De Québec à Versailles, le destin royal des vins de Bordeaux

Le XVIIIe siècle, siècle des lumières, est aussi le grand siècle de Bordeaux qui exportait ses vins largement en Europe, aux Antilles françaises et, jusqu’à la guerre de Sept Ans, au Canada. C’est surtout celui où sont nés les grands vins et, simultanément, s’est accrue la demande populaire de vin rouge à bon marché qui « donne des forces ». Inquiètes de la dégradation de certains vignobles, comme le vignoble parisien, qui se convertissaient à la viticulture populaire, les élites ont su réagir pour produire les meilleurs vins à partir des meilleurs terroirs. Toutefois, contrairement aux grands vins de Bourgogne et de Champagne, le roi de France a longtemps ignoré à Versailles les grands vins de Bordeaux. Cette situation était d’autant plus incompréhensible que depuis le début du siècle, l’aristocratie anglaise en faisait ses vins préférés et les élites du Canada en offraient à leur table. Le roi craignait-il les conditions de transport en mer qui peuvent dégrader la qualité du vin ? Et si, en réalité, sa conversion aux vins de Bordeaux était due à un simple concours de circonstances ?

Port de bordeaux en 1758
Le port de Bordeaux, qui a permis l’exportation du vin (Artiste Joseph Vernet, 1758, Musée national de la Marine, domaine public)

Au XVIIIe siècle, toutes sortes de vins de table, ou vins « ordinaires » (c’est-à-dire en dehors des vins liquoreux et mousseux), se chargeaient dans le port de Bordeaux. Ils provenaient, pour la plupart, de la sénéchaussée (circonscription) de Bordeaux, les autres de territoires plus lointains (comme le Languedoc, le Quercy ou Cahors). Examinons plus en détail la destination des vins de Bordeaux (blanc ou rouge, grands vins) expédiés en Europe, d’après un document des années 1740.

La plupart des pays achètent des vins de différentes qualités à des prix modérés, tout comme, dans le royaume, la Bretagne et les ports de Dunkerque, de Boulogne, du Havre et de Rouen. Les grands vins des Graves et du Médoc sont vendus plus cher en Irlande, en Ecosse, à Londres, à Hambourg et en Hollande. Londres achète les grands vins les plus chers. A l’inverse, le port de Rouen ne joue qu’un rôle marginal dans l’importation des vins de Bordeaux. Comme le précise Marcel Lachiver, « Il ne reçoit plus que pour ses besoins propres, il n’est même pas un centre de redistribution vers l’intérieur, Paris ne prenant pour ainsi dire aucune part dans la consommation des vins de Bordeaux. ». La cause est donc entendue. Ils ne sont pas (encore) jugés dignes de la cour du roi à Versailles.

Noir et fort pour le voyage

Barrique bordelaise
Fût bourguignon à gauche (228 litres) et barrique bordelaise à droite (225 litres), pour la conservation et le transport du vin (auteur Olivier Colas, licence CC BY-SA 4.0)

Revenons au Canada. Au XVIIIe siècle, le vin constitue un produit de consommation courante, davantage en ville qu’à la campagne, plutôt destiné à l’élite sociale et économique et aux cabarets. Les vins de table les plus recherchés proviennent en majorité du Bordelais, où ils peuvent bénéficier des meilleures pratiques de vinification et de conservation. Ces vins se sont progressivement imposés au détriment des vins dits de La Rochelle, provenant de l’Aunis, de la Saintonge et de l’Angoumois, qui étaient encore en vogue au siècle précédent...

En effet, supportant mal le transport, les vins de La Rochelle devenaient aigres une fois en perce dans la barrique. Comme le souligne Marc Lafrance, « Les consommateurs les trouvent « louches », trop faibles, même additionnés d'eau-de-vie afin de les préparer pour le voyage, selon l'usage courant. ». Les temps ont bien changé. Les Canadiens préfèrent consommer, comme les Français, le vin rouge « qui tâche la nappe » et les marchands importer des vins de cinq à six ans, qui se bonifient au cours du temps…

Assurément les vins de Bordeaux se bonifient en vieillissant et tiennent mieux la mer. Dans la gamme des vins importés, les vins rouges de Palus, issus des basses rives de la Garonne et de la Dordogne, étaient les plus adaptés aux expéditions lointaines, comme les Antilles ou le Canada. Appelés « vins de cargaison », de couleur très foncée, ils prenaient de la force en voyageant en mer. Pour les expéditions en Europe, les vins du Bordelais étaient de nature plus variée et, pour les meilleurs d’entre eux, adoptés depuis longtemps par les fins connaisseurs de l’aristocratie anglaise.

Digestif pour la santé du roi

Cour intérieure du château carbonnieux
La cour intérieure du château Carbonnieux, grand cru classé des Graves, Pessac-Léognan, au-dessus de laquelle s’élève le pacanier planté par Thomas Jefferson en 1787 (auteur Chlescuyer, licence CC BY-SA 3.0)

Depuis le début du XVIIIe siècle, ce sont les quatre grands vins des Graves et du Médoc que les aristocrates anglais appréciaient le plus et payaient le plus cher, parmi les vins français et étrangers qui composaient leur cave. Dès 1723, un négociant anglais qualifiait de crus supérieurs ces « quatre crus de première qualité », comme les désignera Thomas Jefferson lors de sa visite à Bordeaux en mai 1787 : château Haut-Brion (Graves), châteaux Margaux, Lafite et Latour (Médoc). A Québec, en 1718 déjà, des premiers crus des Graves étaient vendus deux fois plus cher que les autres vins rouges. Le roi de France pouvait difficilement ignorer très longtemps ces indiscutables succès internationaux…

Château lafite rothschild
Le château Lafite-Rothschild, premier cru classé du Médoc, Pauillac, dont le propriétaire au XVIIIe siècle était le marquis Nicolas-Alexandre de Ségur (auteur PA, licence CC BY-SA 4.0)

Face aux préjugés royaux, les vins de Bordeaux ne manquaient pas d’ardents promoteurs à la cour de Versailles, en premier lieu le marquis de Ségur, propriétaire d’un hôtel particulier à Paris, place Vendôme. Président à mortier[1] au Parlement de Bordeaux, il était aussi propriétaire des deux châteaux Lafite et Latour, surnommé le « prince des vignes », sans doute par le roi lui-même. Le roi a-t-il pour autant apprécié ses vins ? Nul ne le sait. C’est au duc de Richelieu qu’on attribue le mérite de l’adoption par le roi des grands crus de Bordeaux, à la suite d’un étonnant concours de circonstances…

Nommé premier gentilhomme de la Chambre du roi en 1743, maréchal de France en 1748, proche du roi, le duc de Richelieu fait une entrée remarquée à Bordeaux, en juin 1758, comme nouveau gouverneur de la Guyenne[2]. C’est un grand amateur de fêtes et de repas somptueux, dont ses invités, les grands personnages de la ville, lui font connaître les grands crus du Bordelais. Il profite alors de ses séjours à Versailles pour poursuivre la promotion des vins de Bordeaux commencée par le marquis de Ségur. Voici, selon Jacques Chastenet, comment l’affaire se serait dénouée…   

Comme Richelieu était atteint d’un ulcère à l’estomac, on lui conseille une bonne cure de vin de Médoc pour calmer ses douleurs. Ce traitement s’avère efficace et Richelieu le recommande ensuite au roi qui souffre d’une « langueur d’entrailles », autrement dit de constipation. Le roi suit le même traitement et, à son tour, recouvre la santé. Dès lors, les vins de Bordeaux, baptisés de façon moqueuse « tisane de Richelieu », se retrouvent enfin à la table du roi, puis à celle de l’aristocratie et de la bourgeoisie. Leur destin royal valait bien qu’on les assimile d’abord à une vulgaire tisane !

Jean-Marc Agator

Documentation

Chastenet, Jacques ; L’Epopée des vins de Bordeaux ; Librairie académique Perrin, 1980.

Jullien, André ; Topographie de tous les vignobles connus ; Deuxième édition, corrigée et augmentée, Paris, 1822.

Lachiver, Marcel ; Vins, vignes et vignerons, Histoire du vignoble français ; Librairie Arthème Fayard, 1988.

Lafrance, Marc ; De la qualité des vins en Nouvelle-France ; Revue Cap-aux-Diamants, Numéro 28, hiver 1992.


[1] Président d’une des chambres du Parlement de Bordeaux.

[2] Gouvernement couvrant les intendances de Bordeaux, Montauban, Auch et Pau.

Quand la gasconnade mène à la gloire

Quand la gasconnade mène à la gloire 9
L’extravagance gasconne (source OpenEdition Journals)

Il y a deux siècles et demi, la guerre de Sept Ans (1756-1763) était loin de se cantonner aux seuls affrontements armés, terrestres ou navals. La guerre de propagande et la guerre psychologique y tenaient déjà une place centrale. L'année 1756 fut à cet égard un modèle du genre. Alors que les hostilités étaient engagées depuis deux ans en Amérique du nord entre la France et la Grande-Bretagne, la France réussit en Europe une formidable opération de brouillage d'informations. L'historien britannique contemporain de la Guerre de Sept Ans, John Entik, a utilisé le mot gasconade pour la décrire. En effet, gasconade est aussi un terme anglais depuis le XVIIIe siècle, transposé du français « gasconnade », signifiant fanfaronnade ou vantardise de Gascon. En réalité, une telle expression haute en couleur (on dirait plus sobrement infox de nos jours) est à la mesure du véritable traumatisme qu'ont vécu les Britanniques cette année-là, en Europe et en Amérique du nord. Voici comment la gasconnade a forgé les victoires de l'année glorieuse des Français (avec une petite surprise à la fin) ...

Le coup d’éclat de Minorque

En cette année 1756, la société anglaise prend peur. Et si la France envahissait l’Angleterre ? En fait, la Grande-Bretagne vit un véritable psychodrame. Les britanniques ont subi des échecs militaires retentissants dans la vallée de l’Ohio, en Amérique du Nord, et s’inquiètent de l’évolution de la situation diplomatique en Europe. Dès le début de l’année 1756, ils redoutent particulièrement une invasion française sur leurs côtes, à partir d’un débarquement à Londres et à Portsmouth. Il est vrai que les Français commencent à attirer l’œil des Britanniques sur les convois de munitions et les mouvements de troupes qu’ils font converger vers la Manche. Mais cette opération de brouillage d’informations (la « gasconnade ») n’est qu’un leurre destiné à fixer le regard des Britanniques sur la Manche et les détourner du véritable objectif de Louis XV : l’île de Minorque (Baléares). Devenue une possession britannique en 1708, Minorque est une base stratégique essentielle pour contrôler la Méditerranée occidentale.

