. La Louisiane est dorénavant assimilée à une colonie de déportation et sa seule évocation ne suscite qu’effroi et colère. Certes, en mai 1720, le conseil de Régence doit se résoudre à interdire la déportation en Louisiane des vagabonds et des criminels. Mais la pratique trop commode de l’émigration forcée n’en est pas pour pourtant interrompue vers les Antilles et le Canada. Il est vrai qu’on n’envoie au Canada que les « bons prisonniers », les plus propres à être employés, comme les faux-sauniers ou les libertins arrêtés sur lettre de cachet.

Le rêve des premiers colons du Canada, à l’époque de Champlain, est maintenant bien loin. Le quartier est devenu un mauvais lieu destiné à peupler, sans gloire, la Louisiane et le Canada, c’est-à-dire la Nouvelle-France, d’où son nom. Pire encore, le durcissement de la pratique de l’émigration forcée, sous la Régence, témoigne sans conteste d’une régression morale chez le législateur. Malgré ce contexte difficile, les nombreuses guinguettes continuent d’attirer autant de consommateurs parisiens de vins à bas prix jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Pourtant, c’est bien la fiscalité appliquée aux vins qui va forcer le destin du quartier, alors qu’il commence à se transformer depuis les années 1770…


Epilogue

L’objet ici n’est pas de détailler la transformation du quartier, qui lui a conféré, au cours du XIXe siècle, un aspect de plus en plus bourgeois. Une date-clé est cependant utile à rappeler. En 1784, la construction du mur des Fermiers généraux est décidée pour éviter les nombreux passages frauduleux à travers les barrières d’octroi. Mais en déplaçant ces barrières plus au nord, la Ferme générale prive la Nouvelle-France de toute son attractivité fiscale. Les guinguettes sont pourtant restées dans les mémoires comme le marqueur identitaire fort de ce quartier historique si bien situé sur la route la plus courte jusqu’au Canada, donc la Nouvelle-France. Le fait qu’au XVIIIe siècle, elles aient alimenté les prisons pour peupler les colonies d’Amérique ne relève finalement que du contexte politique et colonial.

Jean-Marc Agator

Références documentaires

Jacques Hillairet ; Connaissance du Vieux Paris ; Payot, Paris, Edition de 1956, revue en 1976.

Daniel Roche ; Le cabaret parisien et les manières de vivre du peuple (dans l’ouvrage collectif Habiter la ville – XVe-XXe siècles) ; Presses universitaires de Lyon, 1984.

Pascal Etienne ; Le Faubourg Poissonnière – Architecture, élégance et décor ; Bibliothèque nationale de France ; Ouvrage présenté par la D.A.A.-V.P., Paris, 1986.

Daniel Roche ; Journal de ma vie – Jacques-Louis Ménétra, compagnon vitrier au XVIIIe siècle ; Albin Michel, Paris, 1998.

Arlette Farge ; Les théâtres de la violence à Paris au XVIIIe siècle ; Annales, Année 1979, 34-5, pp. 984-1015.

Christian Romon ; Le monde des pauvres à Paris au XVIIIe siècle ; Annales, Année 1982, 37-4, pp. 729-763.

Gilles Havard, Cécile Vidal ; Histoire de l’Amérique française – Un peuplement multi-ethnique, pp. 193-248 ; Flammarion, Edition revue 2014.

Charles Frostin ; Du peuplement pénal de l’Amérique française aux XVIIe et XVIIIe siècles : hésitations et contradictions du pouvoir royal en matière de déportation ; Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, Année 1978, 85-1, pp. 67-94.


[1] Nouvelle-France, mais également Antilles (Saint-Domingue, Guadeloupe, Martinique…).

[2] Commissaires au Châtelet et inspecteurs de police, qui assistaient le lieutenant général de police.

[3] Brigadiers de la police des pauvres.

[4] Corps d’archers spéciaux portant une bandoulière comme insigne.

Magondeaux à la Reymondie, une "success story" en Dordogne.

Photo aga museum

Le nom de Magondeaux a marqué l’histoire de l’automobile, grâce à son système d’éclairage à acétylène révolutionnaire.  De chauffeur de taxi à New York , Roger Puiffe de Mangondeaux est devenu l’un des grands industriels français du début 20e, tout en restant fidèle à ses racines périgourdines et attaché à un certain art de vivre à l’aune de sa fortune et de son génie.

La réussite d’un « self made man » entreprenant et ingénieux à New York

Né en 1883, à Genis en Dordogne, Roger Puiffe de Magondeaux émigre comme bon nombre de pionniers à l’époque, aux Etats-Unis en 1904, pour tenter sa chance avec pour tout bagage, une caisse de pommes et de charcuterie.  Il débute comme chauffeur de taxi.  Doué pour les affaires, il crée ensuite sa propre société de taxis, ainsi qu’une société d’import-export d’automobiles qui se révèle très vite prospère.  Fortune faite, il revient en France en 1912, avec quelques  idées et brevets pour améliorer le système d’éclairage à acétylène de l’époque pour les automobiles.

L’éclairage à acétylène : une découverte, des brevets et une importante publicité.

Eclairage magondeaux

En 1912, l’acétylène s’impose comme l’éclairage d’avenir pour les automobiles.  A l’époque, le système utilisé était instable et dangereux, voire explosif.  Magondeaux eut l’idée de réaliser la même opération chimique mais d’en supprimer les inconvénients  grâce à une invention dont le brevet lui a été cédé lors de son séjour aux Etats-Unis. 

Il met au point une bouteille  en acier contenant de l’acétylène sous pression. Pour stabiliser le gaz, la bouteille est remplie de kapok imprégné d’acétone (composé qui dissout l’acétylène et le neutralise) et charger de gaz.  

Fixée sur le marchepied des voitures,  cette bouteille est également facile à remplacer par les chauffeurs.  Autre invention complémentaire : un détenteur permet de régler le débit de sortie du gaz vers le phare.  

Ainsi avec le développement de l’automobile, l’éclairage Magondeaux va connaître son essor pendant la 1èreguerre mondiale.

Affiche éclairage magondeaux

En 1922, la société Magondeaux compte 4 unités de production en France, ses 50 succursales et 2 000 garages assurent la distribution des bouteilles sur tout le réseau français et les pays limitrophes. Des modèles plus petits sont adaptés pour les cycles. Une importante campagne publicitaire d’avant-garde vient soutenir les ventes, le succès est immédiat. Fort de ses brevets déposés aux Etats-Unis et en Europe, Magondeaux perçoit 10% sur chaque bouteille. Sa fortune devient très vite colossale.

Affiche "le pistolet extincteur" magondeaux

Dans les années 30, l’éclairage à acétylène va connaître son déclin avec l’arrivée de l’électricité. Pourtant, dès 1925, Magondeaux anticipe cette évolution et rachète le brevet de phares à double filament ainsi qu’une usine de phares électriques.

Malheureusement, la crise économique de 1929, va entraîner le déclin progressif des établissements Magondeaux malgré leur reconversion dans la production de filtres et de masques à gaz. Ils ne retrouveront jamais leur prospérité d’avant guerre et disparaitront en 1948.

Leur fondateur : Roger de Magondeaux décède en 1964 et repose dans son village natal de Génis en Dordogne.

La Reymondie : une propriété dans le style colonial américain et le Tout Paris en Périgord.

Sa fortune faite, Roger de Magondeaux rêve de revenir dans son Périgord natal où il acquiert une propriété à Saint-Martial d’Albarède près d’Excideuil qu’il fait aménager dans un style colonial américain par le décorateur Orlac, elle comprend 22 pièces et autant de domestiques. Que ce soit dans l’architecture, la décoration intérieure ou les aménagements extérieurs, il fait preuve d’inventivité et de modernisme. 

 Par exemple,  son parc est éclairé avec un système de sonorisation extérieure qui  lui permet d’écouter les enregistrements de Caruso, son idole.   Il fait installer un aquarium de poissons exotiques, une table de dix mètres de long spécialement conçue pour recevoir ses invités, un salon chinois et des tables à opium… une maison avec tout le confort moderne construite sur une tour relais du XIe, située en bordure d’un ravin de plus de 10 mètres.

