
Héritier d’une longue tradition transatlantique qui l’avait enrichi au 18e grâce au commerce triangulaire ainsi que celui des denrées coloniales, le port de Bordeaux ne pouvait pas se désintéresser vers 1850 d’un trafic qui allait redonner vie aux ports de l’Ancien Monde : celui d’émigrants de plus en plus nombreux à tenter leur chance aux Amériques. Bordeaux fut un point de ralliement pour de nombreux étrangers aidés par un vaste réseau de recruteurs, d'agences d’émigration et de compagnies de navigation. En un siècle, plus de 70 millions d'émigrants ont traversé l'Atlantique pour y chercher fortune ou simplement survivre. Ils partaient de Liverpool ou de Londres, mais aussi du Havre et de Bordeaux. La décennie 1885-1894 fut la plus grande période d’émigration pour Bordeaux. (1). Les Bordelais ont longtemps gardé le souvenir de ces émigrés venus d'Italie ou d'Europe centrale, candidats au départ pour l'Amérique du Sud.(2)
Bordeaux-New York sans escale en dix jours … fut l’ambition d’un Bordelais issu d'une célèbre dynastie d'armateurs en 1880 : Henri Bordes, une aventure que nous retrace l’ouvrage de Robert Chevet, ancien capitaine au long cours et historien qualifié (3).

A la fin du 19e siècle, la courbe ascendante des échanges mondiaux est exponentielle : moins de navires à Bordeaux mais la demande pour le transport maritime a été multipliée par dix.
Trois innovations majeures vont permettre de satisfaire la demande en termes de volume de transport et d'assurer une régularité des voyages. Ce sont l'utilisation de la vapeur pour la propulsion, l'invention de l'hélice et l'emploi du fer dans la construction des paquebots.
Bordeaux fut un des premiers ports à lancer et exploiter un navire à vapeur. En 1818, la Garonne est mise en service sur le fleuve et en 1833, La Gironde, cargo construit à Lormont est affecté à une liaison avec le Havre. Pendant ce temps, les Américains s'activent pour la traversée de l'Atlantique : le Savannah en 1819 suivi par deux compagnies anglaises : la British & American Steam Navigation Company et la Great Western Steam Ship Company qui rivalisent pour la traversée de l'Atlantique en 18 jours et demi. Ces nouveaux bateaux à vapeur étaient toujours équipés d'un gréement de voiles en complément.
Autre facteur de changement : l'évolution du fret et de la nature des marchandises. Du trafic traditionnel que sont le vin et le bois à l'export, et les denrées coloniales à l'import, de nouveaux grands courants apparaissent comme le guano ou le salpêtre du Chili, le thé de Ceylan, l'indigo, le marché du charbon tant à l'import qu'à l'export , le nickel, les métaux précieux ...
Une période où le concept des lignes régulières se développe suite à ces nouveaux besoins : la nécessité d'un flux assuré pour le commerce des marchandises et le développement des liaisons postales. Quand les Messageries Maritimes sont créées en 1851 à Marseille et la Compagnie Générale Transatlantique en 1855 au Havre, elles appliquent le principe de la ligne régulière : les départs sont programmés, la clientèle informée et les mouvements de frêt assurés pour les colonies, les conventions postales et le transport des émigrés. Les Messageries Maritimes installées à Bordeaux dès 1860 exploitaient le trafic vers le Brésil, Argentine et Uruguay.
Autres innovations majeures : le réseau du chemin de fer qui gagne du terrain dans toutes les régions du monde ainsi que la téléphonie filaire, la pose de câbles sous-marins font accroître la rapidité des échanges internationaux.
Les armements AD Bordes, compagnie maritime de 1847 à 1935 principalement bordelaise, se retrouva au 1er rang mondial du transport maritime à voile en 1905 avec sa flotte de 33 voiliers. Le fondateur Antoine-Dominique Bordes, issu d’une famille d’Armagnac, part à l’âge de 18 ans pour le Chili via le Cap Horn, pays où il s'associera au capitaine Ange-Casimir Le Quellec pour créer une société de négoce portuaire entre Bordeaux et Valparaiso. A la mort de Le Quellec, il fonde la Compagnie de navigation Bordes en 1868. Il deviendra le grand armateur de voiliers mais aussi le fondateur d’une importante compagnie d’export-import entre Valparaiso, Bordeaux et Paris où il formera une lignée de négociants armateurs avec l’Amérique latine. Entre 1857 et 1859, les frères Pereire l'engage pour redresser la Compagnie Générale Maritime.