Quand la gasconnade mène à la gloire 13
Prise de Port-Mahon sur l’île de Minorque, le 29 juin 1756 (artiste Jean-Baptiste Martin le jeune, domaine public)

Le 6 avril, les Britanniques font enfin partir une escadre de Portsmouth, conduite par l’amiral John Byng, à destination des Baléares, sans réaliser que les circonstances et le rapport de forces ne jouent pas en leur faveur. Le 10 avril, l’expédition française quitte Toulon sans difficulté, commandée par deux officiers chevronnés. Le marquis de La Galissonnière, né à Rochefort, ancien commandant général de la Nouvelle-France, a pris le commandement de la flotte chargée d’escorter le convoi. Le maréchal-duc de Richelieu, petit-neveu du cardinal, conduit les forces terrestres destinées à conquérir Minorque. Le 29 juin, les Français se rendent maîtres de l’île, au prix de lourdes pertes, et en chassent les Britanniques. Mais la gasconnade française a porté ses fruits. Elle prend d’ailleurs tout son sens quand on pense que Richelieu venait d’être nommé gouverneur de la Guyenne qui couvrait les intendances de Bordeaux, Montauban, Auch et Pau. Honneur aux Gascons ! A l’automne suivant, la défaite honteuse de Minorque provoque une crise politique majeure à Londres. Le camouflet est d’autant plus déshonorant que la spirale de l’échec persiste en Amérique du Nord …

La manœuvre victorieuse d’Oswego

Quand la gasconnade mène à la gloire 17
Carte des opérations en Amérique du Nord (auteur Sémhur, licence CC BY-SA 3.0)

En ce mois de juin 1756, les colons anglo-américains de la vallée de l’Ohio vivent dans la terreur, épouvantés depuis l’automne par les nombreux raids meurtriers des alliés amérindiens des Français. Soucieux de renforcer la défense du lac Champlain, le marquis de Vaudreuil, gouverneur général de la Nouvelle-France, vient de faire construire le fort Carillon (voir carte). Il ne redoute manifestement pas une incursion britannique vers Québec, même si le lac Champlain est la voie de communication la plus courte pour y parvenir. Sa priorité est de protéger le fort Niagara, sur le lac Ontario, convoité par les Britanniques, qui défend un passage crucial vers les Pays d’En Haut. En fin stratège, il conçoit alors de s’emparer du fort Oswego, plus à l’est sur le lac Ontario, dont la position avancée est vitale pour le commerce britannique vers le nord. Mais les préparatifs militaires sont longs et la saison bien avancée…

Oswego conflit france et grande-bretagne
Plaque marquant le site de l’ancien fort Oswego (Chouaguen pour les Français), détruit par Montcalm le 14 août 1756, situé à Oswego (New York), à l’embouchure de la rivière Oswego (photo John Stanton, licence CC BY-SA 3.0)

Et c’est là que Vaudreuil, en bon Canadien affable qui connaît parfaitement le pays et les hommes, agit avec toute la ruse d’un Gascon qu’il n’est pas. Il est parfaitement maître de la préparation de la campagne militaire, même si le roi lui a imposé un commandant de ses troupes en Amérique, le très vif marquis de Montcalm, issu d’une vieille famille du Rouergue. Subordonné en tout au gouverneur général, Montcalm est secondé par le chevalier de Lévis, un ancien authentique cadet de Gascogne. La manœuvre de diversion se met alors en place. A la fin juin, Vaudreuil envoie Montcalm et Lévis au fort Carillon où Lévis a pour instruction d’organiser la défense du lac Champlain. Pendant tout l’été, Lévis s’emploie à attaquer les établissements frontaliers anglo-américains et oblige les Britanniques à maintenir des effectifs sur place. Ceux-ci ont maintenant l’œil fixé sur le sud du lac Champlain et négligent désormais la région du lac Ontario. Le piège de Vaudreuil se referme…

Dès la mi-juillet, Montcalm est reparti à Montréal pour prendre le commandement de l’expédition du fort Oswego. Avec une ligne de ravitaillement coupée depuis le printemps, la place d’Oswego est de plus en plus isolée. Les Français, les Canadiens et leurs alliés amérindiens sont plus que jamais maîtres de la région. A la mi-août, après un court bombardement d’artillerie, les Britanniques sont contraints de hisser le drapeau blanc, en concédant un nombre considérable de prisonniers de guerre. Le fort est détruit et la victoire française totale. Incontestablement, Vaudreuil a gagné son pari audacieux qui a tout de la roublardise d’une véritable gasconnade. Hélas, par la suite, la Guerre de Sept Ans sera beaucoup moins glorieuse pour les Français. Mais attardons-nous un peu sur le territoire américain, plus à l’ouest, où une petite surprise nous attend…

Gasconnade au Missouri

Figurez-vous que dans le Missouri, à l’ouest de Saint-Louis, une petite ville de moins de 300 habitants est nommée Gasconade, dans le comté de Gasconade, à l‘embouchure la rivière Gasconade qui se jette dans le Missouri ! Le premier Blanc connu pour avoir exploré la rivière, en 1719, est le capitaine de marine Claude Charles Dutisné. Il l’a nommée « rivière Bleue ». Et c’est peu après qu’un autre explorateur français, probablement un Gascon, a attribué à la rivière son nom actuel. Comment ne pas voir une nouvelle ruse de Gascon dans le cours extrêmement sinueux de la rivière Gasconade ! En tout cas, ce coin paisible du Missouri nous rappelle qu’en 1756, en Amérique du nord, la gasconnade a permis aux Français de s’illustrer.

Jean-Marc Agator

Références documentaires

Edmond Dziembowski ; La guerre de Sept Ans ; Editions Perrin, 2018.

Dictionnaire biographique du Canada (Pierre de Rigaud de Vaudreuil, Louis-Joseph de Montcalm, François Gaston de Lévis, Claude Charles Dutisné).

U.S. Department of the Interior; The Gasconade river, a wild and scenic river study; June 1975.

La francophonie canadienne fait le point

Le Canada est une fédération de dix provinces et trois territoires ayant chacun ses institutions, son exécutif, son parlement en plus du gouvernement fédéral. S’ajoute à ce fait que certains champs de compétence appartiennent aux provinces, d’autres au territoires, d’autres encore étant partagés entre les deux strates gouvernementales : chevauchement administratif et législatif que les Canadiens connaissent bien mais que nous avons parfois du mal à comprendre, même si en matière de « millefeuilles », nous les Français, sommes servis !

Sur le plan linguistique, le Canada, au contraire de son voisin américain qui a une langue d’usage mais pas de langue officielle au niveau fédéral, a deux langues officielles, celles des deux peuples fondateurs, le français et l’anglais. Cette dualité qui apparait dans l’acte de naissance de la Confédération canadienne en 1867 a été officialisée il y a un demi siècle (1969) lors de la naissance de la Loi sur les langues officielles, loi revue et corrigée 20 ans plus tard. Cette dernière consacre l’égalité de statut du français et de l’anglais dans les institutions fédérales mais aussi dans la société canadienne, donnant à chaque citoyen des « droits » linguistiques, en particulier celui d’être non seulement jugé, mais éduqué et soigné, dans la langue officielle de son choix.

Quant à la répartition entre les locuteurs, on la connait : On compte en gros 3 anglophones pour un francophone, la majorité des francophones vivant au Québec, province officiellement francophone depuis 1977 et au Nouveau-Brunswick , province officiellement bilingue depuis 1969.

Voilà un bel exemple du millefeuille que nous évoquions plus haut. Par ailleurs, le Canada étant un pays d’immigration, nombreux sont les citoyens dont la langue maternelle est autre. Ils parlent la langue qui leur est chère en privé mais doivent pouvoir s’exprimer dans une des deux langues officielles pour s’intégrer à la société canadienne. Mars étant le mois de la francophonie, il nous parait intéressant de faire le point avec Raymond Théberge, Commissaire aux langues officielles depuis janvier 2018.

Assurer la dualité linguistique

Avec l’émergence de la Loi sur les langues officielles de 1969 est né le Commissariat aux langues officielles dont le rôle est de promouvoir la loi et surveiller sa mise en œuvre. Médiateur plus que bras armé, il protège les droits linguistiques et fait la promotion des langues officielles au sein de la société canadienne, aide à la résolution des problèmes, enregistre les plaintes et mène des enquêtes.

En 2019-2020 il a enregistré plus de 1300 plaintes, en augmentation de 25% par rapport à l’année précédente, dont plus de la moitié portaient sur les communications avec le public et la prestation des services. Dans son rapport annuel, le Commissaire aux langues officielles souligne la désuétude de la loi, l’insuffisance de promotion des deux langues officielles à l’échelon du Canada et le manque de respect de la loi de la part des institutions fédérales elles-mêmes.

Avant lui, les rapports des différents commissaires en étaient arrivés à la même conclusion , celle de l’inefficacité de l’application de la loi. Quant aux diverses études, elles montrent depuis dix ans le recul de la place du français dans l’espace public y compris dans la province francophone. Comme la loi sur les langues officielles que l’on doit au père de l’actuel Premier ministre Trudeau met sur un pied d’égalité l’anglais et le français comme si les deux langues avaient le même poids, cela revient à ajouter dans la balance des forces égales de part et d’autre, ce qui n’a pas pour effet de gommer les différences … Bref, la question linguistique reste toujours aussi sensible.

Révision en vue ?

La francophonie canadienne fait le point 23

Raymond Théberge est le 8ème commissaire aux langues officielles. Franco-manitobain, il est né 5 ans après que sa compatriote Gabrielle Roy ait été couronnée Prix Femina (1). Il a effectué ses études dans des universités anglophones aussi bien que francophones et a enseigné dans les universités francophones de Saint Boniface au Manitoba et de Moncton au Nouveau-Brunswick avant d’embrasser une carrière administrative.