Propriété magondeaux

Sa propriété de 200 Ha située sur les bords de la Loue devient son terrain d’expérimentation : inlassable chercheur et fin gourmet, il met en place une centrale électrique qui alimente les chambres froides pour stocker les mets fins qu’il se fait expédier depuis Paris sur son terrain d’aviation privé. Ses autos sont également à l’image de son train de vie : Hispano Suiza, Farman, Renault 40 CV…

Ses hôtes comptent parmi les personnalités les plus en vue de l’entre-deux-guerres : Mistinguet, Francois Mauriac, le couturier Paul Poiret ; l’orchestre de Ray Ventura… ainsi que les grands noms de l’automobile dont son ami André Citroën avec qui il fréquente les mêmes cercles de jeu.  Malheureusement, la crise de 1929 et la passion du jeu l’obligeront à vendre la propriété des bords de Loue.

Aujourd’hui, la propriété existe toujours mais ne se visite pas.   Elle existe encore dans les yeux d’enfant d’une de nos amies sympathisantes : Geneviève Fabre qui évoque à chacune de nos rencontres, son enfance passée à la Reymondie et ses courses dans un dédale de pièces, sa bibliothèque unique, et aussi le début de sa passion pour l’Amérique.  

Une dynamique qui lui a permis de retrouver un passé colonial créole américain, dans la restauration de leur Château de Caumale à Escalans, que nous avons déjà évoqué dans un précédent article.

Anne Marbot


Bibliographie

La Louisiane..., une histoire d'ouragans.

Une saison cyclonique exceptionnelle 

A l'heure où j'écris ces lignes, un sixième système tropical nommé Zeta menace les côtes de Louisiane. La période cyclonique de l'année 2020,  qui s'étend du mois de juin au mois de novembre, restera comme l'une des plus intenses de l'histoire louisianaise,  avec près de 30 phénomènes recensés dans le Bassin Atlantique , dépassant le record de 2005 marqué bien sûr par le lourd bilan humain et matériel de l'ouragan Katrina.

Ces conditions sont-elles liées au réchauffement climatique ? 

On sait que les eaux du golfe du Mexique étaient particulièrement chaudes cet été ( plus de trente degré celsius !). Le débat entre experts et climatologues en herbe reste ouvert. Mais sur le plan scientifique, on savait déjà l'hiver dernier que le phénomène « la Nina », identifié au large du Pacifique,  allait engendrer une saison cyclonique dans le bassin atlantique plus active que la normale.

Par exemple, « la Nina » est une anomalie de la température des eaux de surface de l'océan Pacifique anormalement basse qui entraîne des répercussions à l'échelle mondiale : ouragans plus nombreux dans l'Atlantique, sècheresse dans l'est de l'Amérique du Sud et l'est de l'Afrique , humidité en l'Afrique Australe par exemple...

Ouragans en louisiane

Et comme souvent , la Louisiane a été particulièrement touchée par les systèmes tropicaux durant cette fin d'été :

Les tempêtes tropicales Cristobal le 7 juin ( une des plus précoces de l'histoire) et Marco le 6 octobre touchent le sud est de la Louisiane (cf. carte ci dessous).

Dégats de l'ouragan laura à lake charles
Dégats de l'ouragan Laura à Lake Charles

C'est la région de Lake Charles au sud ouest de la Louisiane qui subit à 6 semaines d'intervalle les assauts de ces deux ouragans majeurs que sont Laura et Delta avec le lot de disparus, d'inondations, de quartiers rasés, d'arbres décapités, de dégâts matériels considérables , de coupure d'électricité comme à chaque fois... 

Et ironie de l'histoire , c'est la petite ville côtière de Cameron qui fut l'une des plus touchée , elle qui avait  déjà été au trois quart détruite en 2005 après le passage de l'ouragan Rita et en 2008 après le passage de l'ouragan Ike et qui avait payé un lourd tribut avec plus de 400 morts en 1957 lors du passage de l'ouragan Audrey .

La vidéo dont le lien se trouve à la fin de l'article vaut tous les discours pour rendre compte de la puissance des vents accompagnant Delta et la montée rapide des eaux du golfe du Mexique à l'intérieur des terres au lieu dit Creole à quelques miles à l'est de la ville de Cameron.

Le  musicien Cajun Alex Broussard , âgé de 94 ans fût témoin de cet événement et en avait fait une chanson en 1958 : «  L'année de 57 »

Dans l'année de cinquante-sept
Dans les mèches de la Louisiane
Droit dans la mer est venu un' lame
Qu'a couvert le sud de l'État
Tous les biens des habitants
Ont flotté sur l'eau salée
On va se rappeler de l'ouragan
Dedans l'année de cinquante-sept
www.cajunlyrics.com
Tous les bêtes de la Grande Chenière
Ont été noyées dedans les mèches
Les habitants de la Pacanière
Ont été ruinés par l'eau salée
Et les résidents des îles
Avec tout le courage du monde
Ont retourné dessus les îles
Dedans l'année de cinquante-sept
www.cajunlyrics.com
Tout le reste de la Louisiane
A prié pour le sud de l'État
La charité a été donnée
Pour les résidents des mèches
Et le monde de Cameron
Avec des larmes dedans les yeux
Ont retourné à Cameron
Dedans l'année de cinquante-sept
www.cajunlyrics.com
Aujourd'hui la Pacanière,
Les Chenières et Cameron
Est le paradis pour les chasseurs
Les pêcheurs et les piégeurs
Dans les mèches de la Louisiane
Les résidents sont tous contents
On va se rappeler de l'ouragan
Dedans l'année de cinquante-sept

L'après Katrina  et les musiciens 

Katrina restera l'ouragan le plus meurtrier et le plus coûteux a avoir déferlé sur les Etas-unis.

Le 29 aôut 2005, il frappe les côtes de Louisiane. L'ouragan de catégorie 5 ( le plus haut de l'échelle) fait plus de 1800 morts,  dont la majorité à la Nouvelle Orléans et plus d'un million de déplacés. Les vents qui soufflent à 280 km/h et les fortes intempéries provoquent l'effondrement des digues mal construites et peu entretenues. Quelques 360 000 maisons sont détruites. 

L'ouragan a dévasté 233 000 km2 de terres principalement en Louisiane et au Mississippi, soit près de la moitié de la superficie de la France !

 La ville de la Nouvelle Orléans est à 80 % submergée par des flôts allant jusqu'à 6 m de haut après la rupture des digues. Le bilan financier dépasse les 150 milliards de dollars.

Certains quartiers de la Crescent City présentent encore les stigmates de la catastrophe et de nombreux projets de reconstruction ont modifié le paysage de la ville avec plus ou moins de bonheur semble-t-il : en effet, des programmes construits hâtivement avec des matériaux de mauvaise qualité à destination des populations pauvres ont rapidement présenté des malfaçons inquiétantes pouvant entraîner des démolitions à court terme.

Quinze ans plus tard, les rues de la Nouvelle Orléans ont recommencé bien sûr à résonner au son des fanfares et des musiciens de rue mais le berceau du jazz a un peu perdu de sa superbe. Le choix musical est encore large mais les autochtones craignent que l'esprit créatif et d'improvisation de la ville n'ait été emporté par les flots de Katrina.

Une longue lignée de musiciens transmettaient une culture aux plus jeunes. Beaucoup sont décédés depuis cette tragédie comme Dr John, Fats Domino, Allen Toussaint  pour ne citer que les plus connus. La disparition des clubs de quartier et la concentration des efforts sur le tourisme déterminent les opportunités désormais offertes aux musiciens et les types de musique qu'ils jouent.

Certes l'économie touristique est repartie à la hausse :

Des millions de visiteurs visitent NOLA chaque année et les festivals ou salles de concert offrent du travail aux musiciens locaux. Mais de nombreux artistes sont confrontés au déficit de logement bon marché ( les prix sont 30 à 40 % supérieurs à ceux d'avant Katrina) et sont toujours réduits à travailler "au chapeau" pour des pourboires dans la rue ou dans des bars pour touristes . 

Les musiciens Néo Orléanais et plus généralement Louisianais , dont certains ont tout perdu dans la catastrophe, se sont toujours mobilisés pour lever des fonds en faveur des plus démunis .

Récemment le chanteur Acadien emblématique de la Louisiane Zacharie Richard a organisé un concert payant sur les réseaux sociaux pour venir en aide à la population de Lakes Charles , la ville du Sud Ouest du pays gravement touchée par les deux ouragans Laura et Delta.

Our new orleans

Après Katrina, un collectif de musiciens a sorti en 2006 un magnifique album «  OUR NEW ORLEANS » que je vous recommande. L'album s'ouvre sur deux morceaux joués par les deux pianistes iconiques récemment décédés que sont Allen Toussaint et Dr John.