Spécialiste de la francophonie en situation minoritaire, il domine le sujet de la réalité de la francophonie canadienne. Il souligne l’effervescence actuelle au niveau fédéral en matière de réflexion sur la dualité linguistique, le dépôt récent d’un document de réforme de la loi misant sur la protection du français y compris au Québec, les espoirs portés par le prochain Sommet sur le rapprochement des francophonies canadiennes en juin 2021, rencontre destinée à créer une meilleure solidarité entre francophones québécois et hors Québec afin de mieux ancrer la place du français au Canada.

Faisant le constat que le nombre de francophones augmente moins vite que la population canadienne dans son ensemble, il reste cependant raisonnablement optimiste face à l’augmentation du nombre des élèves fréquentant les écoles d’immersion, preuve selon lui que le concept de bilinguisme est bien adopté. Reste à chaque génération à s’adapter aux nouveaux défis et à utiliser les géants du web pour renforcer les communautés. Et de se poser la question de l’importance du facteur francophone dans le choix des immigrants.

Faisant référence à ses grands parents arrivés au Canada au début du 20ème siècle, il rappelle que le choix d’émigrer est une raison très personnelle, que les migrants choisissent d’aller là où l’emploi se trouve, en privilégiant les lieux où existent déjà des communautés installées.  

Immigrer c’est vivre la confrontation entre un rêve et une réalité. La force du Canada est d’être un pays d’immigration qui réussit à bien intégrer les nouveaux arrivés.

Raymond Théberge

Et de rappeler l’année 1913, année record en terme d’immigration qui vit arriver plus de 400.000 personnes dans l’Ouest. « Aujourd’hui, le nombre absolu de francophones n’est pas ce qu’il était il y a un siècle, les provinces ont eu par le passé des politiques différentes, le Québec est à part, mais il est clair que depuis les évènements de 2018 (2) l’Ontario s’est organisé et le Québec a décidé de revoir ses relations avec les francophones hors Québec, ce qui incite le gouvernement à revoir les programmes ».

Le gouvernement fédéral ira-t il jusqu’à réviser la loi au nom de l’égalité linguistique ? C’est l’histoire qui nous le dira…

Claude Ader-Martin

(1)Gabrielle Roy ( 1909-1983) est née à Saint Boniface. Enseignante, journaliste et auteure, elle fut la première lauréate étrangère du Prix Femina pour « Bonheur d’occasion ». en 1947.

(2)Monsieur Théberge fait référence à la crise politico linguistique déclenchée en Ontario en novembre 2018 suite aux décisions prises par le gouvernement provincial ontarien visant la suppression d’institutions de la minorité franco-ontarienne.

Quand la Nouvelle-France était aussi un quartier de Paris

Quand la nouvelle-france était aussi un quartier de paris 27
Le port de Dieppe, principal port d’embarquement des colons pour le Canada jusqu’en 1645 (Artiste Joseph Vernet, 1765, domaine public)

Dans la France de l’Ancien Régime, la Nouvelle-France désignait les colonies d’Amérique du nord, pour l’essentiel l’Acadie, le Canada et la Louisiane. A cette époque, la Nouvelle-France était aussi un quartier de Paris, fondé vers 1645, à l’ouest de l’actuelle rue du Faubourg Poissonnière, entre les rues Bleue et de Bellefond (9e arrondissement). On y accédait par la chaussée de la Nouvelle-France, au-delà de l’enceinte de Paris, depuis la rue Poissonnière. Pourquoi les fondateurs du quartier l’ont-ils appelé Nouvelle-France ? Ils savaient que leur chemin d’accès faisait partie de la route du poisson, la plus courte entre les Halles de Paris et le port de Dieppe qui était aussi le principal port d’embarquement des colons pour le Canada, donc la Nouvelle-France. Le Canada était alors à la mode depuis la défense héroïque de Québec par Samuel de Champlain en 1628 face aux corsaires anglais. Mais au XVIIIe siècle, le peuplement des colonies d’Amérique ne s’embarrassait plus guère de moralité et c’est pour des raisons bien moins glorieuses qu’on a appelé le quartier Nouvelle-France…


Un modeste quartier de guinguettes

Selon Jacques Hillairet, la chaussée de la Nouvelle-France, au moment de la fondation du quartier, n’était alors « … qu’un chemin bordé de jardins, de vergers, de vignes et, surtout, de guinguettes… ». En réalité, les guinguettes ne sont apparues comme telles dans les faubourgs de Paris qu’au cours du XVIIe siècle, au-delà de la limite fiscale de Paris, où le peuple boit un vin moins cher, car détaxé. Il s’agissait de cabarets où on pouvait boire et manger, mais surtout déjà accéder à un jardin d’été pour s’amuser le dimanche et les jours de fête. Les guinguettes ont ainsi prospéré dans les faubourgs de Paris pendant tout le XVIIIe siècle, passées les barrières d’octroi où on payait les droits d’entrée sur les vins.

Quand la nouvelle-france était aussi un quartier de paris 31
Extrait du plan de Paris de Pichon (daté de 1783), où figurent les deux barrières d’octroi (Ba), dans la rue Sainte-Anne (actuelle rue du Faubourg Poissonnière), aux croisements des rues d’Enfer (actuelle rue Bleue) et de Bellefond

Dans le quartier de la Nouvelle-France, les guinguettes étaient nombreuses le long de la rue de Bellefond, où la tentation a toujours été grande de faire transiter clandestinement vers la ville des quantités importantes de vins non taxés. Comme le précise Pascal Etienne, dans son étude approfondie du faubourg Poissonnière : « Dans cet habitat médiocre et soumis à l’inquisition permanente des commis de l’octroi, n’habitèrent jamais que des gens de modeste condition, alors qu’au nord et au sud du hameau primitif, se bâtiront tout au long du XVIIIe siècle une multitude d’hôtels et de maisons luxueuses. ». Située entre ses deux barrières d’octroi (voir la figure ci-dessus), la Nouvelle-France est toujours restée un modeste quartier d’artisans, d’ouvriers et de marchands, où les nombreuses guinguettes étaient autant de lieux de convivialité mais aussi de débauche. Au risque de ternir la réputation du quartier ?


Un mauvais lieu pour peupler les colonies d’Amérique

Ayant donc achevé ses préparatifs, il ne voulut pas attendre davantage pour mettre à exécution son projet. Ce qui le pressait de la sorte, c’était la privation qu’il croyait faire au monde par son retard, tant il espérait venger d’offenses, redresser de torts, réparer d’injustices, corriger d’abus, acquitter de dettes.

Le célèbre cabaret ramponeau « le tambour royal » au xviiie siècle, situé à la courtille du temple, 11e arrondissement (dessinateur etienne béricourt, licence cc0 1. 0 paris musées / musée carnavalet)

Dans le « Journal du compagnon vitrier du XVIIIe siècle Jacques-Louis Ménétra « , Daniel Roche estime que « …Le nom du quartier vient de l’appellation qu’on lui donna après 1675-1680, quand la police raflait systématiquement les mauvais lieux pour peupler les colonies d’Amérique[1]… ». Au-delà de la limite fiscale de la ville, la Nouvelle-France n’était pourtant pas le seul territoire de la rive droite à attirer les consommateurs parisiens de vins à bas prix. Parmi ses proches voisins, il y avait immédiatement à l’ouest, dans le prolongement de la rue de Bellefond, les Porcherons, et plus à l’est, la Courtille, pour ne citer qu’eux. On se bagarrait beaucoup dans ces trois quartiers hors barrières, auxquels accédait facilement le petit peuple parisien qui vivait en majorité au nord de la Seine. Les buveurs de vins n’étaient pas non plus les seuls fauteurs de trouble. Pour le comprendre, revenons au début du règne de Louis XIV…

En avril 1656, le roi crée l’Hôpital général dans le but de rassembler les pauvres qui errent dans les rues de Paris et mendient aux portes des églises. Du moins s’agit-il, à l’origine, de porter assistance aux « bons pauvres », c’est-à-dire à ceux qui sont privés de moyens de subsistance du fait des guerres, des crises économiques ou des épidémies. L’Hôpital général regroupe plusieurs établissements, dont La Salpêtrière, pour les femmes, et Bicêtre, pour les hommes. Très vite, l’œuvre de charité se transforme en œuvre de police. L’Hôpital général se met à emprisonner des pauvres dans le cadre de la législation sur la répression de la mendicité et du vagabondage qui va se durcir encore au cours du XVIIIe siècle. Fort opportunément, le lieutenant général de police, dont la charge a été créée par le roi en mars 1667, a maintenant la haute main sur l’administration de l’ordre public à Paris. Désormais, le quartier de la Nouvelle-France est naturellement surveillé par les policiers du Châtelet[2] et les archers de l’Hôpital général[3]. La topographie parisienne de la misère laisse peu de doute là-dessus…

La prison-hôpital de bicêtre au xviiie siècle (auteur inconnu, domaine public)

Dans son étude du monde des pauvres à Paris au XVIIIe siècle, Christian Romon s’est intéressé à la répression contre la mendicité et le vagabondage exercée par la police du Châtelet. Les archives judiciaires sont peu bavardes à ce sujet (cette mission policière est loin de passionner les commissaires au Châtelet) et peu éclairantes (les pauvres ne se racontent pas). Mais l’étude offre une vue d’ensemble pertinente de la mendicité à Paris au XVIIIe siècle et surtout ici de sa dispersion géographique. Un quart des mendiants identifiés ont été « capturés » au-delà des barrières de la ville, dans les garnis des Porcherons, de la Nouvelle-France, de la Courtille, des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Jacques, où ils trouvaient refuge. Les garnis étaient de véritables lieux de débauche, de fraude et de vente des marchandises volées. Comme le précise l’auteur : « … Le Paris des guinguettes est aussi celui des rafles nocturnes, des expéditions punitives, des descentes de police en tout genre. Les rafles réussissent dans le secteur nord-ouest de la ville parce que 62% de nos 165 logeurs y demeurent … ».