Dans cet album, on trouve notamment un instrumental flamboyant du groupe Beausoleil, «  l'Ouragon » (pour l'Ouragan bien sûr) et le standard incontournable de NOLA, «  when the saints go marching in » interprété par Eddie Bo, charpentier pianiste de son état qui déclara en réparant le toit de sa modeste maison emportée par les éléments : «  Music will help the people heal. The more the musicians trickle back into New Orleans, the more the city will come back. I want to be in that number !1 »

La musique aidera les gens à guérir. Plus les musiciens reviendront à la Nouvelle Orléans, plus la ville redeviendra ce qu'elle était. Je veux en faire partie

Eddie Bo

La résilience des habitants du sud de la Louisiane ?

Depuis que la Louisiane existe , ses habitants ont dû faire face à de nombreuses catastrophes climatiques avec les ouragans bien sûr mais aussi avec la pollution plus insidieuse liée à l'exploitation du pétrole dans le golfe du Mexique. Les accidents sur les plateformes offshore ont encore des effets irréversibles sur la faune et la flore des marais , rivières et  bayous . Le trait de côte recule régulièrement à chaque tempête et inondation... 

Mais les Louisianais du sud semblent refuser l'évidence : la fragilité de l'implantation de la Nouvelle Orléans malgré les efforts de construction de digues de protection , la pollution des bayous dont la beauté intemporelle et mystérieuse cache une fragilité de l'écosystème... On trouve encore beaucoup de climatosceptiques parmi les populations du Sud des États-Unis.

L'attachement à la terre, aux origines, à la culture, à l'art de vivre est plus fort que tout dans le sud de la Louisiane.

Dans mes souvenirs d'ancien French Teacher, je me rappelle avoir rencontré en 1981 le grand père d'un ami cajun Carl Chauvin. Celui ci vivait dans sa « shotgun house »2 au bord du Bayou Lafourche à Golden Meadows à quelques miles du Golfe du Mexique dans une région très exposée aux tempêtes tropicales. 

Il se rappelait notamment de l'ouragan Camille qui avait détruit entièrement son habitation en 1969. Il avait plusieurs fois reconstruit cette dernière au rythme des tempêtes et des tornades souvent associées aux ouragans. Il avait plusieurs fois fui vers Baton Rouge la capitale pour trouver refuge chez des cousins mais toujours, il était revenu sur les bords du bayou Lafourche où il était pêcheur de chevrettes ( crevettes ) pendant plus de 40 ans.

 Ce qui m'avait frappé le plus à l'époque , c'est que ce vieil homme très digne, parlait mieux le Français que « l' Amaricain » comme disent les Cajuns . Il était né en 1893  et avait appris le Français avant l'Anglais. Il avait connu les punitions lorsque l'anglais était devenu langue officielle et qu'il était interdit de parler Français à l'école.

Cimetière chenière caminada

Ses parents originaires de Grand Isle, un archipel en première ligne sur le golfe du Mexique , avaient survécu au tristement célébre ouragan Cheniere caminada, l'un des plus meurtriers de la région : 779 personnes des 1471 habitants périrent en ce mois d'octobre 1893.  En ces temps anciens, on n'avait pas les moyens actuels de détection des ouragans et pas les mêmes moyens de communication.

Les habitants ont été surpris par la violence et la soudaineté du phénomène : ils vaquaient à leurs occupations quotidiennes ou même étaient en train de danser au « fais dodo »(le bal cajun ) et la plupart n'ont pas eu le temps de fuir ou même de s'abriter ! Une stèle commémorative est visible au cimetière de Chenière Caminada. 

Le « barde » Louisianais Zacharie Richard a écrit une chanson en 2007 qui retrace cet événement tragique, intitulée «l'île dernière», dont voici un extrait (album «Lumière dans le noir»).

Soudainement sur le coup de minuit arrive une rafale de vent
Ça soufflait si fort que ça a arraché les portes des encadrements
On entendait la mer enragée comme des millions d’abeilles
Les musiciens étaient si surpris qu’ils ont arrêté de jouer

De plus en plus fort le vent soufflait, les lampes étaient toutes éteintes
Les danseurs cherchaient la sortie en se tenant par la main
Mais sur la plage, sous les nuages, on ne trouvait guère refuge
C’était l’ouragan du Yucatan, c’était le grand déluge

Le vent soufflait pour des heures de temps, on ne restait guère debout
Les gens étaient si effarouchés qu’ils hurlaient au secours
Parmi les pleurs et les cris poussés, arrive le raz-de-marée
Comme le train du diable à trois étages, auquel rien ne résistait

L’hôtel et tous les habitants étaient emmenés au large
On s’agrippait à n’importe quoi, espérant trouver sauvetage
Une fois le bâtiment redressé, on a monté sur le toit
Mais dans cette nuit, aucun répit, il n’y avait que de l’effroi

Enragés par l’eau salée, arrivent des milliers de serpents
On essayait de les repousser pour protéger les enfants
Mais contre tous ces mocassins, il n’y avait rien à faire
Il n’y avait pas de survivant, cette nuit, sur l’Île Dernière

Aujourd’hui, au bout de l’archipel qu’on appelle les Chandeleurs
À vingt-huit degrés de latitude, on entend toujours des pleurs
Tous les marins naviguant dans ces eaux y font une prière
Pour les hommes et les femmes et les p’tits enfants perdus sur l’Île Dernière 

Mais quel maringouin (moustique) a piqué le chantre de l'Acadie tropicale lorsqu'il  se confiait il y a quelques années à une journaliste francophone ? Je la cite :

"Chaque semaine, Zacharie Richard passe plusieurs heures à tailler la jungle tropicale qui menace chez lui. Entre bambous et orangers se dresse fièrement sa maison de style Cadien. Mais la demeure s'enfonce peu à peu dans le sol meuble, et son propriétaire parfois se prend à rêver d'un ailleurs meilleur."

« Je dis à Claude , ma femme, qu'on va aller dans le sud de la France où on peut boire du bon vin moins cher ». Elle me dit : « On ne va jamais partir d'ici. »

Conclusion

Il semble que les hommes et les paysages de la Louisiane restent marqués pour toujours par les tempêtes tropicales qui prennent de plus en plus l'apparence d''ouragans monstrueux et dévastateurs .

La menace des ouragans fait partie intégrante de la vie en Louisiane : 

Les alertes, les conseils de prudence, les exercices de mise en sécurité ou d'évacuation y sont fréquents, les dégâts sont souvent considérables , les reconstructions longues , les bilans financiers lourds, etc... 

Mais les Louisianais semblent avoir un force en eux qui les fait toujours se relever et repartir après chaque catastrophe climatique . Comme un attachement profond à leur pays et leur culture. Et Ils continuent à laisser le bon temps rouler et à célébrer le cocktail emblématique de la Nouvelle Orléans qui est... ...vous l'avez deviné ? …

Hurricane

Le Hurricane !

Daniel Marchais

1parole du refrain de « Oh when the saints »

2type de maison modeste très répandue en Louisiane , rectangulaire et étroite, avec souvent 3 ou 4 pièces en enfilade.

Quelques coups de cœur à lire , à écouter , à regarder :

Hurricane Delta Massive Storm Surge And Eye, Creole, LA 10/9/2020 - YouTube

Des Louisianais au cimetière du Père Lachaise, découverte de quelques lieux de mémoire.

Le cimetière en 1815 d'après pierre courvoisier.
Le Cimetière en 1815 d'après Pierre Courvoisier.

Les associations "France-Louisiane" et "Amis et passionnés du Père Lachaise » vous convient à une promenade guidée en plein air d’environ deux heures dans le célèbre parc/cimetière parisien1, le 17 octobre 2020.

Si la dernière demeure du chanteur des Doors, Jim Morrison (1943-1971) est la plus visitée, rares sont les tombes de célébrités «américaines » Or, la plupart d’entre-elles sont louisianaises ou en rapport avec l’histoire de la Louisiane, preuve des liens qui ont continué à exister, jusqu’à la fin du 19° siècle, après la cession de la colonie aux USA en 1803.

Occasion d'une formidable plongée dans cette histoire commune mais méconnue, mêlant planteurs, soldats, politiciens de tous bords et descendants d’esclaves. Cette visite permettra notamment de découvrir sous la direction du très érudit conférencier Régis Dufour-Forrestier, les sépultures de :

Marie-Céleste de Marigny de Mandeville (1784-1864), fille de Bernard Marigny, planteur et colon français le plus riche de Louisiane à cette époque qui fonda le faubourg Marigny de la Nouvelle- Orléans et la ville de Mandeville. Marie-Céleste tenait salon à Paris sous le nom de marquise de Livaudais.

Victor Séjour (1817-1874), natif de la Nouvelle-Orléans, premier écrivain afro-américain de l’Histoire, homme de couleur libre exilé volontairement en France, protégé de Napoléon lll, proche de Victor Hugo et d’Alexandre Dumas père.

Sebastian O’Farrill (1751-1820), noble espagnol qui fut gouverneur de la Louisiane de 1799 à 1801. Rentré dans son pays il fut un fervent supporter de l’invasion de l’Espagne par les troupes bonapartistes et, après leur défaite, se réfugia à Paris.

Norbert Rillieux (1806-1904) Homme de couleur libre né à la Nouvelle-Orléans, cousin du peintre Edgar Degas. Ingénieur, il inventa un procédé qui révolutionna la production de sucre de canne. Il termina sa carrière comme proviseur de l’Ecole Centrale.

Judah Philip Benjamin (1811-1884), considéré comme le «cerveau" de la Confédération sudiste, ce sénateur louisianais devint ministre de cet Etat devenu sécessionniste. Une rumeur lui attribua un rôle dans l’assassinat de Lincoln. Il s'est enfui en Europe dès la fin de la guerre civile.

Jean Soulié (1760-1834), originaire de Castres (Tarn) fut administrateur de la Banque de Louisiane et grand maître de la loge maçonnique de cette colonie. Il y avait épousé la fille d’une esclave et rentra en France à la mort de celle-ci. Quatre des enfants de cette union, tous gens libres de couleur, firent de belles carrières professionnelles.

André-Denis Laffon de Ladebat (1746-1829), Homme d’état, philanthrope et abolitionniste, fils d’un armateur bordelais qui pratiquait la traite négrière. Il publia en 1788 un « Discours sur la nécessité et les moyens de détruire l’esclavage dans les colonies ». Le caveau familial abrite les restes de son frère Philippe Auguste Laffon de Ladebat, colon à St Domingue lors de la révolte des esclaves qui gagna ensuite la Nouvelle-Orléans et ceux d'un collatéral Charles Joseph Laffon de Ladebat, colonel de la French Brigade qui défendit la Nouvelle Orléans contre la flotte nordiste en 1862, lors de la guerre de Sécession.

France Louisiane

1 Un précédent article présentait les lieux de mémoires au Cimetière Saint-Louis à la Nouvelle-Orléans créé en 1789 sous la Louisiane française et celui de la Chartreuse à Bordeaux en 1791.

Le cimetière du Père Lachaise fut inauguré en 1804. Il est établi sur le domaine de Montlouis qui appartenait au 17e aux Jésuites et auquel François de la Chaise, confesseur de Louis XIV laissa son nom.

Louisianais

Aménagé par l'architecte Brogniart comme un "cimetière modèle" avec un parc à l'anglaise, il est devenu très rapidement non seulement un but de promenade mais un lieu très prisé par les Parisiens, illustres ou fortunés qui y rivalisèrent de faste dans les monuments. Tout comme ceux de la Nouvelle-Orléans ou Bordeaux, il est considéré comme un musée de l'art funéraire et accueille chaque année plus de 3 millions de visiteurs.

Lieu de rendez vous et inscription ci-dessous :

Rendez-vous à partir de 14 h 15 devant la porte principale du cimetière, Boulevard de Ménilmontant, Paris 20°, face à la rue de la Roquette. Métro Philippe-Auguste.

Les inscriptions, prises dans l'ordre d'arrivée, devront être accompagnées du règlement par chèque à envoyer à France-Louisiane, 1 rue du 11 novembre, 92120 Montrouge.

______________________________________________________________________________Bulletin d’inscription à retourner avant le l2 octobre accompagné de votre règlement ci-après.

Prix 20 € comprenant un verre en compagnie du conférencier à l’issue de la visite.

Madame-Monsieur ________________________________________participera à la visite.

Ci-joint un chèque de ________________€
Adresse : N° _________Rue_________________________________________________________ Code postal _______________ Ville __________________________________________________ Tél. mobile ____________________Courriel [email protected]___________________

A retourner à l’adresse ci-dessous.

1, rue du 11 novembre 92120 Montrouge
01.47.74.46.92.72
[email protected] www.france-louisiane.com
Association loi 1901 déposée le 14 mars 1977 n°77398 – Reconnue d’utilité publique le 2 décembre 1987

Patrimoine maritime et lieux de mémoire : du chemin de la Mâture à la route des Canons en Nouvelle-Aquitaine.

En 1661, la flotte de Louis XIV est quasiment inexistante : elle compte une trentaine de navires tous en mauvais état.   Le roi demande à son Ministre Colbert de réparer sa flotte de guerre pour faire face aux assauts ennemis et doter le pays d’une puissance maritime pour contrer la "Navy" anglaise en pleine expansion territoriale et coloniale.  En 1666, Colbert créa l’Arsenal de Rochefort sur l’Atlantique avec Brest, ainsi que Toulon sur les bords de la Méditerranée.

Rapidement, Rochefort deviendra le plus important arsenal du pays avec plus de 166 navires construits localement dans la région.   «A Rochefort, il n’y avait que des habitants et de la vase, explique Jean-Pierre Réal, président de l’association Route des canons et des tonneaux. L’arsenal sortait de terre, tout ce qui était nécessaire à la construction, à l’avitaillement et à l’armement des bateaux était fabriqué en Périgord, Limousin et Angoumois, et transitait jusqu'à Rochefort par cette route économique est-ouest, terrestre, fluviale et maritime.» 

Patrimoine maritime et lieux de mémoire : du chemin de la mâture à la route des canons en nouvelle-aquitaine. 71
Arsenal de Rochefort en 1762 par Joseph Vernet

Aujourd’hui, la Corderie royale témoigne de ce riche passé maritime ainsi que le chantier de l’Hermione, la réplique de la célèbre frégate de 26 canons dite Frégate de la Liberté qui en 1780, permit au Marquis de Lafayette de rejoindre les insurgés américains en lutte pour leur indépendance.

En pleine Guerre d’indépendance américaine et plus tard, pendant la Guerre de 7 ans, les chantiers navals français fonctionneront à plein régime. Toute la région Périgord-Limousin-Charente était concernée avec de multiples « sous-traitants » et métiers mis à contribution pour le développement de la marine royale : mature, charpente marine, armement, avitaillement etc.  

Cette belle histoire régionale est d’autant plus étonnante qu’elle avait été un peu oubliée jusqu’à ce que le « Cercle de Recherche des Fonderies du Pays d’Ans » ainsi que l’association La Route des Tonneaux et des canons (RTC) en Charente la replacent dans l’actualité, une occasion d’inciter les touristes à découvrir ces lieux de mémoire dédiés à l'histoire navale.

Patrimoine maritime et lieux de mémoire : du chemin de la mâture à la route des canons en nouvelle-aquitaine. 75
Urdos, Pyrénées Atlantiques

Dans notre itinéraire, nous commencerons dans les Pyrénées Atlantiques avec une belle balade pédestre : le chemin de la Mâture à Urdos, un chemin de 1,2 Km creusé dans le rocher d’une falaise, pour franchir un ravin étroit à pic au lieu dit « les gorges d’Enfer », il s'agit du passage pour les troncs tirés par des bœufs qui permettait l’approvisionnement en mats de bateaux.  En effet, les forêts de l’ouest pyrénéen étaient réputées pour leurs grands arbres de qualité : les sapins étaient utilisés pour les mâts, les hêtres pour des avirons et des poutres tandis que les buis servaient à la réalisation d’essieux et poulies.  

Ces troncs étaient ensuite amener par flottage sur les gaves jusqu'au port de Bayonne. L’exploitation des arbres pour la marine en vallée d’Aspe s’achève en 1778 par épuisement de la ressource. (1)

La prochaine étape nous amène sur la route des canons en Dordogne.  Au XVIIe, cette région était célèbre pour son important bassin sidérurgique, surtout dans la partie septentrionale du Périgord (2).  La stratégie de Colbert profita des ressources naturelles (minerai de fer, bois, énergie hydraulique) disponibles sur place et de l’industrie sidérurgique répartie dans de très nombreuses forges-fonderies. 