Dès lors, plus de doute, le quartier de la Nouvelle-France, comme ses proches voisins, est bien dans le viseur des forces de l’ordre et constitue une cible toute trouvée pour peupler les colonies d’Amérique. Quant au nom de Nouvelle-France, il faut bien rechercher son origine dans le contexte colonial de l’époque. Pour le comprendre, voici d’abord un bref rappel historique…


Un peuplement de l’Amérique bien peu moral

Depuis 1663, après la cessation d’activité de la compagnie de la Nouvelle-France, le roi a repris en charge la colonie du Canada. Jusqu’en 1673, il pratique une politique de peuplement vigoureuse, en finançant le passage de nombreux engagés, soldats et femmes à marier (les honnêtes « filles du roi »). Néanmoins, l’Etat accordera toujours par la suite la priorité au financement des guerres en Europe, si bien que son effort de recrutement de civils pour le Canada, comme pour la Louisiane, sera toujours faible et discontinu. En Louisiane, c’est une compagnie privée, la compagnie des Indes, qui organise le recrutement des émigrants, de 1717 à 1720, mais s’avère ensuite incapable d’attirer de nouveaux émigrants civils. Fort opportunément, en 1718 et 1719, trois ordonnances très sévères du conseil de Régence instaurent la déportation aux colonies d’Amérique, comme sanction courante, dans la législation contre les mendiants, vagabonds et « gens sans aveu ». Par cette politique résolument répressive, la Régence entend débarrasser le Royaume de ses éléments indésirables et ainsi forcer le peuplement de la Louisiane…

Poursuite de contrebandiers de sel non taxé ou faux-sauniers (source bécédia)

Jusqu’au printemps 1720, quelque 1300 faux-sauniers, fraudeurs de tabac, soldats déserteurs et autres criminels et vagabonds sont déportés en Louisiane. Dès 1719, la Régence encourage aussi la déportation des fils de famille arrêtés sur lettre de cachet et emprisonnés à Bicêtre, à la demande de leur famille, en raison de leur comportement scandaleux et déshonorant. Cet appel a sans doute du succès dans le quartier de la Nouvelle-France, car il est largement entendu dans les milieux sociaux les plus divers, notamment chez les artisans, les ouvriers et les marchands. Toutefois, en mars 1720, cette politique répressive se durcit brutalement. Sous l’impulsion de la compagnie des Indes, la Régence amplifie sa politique d’élimination du vagabondage en systématisant la déportation en Louisiane. Dès lors, les femmes ne sont même plus épargnées, qu’elles soient mendiantes, délinquantes, libertines ou prostituées, pour la plupart extraites de la Salpêtrière.

Conduite des filles de joie à la salpêtrière (artiste etienne jeaurat, 1757, collection musée carnavalet, domaine public)

Plus encore, les « bandouliers du Mississippi »[4] ont pour mission de traquer tous les mendiants et vagabonds dans les rues de Paris. Comme ils touchent une prime pour chaque personne arrêtée, ils capturent toutes sortes de gens indifféremment, usant de violences et de procédés arbitraires. Leurs exactions déclenchent de véritables émeutes dans la population. La Louisiane est dorénavant assimilée à une colonie de déportation et sa seule évocation ne suscite qu’effroi et colère. Certes, en mai 1720, le conseil de Régence doit se résoudre à interdire la déportation en Louisiane des vagabonds et des criminels. Mais la pratique trop commode de l’émigration forcée n’en est pas pour pourtant interrompue vers les Antilles et le Canada. Il est vrai qu’on n’envoie au Canada que les « bons prisonniers », les plus propres à être employés, comme les faux-sauniers ou les libertins arrêtés sur lettre de cachet.

Le rêve des premiers colons du Canada, à l’époque de Champlain, est maintenant bien loin. Le quartier est devenu un mauvais lieu destiné à peupler, sans gloire, la Louisiane et le Canada, c’est-à-dire la Nouvelle-France, d’où son nom. Pire encore, le durcissement de la pratique de l’émigration forcée, sous la Régence, témoigne sans conteste d’une régression morale chez le législateur. Malgré ce contexte difficile, les nombreuses guinguettes continuent d’attirer autant de consommateurs parisiens de vins à bas prix jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. Pourtant, c’est bien la fiscalité appliquée aux vins qui va forcer le destin du quartier, alors qu’il commence à se transformer depuis les années 1770…


Epilogue

L’objet ici n’est pas de détailler la transformation du quartier, qui lui a conféré, au cours du XIXe siècle, un aspect de plus en plus bourgeois. Une date-clé est cependant utile à rappeler. En 1784, la construction du mur des Fermiers généraux est décidée pour éviter les nombreux passages frauduleux à travers les barrières d’octroi. Mais en déplaçant ces barrières plus au nord, la Ferme générale prive la Nouvelle-France de toute son attractivité fiscale. Les guinguettes sont pourtant restées dans les mémoires comme le marqueur identitaire fort de ce quartier historique si bien situé sur la route la plus courte jusqu’au Canada, donc la Nouvelle-France. Le fait qu’au XVIIIe siècle, elles aient alimenté les prisons pour peupler les colonies d’Amérique ne relève finalement que du contexte politique et colonial.

Jean-Marc Agator

Références documentaires

Jacques Hillairet ; Connaissance du Vieux Paris ; Payot, Paris, Edition de 1956, revue en 1976.

Daniel Roche ; Le cabaret parisien et les manières de vivre du peuple (dans l’ouvrage collectif Habiter la ville – XVe-XXe siècles) ; Presses universitaires de Lyon, 1984.

Pascal Etienne ; Le Faubourg Poissonnière – Architecture, élégance et décor ; Bibliothèque nationale de France ; Ouvrage présenté par la D.A.A.-V.P., Paris, 1986.

Daniel Roche ; Journal de ma vie – Jacques-Louis Ménétra, compagnon vitrier au XVIIIe siècle ; Albin Michel, Paris, 1998.

Arlette Farge ; Les théâtres de la violence à Paris au XVIIIe siècle ; Annales, Année 1979, 34-5, pp. 984-1015.

Christian Romon ; Le monde des pauvres à Paris au XVIIIe siècle ; Annales, Année 1982, 37-4, pp. 729-763.

Gilles Havard, Cécile Vidal ; Histoire de l’Amérique française – Un peuplement multi-ethnique, pp. 193-248 ; Flammarion, Edition revue 2014.

Charles Frostin ; Du peuplement pénal de l’Amérique française aux XVIIe et XVIIIe siècles : hésitations et contradictions du pouvoir royal en matière de déportation ; Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest, Année 1978, 85-1, pp. 67-94.


[1] Nouvelle-France, mais également Antilles (Saint-Domingue, Guadeloupe, Martinique…).

[2] Commissaires au Châtelet et inspecteurs de police, qui assistaient le lieutenant général de police.

[3] Brigadiers de la police des pauvres.

[4] Corps d’archers spéciaux portant une bandoulière comme insigne.

De Marseille à l’Ouest canadien, un missionnaire à l’origine du vignoble de l’Okanagan.

Mon vignoble à l’abri du vent, se réchauffe au soleil levant.

Charles Pandosy, OMI 1825-1891

Au départ de Vancouver, nous prenons la direction de l’est à la découverte de deux belles vallées, celle de Fraser qui connut une brève ruée vers l’or et reste un haut lieu de rafting, et plus loin, du Sud au Nord, celle de la rivière Okanagan, célèbre pour ses vergers et ses vignobles implantés à l’initiative d’un missionnaire français au 19e siècle.

Passionnés de vins et de francophonie, nous optons pour la vallée de l’Okanagan, une région touristique surprenante avec des paysages grandioses de montagnes semi-désertiques qui contrastent avec le bleu émeraude de ses lacs et rives aux versants verdoyants.

De marseille à l’ouest canadien, un missionnaire à l’origine du vignoble de l’okanagan. 43

Carte d’identité

Située à près de 300 km à l’est de Vancouver, cette région est bordée au Sud par l’état américain de Washington, elle suit le tracé de la vallée de la rivière Okanagan sur plus de 250 km de long du Sud au Nord et s’étire le long de ses 4 lacs (Okanagan, Skaha, Vaseux et Osoyoos) dont le plus important lui a donné son nom.

Avec ses 2 000 heures d’ensoleillement par an, elle bat le record de la région la plus chaude et la plus désertique du Canada.

Actuellement, la région compte 300 000 habitants et poursuit son développement économique et démographique : la ville principale est Kelowna suivie par Penticton qui veut dire « là où on veut rester pour toujours » et Osoyoos, l’endroit le plus chaud, une région qui compte de nombreux retraités canadiens.

Elle est la 2e région agricole de la Colombie Britannique et fournit l’essentiel des fruits (pommes, fraises, cerises, abricots…) au pays. Mais c’est la viticulture qui a considérablement contribué à son développement actuel.

Okanagan river
Vignoble à Kelowna

Les premières vignes sont plantées dans la moitié du XIXe siècle par le père Charles Pandosy pour produire du vin de messe et approvisionner la mission. Il faut attendre la fin de la prohibition dans les années 1930 pour que des vignes soient plantées à des fins commerciales. Pendant les trente années suivantes, de nombreux plants de vignes furent importés d’Europe (principalement de France et d’Allemagne).

En 1988, à la suite de l’accord de libre échange avec les Etats-Unis, le gouvernement canadien subventionna les producteurs de la région pour qu’ils s’orientent vers une production de qualité ainsi fut créé la VQA (Vintners Quality Alliance) qui garantit un standard de qualité des vins aux consommateurs ; couronné par de nombreux prix et une reconnaissance internationale.

Aujourd’hui, la vallée compte 200 vignobles et une large variété de vins blancs -chardonnay, gewurtztraminer, pinot gris, sauvignon… et en rouges : pinot noir, merlot, syrah. Comme tous les grands vignobles du monde, la région a développé une grande offre oenotouristique : hébergement, circuits de visite et dégustation, cavistes … ainsi qu’une fête des vins.

De marseille à l’ouest canadien, un missionnaire à l’origine du vignoble de l’okanagan. 49
Mission Hill

A l’origine, un missionnaire visionnaire

De marseille à l’ouest canadien, un missionnaire à l’origine du vignoble de l’okanagan. 53

Originaire de Marseille, Charles Pandosy, missionnaire et oblat de Marie Immaculée sera affecté aux missions du territoire de l’Oregon. Parti du Havre en 1847, à l’âge de 22 ans, en compagnie d’un petit groupe d’oblats, ils débarquent à New York où leur périple se poursuit par voie terrestre jusqu’au fort Walla Walla (état de Washington) auprès des Indiens Yakimas.