De 1691 à 1830, entre Auvézère et Vézère, des milliers de canons furent coulés dans les forges d’Ans et de Plazac pour la marine royale : le sol était abondamment pourvu en fer, les forêts de chêne et charmes donnaient un excellent charbon de bois, les maîtres de forge avaient acquis la maîtrise de la fusion de la fonte et du fer.

Patrimoine maritime et lieux de mémoire : du chemin de la mâture à la route des canons en nouvelle-aquitaine. 79
Réplique d'un canon à la Boissière d'Ans. (CRFPA)

Trois copies de canon du XVIIIe, offertes par un descendant des maîtres de forge, en témoignent aujourd’hui sur la route des canons qui traverse aujourd’hui dix communes  qui en assurent l’entretien et la signalétique (3):

L’itinéraire terrestre empruntait plusieurs routes en fonction des saisons et de l’état de la chaussée : Auberoche-Le Bugue (42 km), Auberoche-Le Moustier (40km) mais la plus courante était : Ans-Le Moustier (34 km).  

Patrimoine maritime et lieux de mémoire : du chemin de la mâture à la route des canons en nouvelle-aquitaine. 83
Port du Moustier (F. Marbot)

Une fois terminés, les canons et les mortiers étaient ainsi acheminés par voie terrestre au port du Moustier sur la Vézère où ils étaient chargés par les bateliers du Bugue qui les convoyaient sur la Dordogne jusqu’à Libourne puis Bordeaux.  

Le trajet durait de 3 à 4 jours en fonction du chargement, la hauteur d’eau et la force du courant.  De Bordeaux, ils prenaient la voie maritime pour les arsenaux de Rochefort. L’installation des canons à bord des vaisseaux de la Royal sous Louis XV se faisait à l’Ile d’Aix.

Cette route des canons "Une offre canon!" est également disponible pour les plus jeunes et leurs parents sur l'application régionale Terra Adventura à la Forge d'Ans, sous forme de géocatching, une autre façon de faire revivre le passé auprès du jeune public.

Patrimoine maritime et lieux de mémoire : du chemin de la mâture à la route des canons en nouvelle-aquitaine. 87

Pour compléter ce parcours patrimonial, il existe dans la partie septentrionale aussi réputée pour son bassin sidérurgique et ses voies navigables, la route des Tonneaux et des Canons : Nontron, Ruelle, Saint-Simon...  Grâce à l’initiative de l’association des Tonneaux et Canons, qui a réuni de nombreux partenaires : des passionnés d’histoire, d’importantes recherches dans les archives, des entreprises locales dont une fonderie locale spécialisée dans les grosses pièces de l’industrie qui a fait un plongeon au XVIIIe pour honorer cette commande inédite de canons pour l'Hermione, des professeurs et étudiants de l’IUT d’Angoulême pour la modélisation numérique et conception des moules, une forte mobilisation régionale pour participer à l'aventure collective de l’Hermione en 2014 avant son départ pour l'Amérique.  

La réalisation du dernier canon en 2004, a fait l’objet d' une reconstitution historique de la route des canons et des tonneaux pour faire revivre tous les métiers et les étapes du transport des canons dans le bassin de la Charente, au port d’Houmeau d’Angoulême avant l’arrivée à Rochefort.

Cette manifestation culturelle et conviviale, a mobilisé les habitants et les communes traversées avec la participation de vieux gréments et gabarres accompagnés depuis l’amont, par des attelages divers tirés par des chevaux… Autrefois, ces charrettes transportaient non seulement des canons de marine, mais aussi des merrains pour les tonneaux indispensables au transport de la poudre, de l’eau, du vin et des aux eaux-de-vie, de viande salée… avant la traversée de l’Atlantique. La « remonte «  du fleuve en retour, permettait d’acheminer vers les hautes vallées du Périgord-Limousin-Charente du sel, du poisson ou des denrées coloniales. L'association RTC participe régulièrement à des manifestations locales autour de la fête du fleuve Charente.

Tout un pan de l’histoire régionale et de ses relations transatlantiques qui nous rappellent nos liens profonds avec l’Amérique du Nord. Faisons les vivre en empruntant ces chemins ....

Anne Marbot

Sources : 

Patrimoine maritime et lieux de mémoire : du chemin de la mâture à la route des canons en nouvelle-aquitaine. 95
Patrimoine maritime et lieux de mémoire : du chemin de la mâture à la route des canons en nouvelle-aquitaine. 99

Vignes, un nom bordelais prédestiné pour la culture du vin en Californie

Qu'est ce qui a bien pu pousser Jean-Louis Vignes né le 9 avril 1780 à Beguey, petit village situé près de Cadillac à une trentaine de km au sud de Bordeaux à s'embarquer vers le Pacifique alors qu'il a déjà 46 ans et se trouve nanti d'une famille ? On serait tenté de penser au vu de quelques documents de l'époque que l'arrivée sur le trône de Charles X, monarque ultra conservateur n'était pas de nature à favoriser la montée en puissance de commerçants et d'hommes d'affaires dans les veines desquels aucun sang bleu ne coulait et auxquels la précédente République roturière avait donné des responsabilités publiques.

Jean-Louis Vignes, notable paysan dont la signature à trois points indiquerait une appartenance à la franc-maçonnerie, marchand tonnelier comme son père et vigneron s'étant endetté à la limite du supportable, se trouva bientôt privé du crédit moral et financier nécessaires à la poursuite de ses affaires.....(1)

Le voilà embarqué en novembre 1826 sur un bateau de commerce et après un périple de presque un an qui le fait doubler le cap Horn et faire escale en Amérique du sud, il arrive à Hawaï . Dans ses bagages, quelques plants de vigne conservés dans de la mousse et des pommes de terre de sa région d'origine. Il fait aussitôt l'acquisition d'une terre où il cultive de la vigne de la canne à sucre et élève le bétail qui lui est nécessaire. Un an plus tard, il est recruté comme dirigeant de la distillerie de rhum d'Oahu près d'Honolulu..

D'Hawaï à Monterey

Jean-louis vignes , notable  de cadillac
article : vignes, un nom bordelais prédestiné pour la culture du vin en californie. Aqaf
Jean-Louis Vignes , notable de Cadillac

La production d'alcool se trouvant bientôt interdite et les champs de canne à sucre détruits sur l'ordre d'un gouvernement local particulièrement puritain, il revend sa propriété de justesse et part s'installer sur la côte ouest de l'Amérique en Haute Californie. Cette région vit des périodes successives troublées : après avoir été colonie espagnole entre 1769 et 1821, elle est devenue mexicaine et le restera un quart de siècle, connaitra quelques années d'Indépendance durant lesquelles se produira la Ruée vers l'or et la guerre américano-mexicaine, puis deviendra le 31ème état de l'Union américaine en 1850. C'est donc dans une Californie mexicaine du côté de Monterey, que débarque Jean-Louis Vignes en 1831.

Il y a été précédé par d'autres Français, vétérans napoléoniens passés par la Louisiane pour la plupart, venus aider les indépendantistes mexicains qui s'illustreront ensuite dans les activités commerciales et administratives de la ville (2). Il achète des terres le long de la rivière de Los Angeles avec l'intention d'y cultiver la vigne, ayant remarqué des similitudes entre le climat californien et celui du sud de la France. Au milieu de ses terres, un sycomore géant ( Aliso en espagnol) donne son nom à la propriété. Pour ses voisins mexicains, il devient Don Luis Del Aliso et se fait un nom en révolutionnant la culture de la vigne.

Grand propriétaire et philanthrope

La Californie mexicaine produit depuis la colonisation espagnole et sous l'impulsion des Jésuites du vin de mission qui donne une agréable piquette propre à rafraîchir le gosier du sergent Garcia * mais qui n'a pas grand intérêt gustatif et se conserve encore moins. Jean-Louis Vignes fait venir de son Sud-Ouest natal des cépages tels que le cabernet franc et le cabernet sauvignon qui trouvent en Californie une terre propice à l'élaboration de vin de qualité. Deux de ses neveux Pierre et Jean-Louis Sainsevain et son fils Pierre respectivement arrivés en 1839 et 1843 viennent lui prêter main forte (3). Il faut dire que dès 1839, Don Luis exploite déjà 40.000 pieds soit le plus grand vignoble californien avec 150.000 bouteilles produites, et aussi le meilleur. Son vin qui transite via San Francisco se vend jusqu'à la côte Est des États-Unis et se boit jusqu'à la Maison Blanche. Parallèlement à la culture du vignoble, et alors que la plupart cherchent de l'or, il a planté des orangers dont la production s'élève à plus de 5000 fruits en 1851.