Charles Pandosy est polyvalent et reste proche des autochtones malgré les tensions avec les colons, il réalisera une grammaire dictionnaire dans la langue des Yakimas.

En 1858, suite au conflit entre l’armée américaine et les Amérindiens, les autorités religieuses vont muter Pandosy dans leur nouvel établissement d’Esquimalt, dans l’île de Vancouver pour fonder une mission dans le sud de la Colombie Britannique.

Au cours de l’été 1859, il se rend dans la vallée de l’Okanagan pour y établir la première colonie permanente de Blancs : la Mission de l’Immaculée Conception plus couramment appelée « Mission du Père Pandosy », elle comprenait une maison et une chapelle à ses débuts.

Tout au long de sa carrière, le père Pandosy fut régulièrement muté dans les missions de la congrégation (Fort Rupert= Port Hardy, Mission Ste Marie en aval du Fraser, Lac Stuart, Okanagan …) avant de revenir définitivement dans l’Okanagan en 1887.

C’est au cours de cette période qu’il fit planter les premiers arbres fruitiers et les vignes dans la vallée. Pandosy encouragea les colons à occuper les terres de cette zone fertile et initia les Indiens à l’agriculture. De nombreux témoignages écrits font foi de ses qualités (musicien, botaniste et agriculteur, professeur, négociateur …) et de sa popularité auprès des Indiens et des paroissiens. Il meurt en 1891 à Penticton.

De marseille à l’ouest canadien, un missionnaire à l’origine du vignoble de l’okanagan. 57
Site de la Mission du Père Pandosy - Kelowna

Depuis sa mort, Charles Pandosy est entré dans l’histoire de la vallée de l’Okanagan : des films, des pièces de théâtre, une rue à son nom, un circuit avec quelques lieux de mémoire… entretiennent l’histoire locale ainsi que les bâtiments en briques des premiers pionniers qui l’ont accompagné dans cette aventure comme Eli et Marie-Louise Lequine et bien d’autres qui se sont établis sur l’avenue Bernard, artère principale et commerçante de Kelowna1.

Aujourd’hui, dans l’espoir de découvrir l’Ouest canadien et de se faire un peu d’argent, les Canadiens francophones jouent un rôle important dans l’industrie agricole de la région depuis les années 1980 avec le développement du vignoble, des pépinières et des vergers. Cette migration estivale devenue rituelle de l’Est vers l’Ouest, se poursuit encore de nos jours.

Anne Marbot

1 Kelowna : le nom de la ville est tiré d’une légende rapportant qu’un groupe d’Indiens se serait écrié « Kim-ach-touch » en apercevant Auguste Guillard, un colon français, sorti à 4 pattes de son habitation sous terre. Ils le comparaient à un ours noir compte tenu de sa longue chevelure et barbe, un surnom qui resta pour désigner à la fois Guillard et la région. Toutefois, les habitants décidèrent d’adapter un nom plus facile à prononcer, « Ke-low-na » qui veut dire « ours grizzly ».

Source

  1. document d’archives : lettre du Père Pandosy à son supérieur.
  2. Site des oblats : www.omiworld.org
  3. Dictionnaire biographique du Canada (Vol.XII, Univ. Laval/Univ. Toronto) en ligne.

L'ambition déçue de la nouvelle colonie de Guyane

En février 1763, à l’issue de la guerre de Sept Ans, le traité de Paris mettait fin à la présence française en Amérique du nord. La France ne conservait que le petit archipel de Saint-Pierre et Miquelon et ses droits de pêche à Terre-Neuve. Elle préservait cependant ses principales possessions en Guyane et aux Antilles (Saint-Domingue, Guadeloupe, Martinique, Sainte-Lucie). Le duc de Choiseul, secrétaire d’Etat à la Guerre et à la Marine, avait surtout de grandes ambitions pour la Guyane. Son projet de nouvelle colonie de Guyane, à l’embouchure de la rivière Kourou, ne manquait pas d'audace. Il prévoyait de recruter 10000 paysans blancs chargés d’élever du bétail et de faire pousser des cultures vivrières pour le compte de grands propriétaires terriens, en échange d’un salaire et d’une allocation du roi. Après tout, les Anglais avaient bien gagné la dernière guerre en s'appuyant sur leurs colonies d'Amérique du nord, presque uniquement peuplées de Blancs. En établissant une pareille colonie, Choiseul espérait ainsi protéger les colonies françaises des Antilles. Malheureusement, le projet de nouvelle colonie de Guyane ne vit jamais le jour, victime d'une incroyable légèreté dans sa préparation et son exécution. Voici quelques éléments d'explication…

L'ambition déçue de la nouvelle colonie de guyane 61
La pointe des Roches à l'embouchure de la rivière Kourou (auteur Cayambe, licence CC BY-SA 3.0)

Une colonie de travailleurs blancs

En réalité, les autorités françaises ne songeaient qu’à consolider ce qui restait de leur empire colonial, fondé sur des colonies de plantations esclavagistes et une abondante main d’œuvre d’esclaves africains. Avec 5000 esclaves noirs et seulement 750 Blancs, la Guyane avait bien besoin de lourds investissements. Mais elle souffrait d'une absence criante du gouvernement à l'intérieur du pays où la couverture forestière protégeait les esclaves en fuite. Plutôt que de maintenir une société esclavagiste, le gouvernement préféra donc encourager la migration massive de travailleurs libres blancs, considérés comme de loyaux sujets. Il s'inspirait d'une doctrine naissante promue par certains économistes, les “physiocrates”, selon laquelle toute richesse vient de la terre et la seule classe productive est celle des agriculteurs. Des riches fermiers se voyaient attribuer des terres ainsi que des paysans blancs salariés pour les défricher et les cultiver, en proportion du capital investi. Ces mêmes paysans recevaient des petits terrains, mais sans pouvoir les exploiter avant cinq ans. Un tel schéma était-il viable ni même souhaitable pour des travailleurs blancs ainsi réduits à l'état de dépendance ? C'est pourtant ce schéma qui fut appliqué à la nouvelle colonie de Guyane, dans lequel l'esclavage n'avait pas sa place…

L'ambition déçue de la nouvelle colonie de guyane 65
Carte de 1762 de l'embouchure de la rivière Kourou, montrant l'emplacement de la mission jésuite (auteur Jacques-Nicolas Bellin, source Manioc)

Choiseul nomma deux adeptes de la physiocratie, l'un comme gouverneur, l'autre comme intendant de la nouvelle colonie. Celle-ci avait pour seule mission d'élever du bétail et de produire des vivres indéfiniment pour alimenter les marchés des Antilles. Pourtant, quand M. de Préfontaine, le commandant de la nouvelle colonie, fut nommé, l'emplacement de la colonie n'était même pas connu avec précision. C'est seulement en juillet 1763 que Préfontaine arriva enfin à Cayenne, accompagné des 100 premiers colons, français, canadiens, savoyards et irlandais. Il choisit finalement l'embouchure de la rivière Kourou, au nord-ouest de Cayenne, espérant utiliser les bâtiments de la mission jésuite abandonnée. A la fin de l'année, les colons avaient construit un fort, asséché les marais et cultivé des jardins, vite rejoints par un régiment de soldats et une poignée de propriétaires terriens. Avec un taux de mortalité de seulement 5%, tout semblait se dérouler idéalement. Particulièrement avisé, Préfontaine comptait sur un peuplement progressif de la colonie, si bien qu'il n'avait clairement pas prévu d'accueillir plus de 2000 nouveaux colons d'ici un an. Mais en cette fin d'année 1763, Choiseul avait déjà recruté les 10000 colons blancs qui devaient peupler la colonie…

Le désastre de l'expédition de Kourou

La grande majorité des colons avaient été recrutés aux frontières est de la France, en Bavière et en Alsace (dits “allemands”). L'opération avait été rondement menée mais échappait à tout contrôle. Le port de Rochefort était maintenant envahi par 11000 allemands, ce qui doublait la population de la ville. Les autorités françaises n’avaient pas pu ou pas voulu canaliser ces flux inédits de migrants à travers le royaume. Certes, l’offre du roi de France était convaincante et les opérations de communication efficaces. Le roi s’engageait à apporter une aide généreuse aux migrants pour faciliter leur voyage jusqu’à Rochefort puis, pendant trois ans, leur établissement en Guyane. Cependant à Rochefort, sur les quais boueux de la Charente, les conditions sanitaires étaient déplorables. Les autorités locales redoutaient que des maladies ne se déclenchent parmi la multitude de familles entassées. Malgré ces mises en garde, Choiseul donna l’ordre insensé de faire embarquer les migrants à tous prix....

L'ambition déçue de la nouvelle colonie de guyane 69
L’île du Diable vue depuis l’île Royale, deux des trois îles du Salut, avec l’île Saint-Joseph, au large de Kourou (auteur Cayambe, licence CC BY-SA 4.0)

En février 1764, quand les premiers bateaux de migrants arrivèrent à Cayenne, la nouvelle colonie de la rivière Kourou n’était absolument pas prête à les recevoir. Les migrants furent dirigés à la hâte vers les îles du Salut, au large de Kourou, où les conditions d’accueil précaires, les maladies et la malnutrition firent des ravages. D’après l’ethnologue Bernard Cherubini, sur les 14000 colons blancs envoyés en Guyane en 1764, environ 11000 périrent pendant leur voyage ou dans les premiers mois suivant leur arrivée dans la colonie. Tous ces colons étaient en grande majorité allemands, mais aussi acadiens ou canadiens. Sur les 3000 colons restants, environ 2000 furent rapatriés et à peine un millier survécurent au désastre et restèrent en Guyane dans des conditions plus ou moins difficiles. Parmi ces colons restés en Guyane, les familles acadiennes avaient gardé l'espoir de rester ensemble…

Survivance d'une "Acadie guyanaise"

L'ambition déçue de la nouvelle colonie de guyane 73
Carte des localités de Guyane (auteur Sémhur, licence CC BY-SA 3.0)

En 1765, quelque 40 familles de paysans et de pêcheurs acadiens s'étaient ainsi regroupées dans des communautés du littoral guyanais, à Kourou, Sinnamary et Iracoubo, fondées sur des alliances et des liens de solidarité. En réalité, il s’agissait de familles acadiennes et canadiennes provenant de l’Île Saint-Jean (actuelle Île-du-Prince-Edouard) et de l’Île Royale (actuelle Île du Cap-Breton), rejointes par quelques familles allemandes. Bernard Cherubini s’est interrogé sur la capacité de ces 40 familles à survivre et à prospérer en marge de la société créole guyanaise et des grands projets de développement économique de la Guyane. On peut penser que ces communautés ont eu la volonté de maintenir une unité culturelle et économique, en marge des centres de pouvoir, politiques et économiques. Ce processus contribua à faire émerger une “Acadie guyanaise” pendant trois ou quatre générations. Aujourd’hui, cette identité acadienne semble s’être diluée dans la culture créole dominante, sous la forme d’une identité culturelle nouvelle appelée parfois “Créoles de la côte”.

Jean-Marc Agator

Références documentaires

Christopher Hodson; The Acadian Diaspora - An Eighteen-Century History, The Tropics (pp. 79-116); Oxford University Press, 2012.
Bernard Cherubini ; Les Acadiens en Guyane (1765-1848) : une “société d’habitation” à la marge ou la résistance d’un modèle d’organisation sociale ; Port Acadie, Numéro 13-14-15, printemps-automne 2008, printemps 2009.
Jean-François Mouhot ; Les réfugiés acadiens en France, 1758-1785, l’impossible réintégration ? Les projets de renvoi dans les colonies (pp. 71-74) ; Presses Universitaires de Rennes, 2012.
Gilles Havard et Cécile Vidal ; Histoire de l’Amérique française, La chute d’un empire (pp. 611-669) ; Flammarion, Edition revue, 2014.

Trente ans de modération !

A l'occasion de son 30e anniversaire, l'organisme Educ'alcool a reçu ce mois-ci la Médaille du Lieutenant-gouverneur du Québec pour mérite exceptionnel, la plus haute décoration de son programme de distinctions honorifiques en reconnaissance de ses actions en faveur de la société québécoise.

Distinction qui vient récompenser trois décennies de travail à faire connaitre le bon "mode d'emploi" de la consommation d'alcool, non pour la proscrire de manière rigide et vertueuse mais pour en promouvoir une consommation modérée et responsable.

Le lieutenant-gouverneur du québec j-michel doyon remet la médaille à hubert sacy, directeur général d'educ'alcool #modération alcool
le Lieutenant-gouverneur du Québec J-Michel Doyon remet la Médaille à Hubert Sacy, directeur général d'Educ'alcool

Ce n'était pas une association de cinq inconditionnels de la camomille qui a imaginé il y a trois décennies de créer une structure destinée à mener des actions de prévention et d'éducation pour faire des Québécois de bons buveurs plutôt que de gros buveurs.

Les chiffres étaient là. Au Québec comme dans le reste du Canada, la moitié des graves accidents de la route étaient alors dus aux excès de boissons fortes, principalement en fin de semaine et durant les périodes festives.

Sachant que l'on peut déguster sans s'enivrer, il n'était question de jeter l'anathème, ni sur les producteurs, ni sur les consommateurs, mais plutôt de trouver les moyens de susciter des comportements modérés vis à vis des boissons alcoolisés. Ils savaient de quoi ils parlaient.

L'un des pères fondateurs n'était il pas Ghislain K. Laflamme, avocat québécois, qui avait découvert la filière des vins et des spiritueux en devenant le PDG de la Régie des alcools, des courses et des jeux du Québec au début des années 80, devenu expert en dégustation ?

Trente ans de modération! 79
Intronisation de Ghislain K. Laflamme par la Connétablie de Guyenne Côtes de Bourg en 2011.

Il s'agissait dés lors, et encore maintenant pour Educ'alcool d'éduquer le grand public et tout particulièrement les jeunes à la consommation d'alcool, valoriser la culture du goût au détriment de celle de l'ivresse, fournir des informations sur les effets physiologiques et psychologiques de l'alcool en œuvrant en partenariat avec la filière des négociants, vignerons et viticulteurs québécois, les associations de producteurs de bière et de cidre, distillateurs, agents promotionnels et la Société des alcools du Québec qui y siègent au conseil d'administration.

Un Conseil scientifique entièrement bénévole formé de chercheurs, psychologues et médecins récemment constitué éclaire de surcroit la structure de ses conseils et recommandations.

Communication utilisant le ressort humoristique

Comme rien ne peut se faire sans argent, Educ'alcool puise son financement dans les prélèvements faits par la SAQ sur les ventes des produits de ses membres institutionnels, ce qui leur permet de remplir leurs obligations légales en application de la règlementation sur la promotion, la publicité et les programmes éducatifs en matière de boissons alcooliques.

Les membres qui ne commercialisent pas leurs produits via la SAQ versent leurs contributions directement à l'organisme (En 2020, son budget s'élève à 3,5 millions de dollars canadiens soit environ 2,3 millions d'euros). Ce n'est pas pour autant que le travail sérieux mené depuis 1990 se traduit par une manière de communiquer ennuyeuse ou moralisatrice.

Au Québec, on donne dans l'humour ou la dérision plutôt que dans le catastrophisme, que ce soit en son ou en images.

Trente ans de modération! 83
Trente ans de modération! 87

Boire un petit coup c'est agréable......mais il ne faut pas rouler dessous la table...

Campagnes de prévention et d'information ont porté leurs fruits et bien que l'organisme ne s'arroge pas le bénéfice des progrès réalisés en la matière, il profite de ce trentième anniversaire pour souligner quelques statistiques : si au Canada, les Québécois sont en tête pour la consommation d'alcool, ils sont les derniers en revanche pour la consommation excessive et les jeunes retardent de plus en plus l'âge du début de consommation.

C'est au Québec aussi que l'on compte le moins de personnes dépendantes (2,7%) et la proportion d'accidents mortels dûs à l'ébriété a diminué de 20 en 30 ans , passant de 50% à 30%.

Les publications d'Educ'alcool sur l'alcool et la santé sont distribuées jusque dans les hôpitaux et le taux de crédibilité de l'organisme dont l'accroche publicitaire est : " La modération a bien meilleur goût" s'élève à 97% auprès de la population. Considéré comme un intervenant majeur en terme de prévention, déjà félicité en 2010 par l'Assemblée nationale du Québec, Educ'alcool a donc reçu la Médaille pour mérite exceptionnel des mains de Monsieur J-Michel Doyon, lieutenant gouverneur du Québec1.

Distinction remise à son directeur général Hubert Sacy qui l'a reçue avec joie au nom de l'organisme et a tenu à associer l'ensemble de ses partenaires, tout en remarquant au passage, qu'il ne s'agissait pas de s'endormir sur des lauriers fussent ils bien mérités, mais de continuer le travail accompli.

Soulignant au passage les défis à relever tout particulièrement à une époque ou d'aucuns auraient tendance à s'ériger en conseillers ou spécialistes au nom de la liberté de dire et faire, et d'autres de verser dans des approches idéalistes et diabolisantes en matière de consommation d'alcool. Les mots du bon sens, et de la réflexion rimant naturellement avec modération.

Trente ans de modération! 91

1Le lieutenant -gouverneur est le représentant de la couronne Britannique dans chaque province canadienne.

Claude Ader-Martin

Les origines françaises de Terre-Neuve

Terre-neuve, port-au-port
La route des ancêtres français sur la côte ouest de la péninsule de Port-au-Port (source Le Corridor Canada)

Dans la province canadienne de Terre-Neuve et Labrador, les Francophones sont aujourd'hui très minoritaires (0,5%), mais plus concentrés dans trois régions principales : la péninsule de Port-au-Port, la capitale St. John’s et le Labrador. C’est dans la péninsule de Port-au-Port, sur la côte ouest de Terre-Neuve, que se situent les trois villages historiques qui forment le cœur authentique de la population terre-neuvienne d’expression française : Cap-Saint-Georges, La Grand’Terre et L’Anse-à-Canards. L’origine de ces trois communautés remonte au 19e siècle, quand des colons acadiens de la baie Saint-Georges firent souche dans la péninsule de Port-au-Port avec des pêcheurs français qui s’y étaient établis. Ils forgèrent ainsi la culture traditionnelle franco-terre-neuvienne. Comment s'est opéré ce rapprochement singulier ?

Les origines françaises de terre-neuve 97
Situation de la colonie de Plaisance, fondée en 1662, dans la zone d'influence française jusqu'en 1713 (source Jacques Leclerc)

Pour le comprendre, il faut remonter au siècle précédent, en 1713, quand fut signé le traité d’Utrecht. La France avait dû céder à la Grande-Bretagne la colonie de Plaisance (aujourd'hui Placentia) et renoncer à tout droit territorial sur l’île de Terre-Neuve et l'archipel voisin de Saint-Pierre et Miquelon. Cependant, malgré la perte de l’Acadie péninsulaire, rebaptisée Nouvelle-Ecosse, elle avait conservé l’île Saint-Jean (actuelle Ile-du-Prince-Édouard) et l’île Royale (actuelle île du Cap-Breton). Elle avait aussi conservé des droits de pêche et de sécherie saisonniers sur la côte nord de l’île, sans être autorisée à hiverner sur l’île ou y construire des établissements permanents. Ce point est absolument essentiel. Il fallait préserver les intérêts français à Terre-Neuve dont l'économie reposait entièrement sur la pêche à la morue et le commerce…

Importance vitale du French Shore

Protégée par sa forteresse, la colonie de Louisbourg, capitale de l'île Royale, se substitua rapidement à Plaisance comme colonie française de pêche et de commerce dans le golfe du Saint-Laurent. Dès 1714, la plupart des habitants de Plaisance avaient choisi d'abandonner leur colonie pour rester français et s’établir à l’île Royale. Sur les côtes de Terre-Neuve, les nouveaux droits de pêche et de sécherie s'étendaient maintenant depuis le Cap Bonavista jusqu’à la Pointe Riche (French Shore). Les pêcheurs français, notamment normands, bretons et basques, connaissaient ces côtes, qu'ils appelaient "Petit Nord", depuis deux cents ans, alors que les Britanniques préféraient les côtes de la péninsule d'Avalon, siège de leur capitale St. John’s.