La propriété de don luis del aliso dans le pueblo de los angeles. Article : vignes, un nom bordelais prédestiné pour la culture du vin en californie. Aqaf
La propriété de Don Luis Del Aliso dans le Pueblo de Los Angeles

Ses vergers de pêchers, abricotiers, poiriers et pommiers s'ajoutent à cette production. Autour de l'immense propriété de Jean-Louis Vignes , une véritable colonie française s'est progressivement installée composée des descendants des premiers immigrants français qui ont fait souche grâce à des mariages avec des mexicaines et des membres du clan des Vignes à l'exception de son épouse qui ne quittera jamais Beguey.

Don Luis dorénavant membre de la bonne société de Los Angeles fréquente ses semblables : armateurs, hommes politiques, militaires haut- gradés tel le Général Sherman. Ses deux neveux ont connu également des réussites fulgurantes : Jean-Louis à la tête d'une scierie et d'une minoterie à Santa Cruz, Pierre devenu Premier Grand Maitre de la loge Maçonnique de Los Angeles fondée en 1854 sera le premier producteur de champagne californien en 1856 et ouvrira le premier magasin de vin californien sur la 5ème avenue à New York en 1860. En 1855, il leur a vendu sa propriété pour la somme fabuleuse de 42.000 $ et a entamé une retraite consacrée à des oeuvres caritatives. Ce sont d'abord les soeurs de Saint-Vincent de Paul qui reçoivent en 1856 une importante donation pour la construction d'un hôpital qui deviendra l'actuel Saint Vincent Medical Center. Suivra la construction d'une école pour les jeunes citoyens de Los Angeles peu avant sa mort en 1862.

Native california wines. Article : vignes, un nom bordelais prédestiné pour la culture du vin en californie. Aqaf
Vignes street, los angeles. Article : vignes, un nom bordelais prédestiné pour la culture du vin en californie. Aqaf

Deux rues de Los Angeles, Aliso street et Vignes street, portent témoignage de l'oeuvre de Jean-Louis Vignes considéré comme le père de la viticulture californienne.

Claude Ader-Martin

(1) "Jean-Louis Vignes . Los Angeles wine : a history from the mission area to the present" par Stuart- Douglas Boyle.

(2) Entre 1865 et 1866, la ville de Los Angeles est administrée par un maire issu de l'immigration française, le Marseillais Joseph Mascarel ( source Jean-Marie Lebon historien américaniste)

*Adversaire puis ami de Zorro, personnage de l'oeuvre de Johnston McCulley régulièrement adaptée au cinéma depuis les années 1920 jusqu'à nos jours.

(3) "Le voyage en Californie de Pierre Vignes de Beguey- Gironde ( 1843-1851) par Annick Foucrier.

Racines du futur en Louisiane : la vitalité et la transmission d'un héritage afro-créole.

Au début du XVIIIe siècle, la Nouvelle-France s’étend sur près des 2/3 du continent nord-américain, de Québec à la Nouvelle-Orléans.  Un empire dont la clé de voûte est l’alliance avec les Indiens compte tenu de la faiblesse de l’immigration européenne,  la nécessité de subsister  puis de s’implanter dans la colonie.    En Louisiane, colons, indiens, esclaves africains composaient une Amérique française au visage cosmopolite.  Terre de résistance et de résilience,  terre d’affrontements et de survie, la communauté créole a  fait face à de sanglants combats pour l’abolition de l’esclavage, puis la ségrégation raciale, rien n’est jamais gagné.  

Sa force actuelle est dans son héritage toujours aussi vivant : il s'agit d'un mode de vie, une dynamique et une capacité d’adaptation dans la vie que ce soit dans les fêtes, la musique et les arts, la gastronomie qui lui vaut une reconnaissance planétaire.  Racisme, ouragans, pandémie Covid-19 …  rien ne lui est épargné, elle rebondit  en permanence avec créativité et d'autres codes d'expression, un bel enseignement dans le confinement  actuel que nous connaissons tous.

2019-2020 sera marqué par la disparition de personnalités issues du métissage multiculturel de la Nouvelle-Orléans ; elles ont façonné leur époque et inspiré de nouvelles générations qui vont, à leur tour,  renouveler cette culture créole avec d’autres codes, celles d’un monde nouveau.

La Louisiane française (1682-1762) : une colonie esclavagiste et une identité franco-créole affirmée.

Aucune des colonies européennes d’Amérique n’échappe au trafic d’esclaves.  Anglais, Espagnols, Français, Néerlandais et Portugais, achètent leurs lots d’Africains qu’ils installent à proximité de leurs terres et plantations comme main d’œuvre servile.  

Dans l’ouvrage  de référence « Histoire de l’Amérique française » (1), Gilles Havard et Cécile Vidal nous montrent que les Français semblaient moins enclins à maltraiter leurs esclaves que les autres Européens même si l’économie de la colonie reposait essentiellement sur une main d’œuvre noire (2) en 1762 .  Au début de la colonie, on recense à Mobile (1èrecapitale) en 1714 : 111 blancs, 134 Amérindiens et 10 Noirs.  La cession de la colonie à la Compagnie des Indes, chargée du développement économique, va amorcer la traite en provenance d’Afrique dès 1719.  

En réalité, les traiteurs préféraient vendre leur cargaison aux planteurs antillais: destination plus directe et moins éloignée des côtes africaines, il s’agissait  également d’éviter les pertes humaines  et avoir l’assurance d’un commerce plus lucratif  en retour que les petites plantations du Mississippi et une colonie peu peuplée.  En 1743, la Nouvelle-Orléans reçut son dernier bateau négrier et la traite ne reprit qu’en 1772, au cours de la période espagnole.  

Entre 1719 et 1743, de 5 700 à 6 000 Africains furent déportés en Louisiane française.  Près de 70% d’entre eux provenaient d’une région entre les fleuves Sénégal et Gambie, le reste provenait du Congo Angola et du Golfe du Bénin.  En raison de la cessation presque totale de la traite après 1731, le nombre d’esclaves noirs n’augmenta que grâce à l’accroissement naturel (3), ce qui permit la formation d’une importante communauté créole.  Après 1743, la colonie reçut plusieurs centaines d’esclaves provenant des Antilles françaises, du commerce de contrebande avec les traiteurs anglais.

Racines du futur en louisiane : la vitalité et la transmission d'un héritage afro-créole. 110

Autre facteur d’accroissement de la population,  la faiblesse de l’immigration européenne et la pénurie de femmes blanches facilita le métissage entre Français, Amérindiens et Africains grâce au système extra légal de plaçage,  bien souvent les enfants issus de ce métissage étaient affranchis ainsi que leur mère,  ils étaient baptisés et bénéficiaient de travaux moins pénibles que  ceux des champs, les enfants profitaient parfois d’une éducation et d’une formation musicale classique.  La colonie de Louisiane devint très vite une synthèse entre le Canada et les Antilles au niveau population (4). 

L’époque espagnole (1762-1803) et  américaine ( dès 1803) : accélération de la traite jusqu’à  l’abolition de l’esclavage en 1865.

Racines du futur en louisiane : la vitalité et la transmission d'un héritage afro-créole. 114

L’identité culturelle « créole française » n’a guère été remise en cause durant le Régime espagnol  compte tenu du peu d’immigration hispanophone, ce fut une période calme et prospère. Par contre, la traite va reprendre dès 1772 pour satisfaire la demande locale en main d’œuvre et elle va s’amplifier avec l’arrivée des Américains, dès 1803 (5).  Sitôt l’acte de vente de la Louisiane conclu avec la France, les Etats-Unis vont favoriser l’implantation massive d’immigrants d’origine anglo-saxonne, d’abord dans les villes, à la Nouvelle-Orléans et à Bâton Rouge, puis progressivement dans toutes les plantations longeant le Mississippi.  Les nouveaux colons remplacent les petites fermes rustiques des français par d’immenses installations agricoles vouées à la culture et à la transformation des productions agricoles (canne à sucre, coton etc) plus gourmandes en main d’oeuvre.  Cette société dominée par les riches planteurs blancs devint très vite coercitive pour éviter toute insurrection d' esclaves.  En 1830, la Nouvelle-Orléans est le premier port du continent nord-américain et pratique une traite dite « domestique ». Le film « Twelve Years a slave » en est une belle illustration.