Les origines françaises de terre-neuve 101
Le French Shore selon les traités signés, jusqu'à l'abandon par la France de ce droit exclusif en 1904 (source Jacques Leclerc)

En 1763, le traité de Paris mit fin définitivement à la présence française en Amérique du Nord, sauf à Terre-Neuve, où les Français conservaient leurs droits de pêche et de sécherie sur le French Shore. En guise de "dédommagement", le petit archipel de Saint-Pierre et Miquelon leur fut restitué, afin de servir de base française d’un commerce qui se voulait toujours aussi lucratif. Le traité de Paris n’autorisait la France à ne construire que des bâtiments civils sur l’archipel, pour les seuls besoins de la pêche, en maintenant seulement une petite garnison pour en assurer la police.

En 1783, le traité de Versailles, qui reconnaissait l’indépendance des Etats-Unis, déplaça le French Shore sur la côte ouest de Terre-Neuve, entre le cap St. John et le cap Ray. Les pêcheurs français retrouvaient la région de la péninsule du Port-au-Port et de la baie Saint-Georges qu’ils avaient dû quitter après l’abandon de la colonie de Plaisance. Mais toute colonisation française restait en principe illégale, même si au sud, quelques familles se déplaçaient clandestinement vers l'ouest devant la pression des autorités britanniques…

Au cœur de l'identité franco-terre-neuvienne

C’est pourtant à Point Sable (Sandy Point) et Saint-Georges, seul havre protégé de la baie Saint-Georges, que les premiers réfugiés acadiens s’installèrent dès la fin du 18e siècle. L’endroit semblait idéal, à l’abri des instabilités dues au conflit franco-britannique dans le golfe du Saint-Laurent. Ensuite, l’immigration acadienne se poursuivit, toujours de façon plus ou moins licite, avec un pic important entre 1820 et 1850, à partir de l’île du Cap-Breton et des îles de la Madeleine. Vers 1850, les Acadiens de la baie Saint-Georges étaient beaucoup plus nombreux que les colons anglophones. Il y avait aussi des Français, peu nombreux. Qui étaient-ils ?

Les origines françaises de terre-neuve 105
Carte de la péninsule de Port-au-Port (auteur Muckapedia, licence CC BY 3.0)

Pour la pêche sédentaire de la morue à Terre-Neuve, les armateurs recrutaient dans les ports normands et bretons des matelots de métier, mais aussi des hommes mi-marins mi-paysans qui venaient de l’arrière-pays plus pauvre. Les équipages étaient complétés par des mousses et des novices qui étaient ainsi formés avant de servir dans la marine nationale.

La vie à bord des bateaux de pêche ou à terre sur les grèves était-elle trop dure ? La perspective du service militaire obligatoire insupportable ? Ou l’attrait d’une bonne terre à cultiver irrésistible ? Certains pêcheurs devenaient alors déserteurs, sans doute encouragés par l’absence de police dans la baie Saint-Georges, où ils étaient majoritaires parmi les Français.

Les origines françaises de terre-neuve 109
Entrée du parc Boutte du Cap, à Cap-Saint-Georges (source Le Corridor Canada)

C’est dans la deuxième moitié du 19e siècle que les Acadiens établirent des relations avec les nombreux déserteurs français qui s’étaient installés dans la péninsule de Port-au-Port.

Pour la plupart, ces pêcheurs étaient d’anciens paysans bretons qui, en se mariant avec des femmes acadiennes, fondèrent les trois noyaux historiques de culture traditionnelle franco-terre-neuvienne.

Qui était le premier Acadien de la baie Saint-Georges ?

Peut-être s’agit-il d’un dénommé François Benoit, né vers 1764 aux îles Malouines (alors éphémère colonie française), de parents acadiens exilés en 1758 à Saint-Malo. Il se serait marié le 20 juillet 1790 aux îles Saint-Pierre et Miquelon avec Anne L’Officiel, fille d’Henri L’Officiel, premier colon d'origine française de la baie Saint-Georges. Les deux époux habitaient probablement déjà dans la baie Saint-Georges (source Gary R. Butler et site généalogique Geneanet).

Jean-Marc Agator

Références documentaires

Jacques Leclerc ; L’aménagement linguistique dans le monde (Terre-Neuve et Labrador, Saint-Pierre et Miquelon) ; Université Laval, Québec, 2019.

Gary Reginald Butler ; L’Acadie et la France se rencontrent : le peuplement franco-acadien de la baie Saint-Georges, Terre-Neuve ; Newfoundland Studies 10-2, 1994.

André Magord ; Les Franco-Terre-neuviens, dans l’ouvrage collectif La Francophonie
nord-américaine ; Presses de l’Université Laval, Québec, 2012.

Nicolas Landry et Nicole Lang ; Plaisance et l’île Royale, 1658-1758, dans l’ouvrage collectif La Francophonie nord-américaine ; Presses de l’Université Laval, Québec, 2012.

Quand Menier, roi du chocolat, s'offrait une île au Canada

Les enfants de la génération d'après guerre ( celle de 39/45) se voyaient offrir à l'heure du goûter, des tartines beurrées agrémentées de quelques carrés d'un chocolat noir et amer. Deux marques se disputaient alors les faveurs du public des classes moyennes : Menier et Cemoi. La petite fille que j'étais préférait nettement la première, non en raison de son goût, mais à cause de la belle image qui ornait son papier d'emballage et à laquelle je pouvais m'identifier.

Il s'agissait d'une écolière aux nattes sagement tressées qui copiait sur un mur jaune d'or et comme un devoir d'écriture, le nom de la marque du chocolat. Je n'imaginais pas alors que son propriétaire s'était distingué à la fin du 19ème siècle au Canada francophone par un projet d'envergure. L'affaire fut de courte durée mais elle eut des répercussions jusqu'à aujourd'hui.

Une dynastie de pionniers

Quand menier, roi du chocolat, s'offrait une île au canada 113

En 1895, Henri Menier, industriel influent dont la famille a fait fortune dans la production industrielle du chocolat, achète l'île d'Anticosti pour en faire une réserve de chasse et de pêche à son propre usage. C'est un grand patron que l'on peut qualifier d'éclairé ou de paternaliste selon de quel bord on se place.

Quoi qu'il en soit, son père avant lui et ses deux frères ont le souci d'une certaine forme de bien-être pour les ouvriers, persuadés qu'on ne peut tirer le meilleur, que des gens que l'on traite avec un minimum d' humanité. Son grand-père Jean-Antoine-Brutus Menier, fondateur de la dynastie a acquis en 1825 à Noisiel, en Seine et Marne, un moulin destiné à faire fonctionner une fabrique de poudres et farines à l'usage des droguistes.

Farines dont le chocolat, considéré alors comme un produit à usage pharmaceutique. Son fils Emile- Justin, républicain affiché, lui succède à sa mort en 1853 et abandonne vite l'activité pharmaceutique de l'usine pour se consacrer exclusivement à la production de chocolat alimentaire. Sa matière première vient du Nicaragua où il a acquis une plantation de cacaoyers. L'usine est considérée à l'époque comme unique en son genre sur le plan de l'organisation du travail, des procédés et des machines. Des récompenses saluent sa politique sociale avant-gardiste.

Menier fonctionne alors peu à peu comme une multinationale contrôlant toute la chaine du cacao depuis les plantations jusqu'à la distribution grâce à sa flotte de navires marchands, en passant par la production de sucre grâce à l'acquisition d'une raffinerie.

A la mort d'Emile-Justin en 1881, ses trois fils n'ont plus qu'à continuer l'oeuvre impulsée par les deux générations précédentes tout en y apportant leur valeur ajoutée. Si Gaston fait tourner la boutique, Henri, l'aîné sera à l'origine d'un nouveau système de refroidissement destiné au démoulage des tablettes, à la plantation d'une peupleraie voisine pour la fabrication des caisses d'emballage, à la création d'un chemin de fer privé reliant l'usine directement à la gare de l'Est. Ses idées sont celle d'un précurseur qui passe une partie de son temps à bord de ses yachts dont certains l'amènent à croiser dans les mers du nord de l' Europe.

En 1890, l'usine produit la moitié de la consommation du chocolat en France. En 1893, elle est déclarée "Première chocolaterie du monde" lors de l'Exposition Universelle de Chicago. Quand au faire-savoir, il est partie intégrante du savoir-faire, la "petite fille Menier", ambassadrice de la marque ayant fait son apparition en 1892 le long des voies ferrées, dans les gares et sur les omnibus parisiens. Autant dire que si leur père avait été surnommé "Le baron du Cacao" les fils étaient devenus les rois français du chocolat.

Une île comme Paradis

Quand menier, roi du chocolat, s'offrait une île au canada 117
Anticosti dans le golfe du Saint-Laurent

Henri Menier est un homme cultivé. Comme nombre de ses contemporains de l'époque, il est attiré par les grands espaces et rêve de contrées encore vierges , ou presque, tout comme l'a fait avant lui un autre Français Henry de Puyjalon né au château de Gluges dans l'actuel département français du Lot.

On sait que ce dernier était venu au Québec en 1872 pour y faire l'exploitation de pierres lithographiques à Château-Richer, près de Québec et que l'affaire ayant échoué, il était resté au Québec pour y étudier la faune et la flore de la côte nord que l'on appelait Labrador à l'époque. Amoureux de la nature et défenseur des espèces déjà surexploitées, précurseur d'études environnementalistes, il est l'auteur d'ouvrages qui ont fait date (1). Dans ses papiers conservés aux Archives Nationales du Canada, on retrouvera plus tard un contrat manuscrit rédigé à Québec en 1887 par lequel il se voit confier la vente de l'île d'Anticosti pour le prix de 5 millions de francs de l'époque en échange d'une commission de 5 à 10%. Mais ce n'est pas Puyjalon qui servira d'intermédiaire. Henri Menier qui n'y avait pas mis les pieds envoya un de ses émissaires Georges Martin-Zédé.

A l'issue d'une mission d'exploration de 10 jours en juillet 1895, ce dernier déclara l'affaire faisable, voyant dans l'ile un potentiel de développement forestier, d'énergie électrique et de pêcheries. C'est ainsi que pour une valeur bien moindre estimée à quelques 150.000 $, Henri Menier acquit cette ile entourée de falaises calcaires de près de 8000 km2 s'étalant sur 220 km de long et 56 à son point le plus large.