A cette époque, la société franco-louisianaise est très disparate : aux Français -créoles blancs, esclaves et Amérindiens francisés venus s’installer avant 1763, se sont ajoutés des Acadiens mais aussi des réfugiés de Saint-Domingue entre 1791 et 1809 (planteurs, noirs esclaves ou  hommes libres de couleurs) et des Français de France  ou « Foreign French » très nombreux à émigrer dans les années 1830-1840 dans ce nouvel eldorado. 

Les gens de couleur libres originaires de Saint-Domingue et Cuba (5), n’hésitèrent pas à utiliser la culture française pour lutter contre l’ordre racial rigide que voulaient imposer les Américains après 1803.  

Quant à la guerre de Sécession (1861-1865), de façon aiguë, elle va mettre en relief les disparités sociales  et économiques  de la population américaine : les créoles blancs, par intérêt de classe, font cause commune avec les planteurs anglo-saxons, tandis que les gens de couleur libres prennent le parti du Nord abolitionniste.  Cette guerre civile est non seulement économique mais aussi culturelle, un affrontement entre deux sociétés, l’une aristocratique, d’origine latine avec une identité forte, très attachée à la terre et l’autre, laborieuse, puritaine, mobile au gré des emplois, avec des rêves de grandeur nationale.   

Au lendemain de la guerre de Sécession, les Franco-Louisianais sont devenus minoritaires et se sont fondus de plus en plus dans le groupe anglo-saxon.   L’esclavage est aboli : noirs et blancs sont déclarés égaux en droits.  Après le départ des troupes fédérales en 1876, les états du sud promulguent les lois dites « Jim Crow » instaurant la ségrégation raciale dans tous les lieux publics.  Le non respect des lois entraîne une répression violente (lynchages, violences policières etc).  Il faudra des années de lutte, incarnée notamment par Martin Luther King pour que la ségrégation soit abolie avec l’adoption des droits civiques en 1963.  Le combat réel pour l’égalité n’est toujours pas terminé comme en témoigne la triste actualité américaine : les noirs et les amérindiens sont toujours en marge du grand rêve américain.

Atouts majeurs de cet héritage : musique, arts, gastronomie et transmission

Racines du futur en louisiane : la vitalité et la transmission d'un héritage afro-créole. 118
Congo Square par Ed. Windsor Kemble, 1886

Mais ce qui va donner un souffle original à la Nouvelle-Orléans et à ses afro-américains,  toutes classes sociales confondues,  c’est la danse et la musique qui a toujours joué un rôle important dans cette ville créole qui comptait alors, ses troupes d’opéra, son orchestre symphonique composé uniquement de noirs, ses bals et ses parades, son Mardi Gras. 

Congo Square est le lieu historique  où se retrouvaient les esclaves africains le dimanche pour chanter et danser leurs souffrances et leurs espoirs, lieu des racines du Jazz, du blues et du gospel… et des musiques actuelles où se retrouvent les musiciens du monde entier. Dans le quartier de Treme ou à l’église Saint-Augustine, il n’est pas rare de rencontrer des afro-américains fiers d’afficher leur héritage créole et leur attachement à la France, terre des libertés.

2019-2020 fut marqué par la disparition de personnalités pour la plupart d’origine créole,  qui illustrent parfaitement le phénomène du « crossover » où des produits musicaux conçus par des Noirs, pour des Noirs, deviennent des succès mondiaux et inspirent les jeunes générations.

Racines du futur en louisiane : la vitalité et la transmission d'un héritage afro-créole. 122

Leah Chase (1923-2019) : des ancêtres africains, français et espagnols  pour cette grande dame qui fut la reine de la cuisine créole avec son célèbre « Gumbo z’herbes ».   D’origine modeste et attachée à ses racines créoles rurales, elle a connu une carrière exceptionnelle avec les plus grandes récompenses au niveau national. Très engagée, son restaurant, Dooky Chase, fut également le lieu de rendez-vous des créoles noirs dans les années 1960, pour la défense des droits civiques avant de devenir le lieu emblématique de l’élite intellectuelle américaine. Elle s’est également investie pour la défense et la promotion de l’art afro-américain.

Racines du futur en louisiane : la vitalité et la transmission d'un héritage afro-créole. 126

Ernest J. Gaines (1933-2019) : Passionné de lecture et d’écriture,  il est un des seuls écrivains américains à peindre un Sud en évolution, où les noirs de la nouvelle génération s’opposent aux anciens dans une quête de dignité.  La mutation est porteuse de conflits et de drames car les règles du jeu ne sont plus codifiées.  Il est devenu un des auteurs majeurs du « roman du Sud ».

Il assura également des enseignements d’écriture créative à l’université de Lafayette et de Rennes. Il est également chevalier de l’ordre des Arts et des lettres.

Racines du futur en louisiane : la vitalité et la transmission d'un héritage afro-créole. 130

Ellis Marsalis (1934-2020) : Une carrière exceptionnelle pour ce pianiste et grand pédagogue,  mentor pour de nombreux jeunes musiciens noirs.  Il est le patriarche (avec sa femme, elle aussi musicienne), d’une famille de musiciens connus mondialement : Braford, Wynton, Delfeavo et Jason .  Un ami disait de lui « l’audace d’un homme qui croyait qu’il pouvait enseigner l’excellence à ses gamins noirs dans un monde qui rejetait cette possibilité, et qui les a regardés refaire la définition de l’excellence pour toujours ».   Il était très impliqué dans le New Orleans Center for Creative Arts pour les jeunes ainsi que de nombreuses universités.

Racines du futur en louisiane : la vitalité et la transmission d'un héritage afro-créole. 134

https://www.youtube.com/watch?v=r7YJXAsEHh8

Nous terminerons avec une jeune femme au succès planétaire : Beyonce originaire de Louisiane du côté de sa mère, et son engagement pour la cause créole dans un album et un film très personnel, réalisé en 2016 « Lemonade » où elle revient sur son passé, ses origines créoles,  l’esclavagisme, la condition féminine des femmes noires, les rapports homme-femme, la force de la communauté.  Son album fait référence à de nombreuses œuvres comme « Daughters of the Dust », 1erfilm américain réalisé par une femme noire.   Son titre "Lemonade" rappelle que face à l’adversité,  cette boisson si rafraîchissante est une boisson magique dont la recette se murmure de mère à fille : ne pas accepter l’amer du citron, rajouter un peu de sucre pour l’apprécier ou quand la vie vous donne des citrons, faites de la limonade !

Tout un art de vivre!

Anne Marbot

(1) Ouvrage de référence : Histoire de l’Amérique française, HAVARD Gilles, VIDAL Cécile. Paris : Flammarion, 2008. 863 pages.

(2)La pratique de l’esclavage n’a pas été introduite en Amérique du Nord par les Européens.  Elle existait déjà dans de nombreuses tribus, comme produit  de la prédation guerrière.  L’objectif de la guerre était de faire des captifs qui étaient torturés, adoptés ou réduits à la condition servile.  Les « esclaves », tout autant que les ballots de Castor, constituaient des cadeaux dans la diplomatie amérindienne.  L’esclavage s’est développé aux XVIIe et XVIIIe siècles à cause de la demande des marchés euro-américains, celui des colonies britanniques au premier chef, mais également ceux du Canada et de Louisiane.


(3) L’accroissement naturel de la population noire dans la colonie du Mississippi était lié à une assez forte fécondité des femmes et à une mortalité relativement faible, les autorités et les colons français encourageant la formation de familles et veillant à atténuer la dureté des conditions de vie et de travail, en particulier pour les femmes enceintes.  Bien que les esclaves noirs fussent plus résistants que les Blancs à la malaria, leur taux de mortalité était plus élevé, car ils étaient plus sensibles aux infections pulmonaires du fait de moins bonnes conditions de vie.

(4) Le Code Noir - dès 1724,  Louis XIV instaure le Code Noir,  dont le but est de définir et délimiter les droits et les (quelques) devoirs des maîtres mais surtout les contraintes de leurs esclaves.   Les esclaves étaient dépourvus des droits du citoyen, et tout privilège était accordé à la libre appréciation de leur maître.   Par exemple, les esclaves ne travaillaient pas le dimanche et les jours fériés par respect des traditions religieuses.  Les enfants n’étaient pas séparés de leur famille avant l’âge de 13 ans.  Le Code Noir français était nettement plus favorable que toutes les autres lois régissant les Noirs dans les autres états du Sud (sous tutelle anglaise ou espagnole) à cette époque.  Ce code fut appliqué jusqu’en 1820, après quoi les Afro-Américains durent subir la dure loi des Etats sudistes.