Explorée par Jacques Cartier au 16ème siècle, elle est devenue sous le Régime français une Seigneurie offerte à Louis Jolliet en 1680, puis annexée à Terre-Neuve lors de la chute de la Nouvelle-France. Rendue au Canada, elle devient propriété d'une compagnie immobilière de Montréal avant d'être vendue à un homme d'affaires anglais en 1884. Ce dernier, mis en faillite la repropose à la vente. En devenant propriétaire d' Anticosti, Menier achetait un espace de liberté qu'il voulait consacrer à la pêche, à la chasse et à des loisirs d'homme riche.

Il y eut bien quelques esprits chagrins pour suggérer que la France cherchait par ce biais à recoloniser son ancienne possession du nord de l'Amérique d'autant que Menier s'arrangeait pour exproprier le petit nombre des habitants de l'ile, ne gardant comme locataires que ceux qui , priés de se soumettre au règlement intérieur de l'île dicté par lui-même, étaient prêts à travailler pour lui. Mais tous étaient éblouis par la magnificence du "château" que l'homme d'affaires s'était fait construire à grands frais dans les dix années suivant l'achat de l'île.

Quand menier, roi du chocolat, s'offrait une île au canada 121
Quand menier, roi du chocolat, s'offrait une île au canada 125

En effet, les cinq étages de la bâtisse dessinée par Sauvestre, l'architecte de la cité de Noisiel, coiffée de bardeaux d'ardoise, l'immense verrière à fleur de lys sont visibles de loin.

Même si les insulaires ne sont pas autorisés à s'approcher de trop près, ils n'ignorent pas l'existence du piano à queue venu de Paris, des cheminées de marbre et de la richesse du mobilier, des tapisseries, tableaux, argenterie, porcelaines et cristaux. Le personnel pléthorique est là pour les renseigner. De Port-Menier, un wagon tiré par une locomotive française amène les visiteurs de marque jusque chez leur hôte français (2).

Pâte à papier et acclimatation d'espèces animales sauvages

Menier et son représentant Georges Martin Zédé ont d'abord une vision économique de la transformation de l'ile (3). Il s'agit d'y développer des activités artisanales et industrielles : production d'engrais à partir du goémon, introduction de bétail, élevage de renards, usines de briques et de ciment, ateliers mécaniques, construction de routes et de phares, construction d'un réservoir d'eau douce, lutte contre les moustiques...Pour faire de son domaine un paradis de pêche et de chasse, Henri Menier doit modifier l'environnement en commençant dès 1896 à introduire plusieurs espèces de gibier dont quelques bisons et des wapitis qui n'y survivront pas mais aussi des orignaux, des castors, des renards argentés, des lièvres et 220 cerfs de Virginie qui s'y sont multipliés au point qu'un siècle plus tard, l'île en compte environ 150.000 et est reconnue pour la qualité exceptionnelle de la chasse au cerf ( 9.000 têtes chaque année).

Quant à la pêche à la morue, activité traditionnelle des pêcheurs de l'ile, elle est progressivement remplacée par celle du homard. En 1910, Henri Menier décide de se lancer dans l'exploitation du bois pour l'industrie papetière, activité qui entraine la construction d'un chemin de fer pour le transport des billes et l'expédition de pâte à papier. Ainsi nait Port-Menier, seul village de l'ile à ce jour.

Quant à Henri, les investissements d'importance qu'il fait pour son île ne semblent pas l'affaiblir financièrement puisque quelques mois avant sa mort, il acquiert un "vrai"château en France, et pas le moindre puisqu'il s'agit de celui de Chenonceau .

Classement Unesco
Quand menier, roi du chocolat, s'offrait une île au canada 129
(photo Université de Sherbrooke)

C'est ainsi que d'une ile très peu peuplée de petits pêcheurs de morue, l'un des rois français du chocolat fit un territoire aux prétentions économiques et écologiques d'envergure. Pas pour longtemps.

A sa mort en 1913, Henri Menier laissait à son frère Gaston un héritage difficile à gérer à distance.

Ce dernier revend l'ile en 1926 à une compagnie forestière tout en encaissant un bénéfice substantiel par rapport au prix d'achat : 50 fois le prix de vente initial , dit-on. L'économie du bois a continué à faire vivre l'ile et ses habitants jusqu'à ce que la compagnie forestière juge que ses affaires n'étaient plus rentables et cesse toute activité.

Entre temps, le village de Baie- Sainte- Claire imaginé par Menier sur le modèle de la cité ouvrière de Noisiel aura disparu, tout comme le "château" volontairement détruit par la compagnie forestière. En 1974, le Québec rachète l'île et transforme 150 km2 en réserve faunique.

Ne s'y promènent que les amoureux de la nature sans souci de grand confort, amateurs de randonnées pédestres ou bien des chasseurs et des pêcheurs à haut pouvoir d'achat. Anticosti retourne à la nature jusqu'en 2014 où le gouvernement québécois dans une dynamique de développement économique annonce y investir plus de 100 millions de dollars pour la recherche de pétrole.

La multinationale française Maurel & Prom, à l'origine créée par deux familles bordelaises possédant des huileries à Bacalan, reconvertie en opérateur pétrolier est de la partie. Des travaux d'exploration ne donnant rien de bien concluant et les élus de tous bords ayant senti l'arrivée de "l'ère écologique", le projet est abandonné en 2017 *. Depuis, Anticosti espère en un classement au Patrimoine mondial de l'Unesco. Les édiles locaux croient en l'avenir du tourisme, les défenseurs de la nature font bloc contre toute espèce de développement qui pourrait polluer les paysages magnifiques. Réponse en 2022 si le Covid nous oublie...

Quand menier, roi du chocolat, s'offrait une île au canada 133

Claude Ader-Martin

Sources

(1) "Récits du labrador" (1894).

"Histoire naturelle à l'usage des chasseurs canadiens et des éleveurs d'animaux à fourrure" (1900).

(2) "Anticosti, une île et son château. Guy Côté. Erudit.org

(3) "L'ère française Menier de 1895 à 1926 à l'île d'Anticosti. Annales de géographie . Louis -Edmond Hamelin

* Selon un article du quotidien "Le Devoir" du 29 juillet 2017, l'entreprise française Maurel & Prom a reçu une indemnisation de 16,2 millions de dollars de la part du gouvernement Québécois.

Les pêcheurs à Saint-Pierre et les Acadiens à Miquelon

Ville de saint-pierre
La ville de Saint-Pierre avec, en face, l'Île aux Marins (auteur Ken Eckert, licence CC BY-SA 4.0)

Située à 25 km au sud des côtes de Terre-Neuve, Saint-Pierre et Miquelon est aujourd'hui une collectivité d'outremer française de 6000 habitants permanents, dont 90% à Saint-Pierre.

Les premiers habitants de l'archipel étaient des pêcheurs bretons, normands et basques qui fondèrent la ville et le port de pêche de Saint-Pierre vers 1604. L'histoire locale fut ensuite particulièrement mouvementée, au cœur de l'interminable conflit colonial entre Anglais et Français au 18e siècle…

Les pêcheurs à saint-pierre et les acadiens à miquelon 139
L'archipel de Saint-Pierre et Miquelon (auteur Wikialine, licence CC BY-SA 3.0)

De 1690 à 1814, l'archipel fut pris et repris neuf fois alternativement par les Anglais et les Français et, à quatre reprises, fut entièrement dévasté et tous les habitants déportés. En novembre 1815, le second traité de Paris le rétrocéda définitivement à la France.

Bien que la recolonisation de l'archipel ne date que de 1816, la plupart de ses habitants actuels sont encore des descendants de Bretons, de Normands, de Basques, mais aussi d'Acadiens arrivés à partir de 1763.

Les 115 premiers Acadiens, tous issus des familles Hébert, Vigneau, LeBlanc et Sire, sont arrivés dès l'été 1763 à Miquelon en provenance de nombreux villages des colonies anglo-américaines. S'il est admis que les Acadiens constituent la souche de la population la plus ancienne, ceux de Saint-Pierre ont une origine régionale encore plus ancienne. Mais doit-on vraiment parler d'Acadiens à leur sujet ? Revenons en 1763, quand la France venait de perdre toutes ses possessions en Amérique du Nord sauf… Saint-Pierre et Miquelon.

Peuplement de l'archipel

François-Gabriel d'Anjeac, gouverneur de la nouvelle colonie, fit venir d'anciens habitants de Louisbourg (Île Royale) exilés en 1758 en France, dont certains jouèrent un rôle décisif dans l'établissement des pêcheries sédentaires de Saint-Pierre. Mais dans un archipel aux ressources limitées, il dût aussi gérer les arrivées successives de nombreux réfugiés acadiens, anciens colons de la Nouvelle-Ecosse, qui formaient en 1767 plus des deux tiers de la population permanente de l'archipel, estimée à 1250 personnes. Tous ces anciens colons acadiens, peu impliqués dans la pêche, préféraient vivre à Miquelon, une île au sol pourtant pauvre.

En 1767, le gouvernement, désireux de restreindre le peuplement de l'archipel aux activités en rapport avec la pêche, renvoya tous les Acadiens en France, mais fit volte-face de façon inattendue l'année suivante et autorisa leur retour à Miquelon…

La côte nord de grande miquelon
La côte nord de Grande Miquelon, avec au fond la presqu'île du Cap (auteur inconnu, licence CC BY-SA 3.0)

Parmi ceux qui avaient plaidé la cause de leurs compatriotes de Miquelon figuraient deux des principaux négociants de Saint-Pierre, Antoine Rodrigue et Jean-Baptiste Dupleix Sylvain.

Le premier était né à Louisbourg, de père portugais et de mère acadienne installés dans la colonie de Plaisance (Terre-Neuve) jusqu'en 1714, au moment de sa cession aux Anglais.

Le second était né en Nouvelle-Ecosse, de père canadien et de mère terre-neuvienne installés eux aussi à Plaisance jusqu'en 1714, puis à Louisbourg. Etaient-ils de "vrais" Acadiens, c'est-à-dire descendants de colons établis depuis au moins une ou deux générations en Acadie ? Certes non, mais il est probable qu'à l'époque, le gouvernement devait tout simplement les distinguer comme des anciens "habitants de l'île Royale".

Jean-Marc Agator

Documentation