(5) Entre 1719 et 1807, année de l’interdiction de la traite (mais pas de l’esclavage qui fut interdit seulement en 1865) : 2.5 millions d’Africains furent déportés en Amérique du Nord. Depuis 2015, la plantation Whitney est un lieu de mémoire dédié à l’esclavage et aux Africains déportés, et un mur rappelle les noms des 107 000 esclaves qui ont vécu en Louisiane avant 1820.  A la Nouvelle-Orléans, un musée dédié aux hommes libres de couleurs, près du Musée du Jazz sur Esplanade Avenue.

Au Madawaska, la langue française ne connaît pas de frontière

La rivière madawaska et le pont piétonnier bernard valcour à edmundston (photo j-m. Agator)
La rivière Madawaska et le pont piétonnier Bernard Valcour à Edmundston (photo J-M. Agator)

La ville d'Edmundston (16600 habitants) est située au confluent de la rivière Saint-Jean et de la rivière Madawaska, dans le comté de Madawaska, le plus à l'ouest du Nouveau-Brunswick. Le comté d'Aroostook (Etat du Maine) est tout près, au sud, sur l'autre rive de la rivière Saint-Jean, et le Témiscouata (Québec) n'est qu'à 20 km au nord-ouest. Aujourd'hui, Edmundston est la ville la plus francophone du Nouveau-Brunswick (94%) et dans le comté d'Aroostook, environ 15% de la population déclarent parler le français à la maison (US Census Bureau). Ce fait francophone est déjà exceptionnel aux Etats-Unis, en dehors de la Louisiane. Mais ce n'est pas tout. La petite ville américaine de Madawaska (4000 habitants), établie en face d'Edmundston, sur la rive sud de la rivière Saint-Jean, est francophone à plus de… 60% ! Pour comprendre cette cohérence transfrontalière, revenons en juin 1785, au moment où allait se former cette communauté francophone du Haut-Saint-Jean, composée de colons acadiens et canadiens français…

Naissance du Madawaska

Les chutes de grand-sault, aujourd'hui exploitées par une centrale hydroélectrique (auteur dr wilson, licence cc by-sa 3. 0)
Les chutes de Grand-Sault, aujourd'hui exploitées par une centrale hydroélectrique (auteur Dr Wilson, licence CC BY-SA 3.0)

Les tout premiers colons acadiens et canadiens français, conduits par l'Acadien Joseph Daigle, venaient de quitter la Pointe Sainte-Anne (aujourd'hui Fredericton) et remontaient la rivière Saint-Jean. Les autorités britanniques leur avaient promis des terres au Haut-Saint-Jean, au-dessus des chutes de Grand-Sault (aujourd'hui Grand-Sault / Grand Falls). Ces familles avaient choisi de quitter la Pointe Saint-Anne, où elles s'étaient établies, inquiètes pour leur avenir face à l'arrivée massive des Loyalistes anglo-protestants. Elles mirent pied à terre sur la rive sud de la rivière Saint-Jean, non loin de l'actuelle église Saint-David de Madawaska (Maine), où Joseph Daigle planta une croix, en signe d'espoir dans l'avenir. C'est ainsi que fut fondée la colonie du Madawaska, d'après le nom du village amérindien malécite situé à proximité…

A la même époque, un autre courant d'immigration se mit en place depuis la province de Québec. Des Acadiens venaient retrouver leurs parents ou obtenaient plus facilement des terres fertiles et des lots à bois. Pour les mêmes raisons, des Canadiens français rejoignaient la colonie depuis les rives du fleuve Saint-Laurent. En 1790, le gouvernement du Nouveau-Brunswick concéda les premières terres à 52 colons du Madawaska, sur les deux rives de la rivière Saint-Jean. La paroisse-mère du Madawaska fut fondée en 1792, sous le patronage de Saint-Basile le Grand, et sa chapelle construite sur le site de l'actuelle église de Saint-Basile (aujourd'hui Edmundston). Pourtant, dès les années 1790, alors que la jeune colonie du Madawaska prenait son essor, le Nouveau-Brunswick et le futur Etat du Maine étaient en désaccord sur le tracé exact de leur frontière du Haut-Saint-Jean...

Une ligne théorique sur le papier

Entrée du pont international sur la rivière saint-jean, à edmundston (photo j-m. Agator)
Entrée du pont international sur la rivière Saint-Jean, à Edmundston (photo J-M. Agator)

Ce conflit frontalier ne fut réglé qu'en 1842 par le choix de la rivière Saint-Jean comme frontière internationale, coupant ainsi en deux la colonie du Madawaska. Que fit la population ? Elle poursuivit tranquillement ses occupations comme si de rien n'était, sans tenir compte de la frontière. Il est vrai que les termes du traité de 1842 avaient été choisis pour perturber le moins possible l'activité économique de la région, fondée sur l'agriculture, l'exploitation forestière et le commerce. En fait, comme le souligne l'historienne Béatrice Craig, le Madawaska demeura longtemps une "marche", c'est-à-dire un territoire revendiqué mollement par les deux puissances, où les intérêts locaux prédominaient. Ainsi, il fallut attendre 1921 pour que soit construit le premier (et actuel) pont international reliant Edmundston et la ville de Madawaska. Avant cette date, il y avait bien des traversiers pour franchir la rivière, mais sans douanier, ni contrôle d'identité. La frontière internationale n'était qu'une ligne théorique sur le papier…

Monument du portageur, au début du portage du témiscouata, à notre-dame-du-portage, bas-saint-laurent (auteur jeangagnon, licence cc by-sa 3. 0)
Monument du portageur, au début du portage du Témiscouata, à Notre-Dame-du-Portage, Bas-Saint-Laurent (auteur Jeangagnon, licence CC BY-SA 3.0)

Comment expliquer une telle situation ? Revenons au 19e siècle… A cette époque, la géographie physique et la géographie humaine de la région furent les premiers facteurs déterminants. La navigation sur le Haut-Saint-Jean, en amont des chutes de Grand-Sault, permettait de communiquer plus facilement avec Québec plutôt que Fredericton, capitale du Nouveau-Brunswick. En effet, les autorités britanniques avaient reconstruit, en 1784 et à nouveau dans les années 1820, l'ancien chemin du Portage entre Rivière-du-Loup et le lac Témiscouata qui, prolongé par la rivière Madawaska, reliait Québec aux provinces maritimes. Ce chemin du Portage était surtout militaire et postal pour les Britanniques, mais aussi privilégié par les marchands du Madawaska. C'est ce qui avait déterminé les autorités britanniques à offrir des terres aux colons acadiens et canadiens français pour qu'ils contribuent à entretenir cette route d'importance stratégique. Mais ce n'est pas tout…

Le chemin du Portage facilitait aussi les migrations venant du Saint-Laurent. Même du côté américain, le Madawaska resta très majoritairement francophone et catholique jusqu'au 20e siècle. Encore aujourd'hui, les deux villes francophones de Madawaska et d'Edmundston gardent des liens étroits. En janvier 2018, elles ont cosigné une résolution historique exprimant leur vision commune du futur pont international qui les reliera. Elles y affirment leur volonté de faciliter la circulation des véhicules récréatifs comme les motoneiges tout en valorisant la culture et l'histoire de leur région acadienne. Tout porte à croire que les autorités du Maine et du Nouveau-Brunswick en tiendront compte, alors que les travaux du pont international devraient maintenant débuter en 2021.

Le futur pont international, d'après la vision des villes sœurs de madawaska et d'edmundston (source https://edmundston. Ca/fr/l-hotel-de-ville/blogue-du-maire)
Le futur pont international, d'après la vision des villes sœurs de Madawaska et d'Edmundston (source https://edmundston.ca/fr/l-hotel-de-ville/blogue-du-maire)

Jean-Marc Agator

Documentation

Thomas Albert ; Histoire du Madawaska ; Imprimerie Franciscaine Missionnaire, Québec, 1920.

Béatrice Craig ; Le Madawaska, 1785-1870 ; Dans l'ouvrage collectif La Francophonie nord-américaine ; Presses de l'Université Laval, Québec, 2012.

Béatrice Craig ; Le Madawaska entre marche et région frontalière au 19e siècle ou les limites de la construction étatique américaine ; Revue d’histoire de la région Atlantique, octobre 2016.

Société historique du Madawaska ; La vie au Madawaska 1785-1985 ; Revue de la société historique du Madawaska, janvier-mars 1989.