En 1880, son neveu, Henri Bordes (1842-1911) qui travaille dans la société depuis l’âge de 16 ans, est à 38 ans, directeur depuis dix ans de la maison de Bordeaux de son oncle après avoir ouvert une représentation à Paris. Il a gravi tous les échelons de l’entreprise familiale et gagné la confiance de son oncle. A cette date, ses cousins devenus adultes, rejoignent la direction de la Société familiale et Henri s'en retire.
Il manquait à Bordeaux des services directs sur l'Amérique du Nord, Henri Bordes entreprend avec le soutien de la Chambre de Commerce de Bordeaux et de grands négociants fortunés de la place (4), de lancer avec quatre paquebots, une compagnie de transports de passagers et d'émigrés sur la Bordeaux-New York. Ce sera la Compagnie Bordelaise de Navigation à Vapeur créée pour concurrencer la Compagnie Générale Transatlantique du Havre.
Grâce à des fonds recueillis par souscription sur la place de Bordeaux, il fait construire quatre navires qui entrent en service de 1881 à 1883. Ils porteront tous le nom d'un grand cru des vins de Bordeaux ce qui vaudra plus tard le surnom de "Bordeaux Wine line" par la clientèle anglophone. Les paquebots "Château Lafite" et "Château Léoville" sont construits en Angleterre tandis que les "Château Margaux" et "Château Yquem" sont construits par les Chantiers et Ateliers de la Gironde. Véritables ambassadeurs des vins de Bordeaux et de l'art "de la cuisine française bordelaise", les articles de la presse locale et américaine sont élogieux sur le lancement de cette nouvelle ligne et le New York Times publie régulièrement des informations à destination d'un public sensible aux événements maritimes.
Au moment où Henri Bordes se lance dans la compétition nord-américaine, tous les armements transatlantiques se font une concurrence (5) très dure qui a pour effet de casser les prix. La compagnie met en place une structure de commercialisation et une politique de publicité attrayante : une traversée en 10 jours, la route la plus au sud pour éviter les icebergs. Une option qualité, confort et gastronomie. Elle propose également des tickets pour toutes les villes des Etats-Unis et du Canada.
Mais comble de malchance pour la jeune société, les ennuis techniques avec sa flotte s'accumulent : l'un des navires sombre dans la Manche, la crise économique de 1880-1890 plombe toutes les sociétés maritimes : rotations courtes et difficulté de trouver du frêt et des passagers, coût de fonctionnement élevé : chaque navire comprend une centenaire d'hommes avec des spécialités nouvelles dont des mécaniciens ou du personnel hôtelier. Ou encore les mesures protectionnistes françaises de 1881 pour interdire l'importation de viande américaine avec comme répercussion pour le vin, image de marque de la ligne, des droits exorbitants d'importation à son arrivée aux Etats-Unis. La conjoncture internationale se détériore fortement. (6)
En 1895, la société est liquidée et les navires restants rachetés par la Société Bordelaise de Navigation à Vapeur. En fait, Henri Bordes reprend l'affaire à son nom avec deux navires. Il vend l'un et exploite l'autre avec profit jusqu'en 1902.
Cette histoire peu connue de Henri Bordes, armateur tenace et membre actif de la Chambre de Commerce de Bordeaux (4), a fait l'objet d'un important travail d'archives et d'étude des correspondances entre Henri et son oncle "le grand Bordes" par Robert Chevet. Aujourd'hui, sa notoriété reste celle d'un grand collectionneur d'arts et bibliophile avec son admission en 1908 à l'Académie des Sciences, Belles Lettres et Arts de Bordeaux.
Anne Marbot
d'après l'ouvrage "Une transat bordelaise. L'aventure d'Henri Bordes" Robert Chevet. Ed. Itarkeo
(1) Bordeaux, port d'émigration lointaine. Ph. Roudié . Revue historique de Bordeaux et du département de la Gironde, 1983, n° 3O, pp. 157-188.
(2) La maison au bord du fleuve: souvenirs bordelais. Jean Balde. Bordeaux: Ed. le Festin, 2014.
(3) Une transat bordelaise. L'aventure d'Henri Bordes" Robert Chevet. Ed. Itarkeo
(4) La commission de la Chambre de Commerce chargée du projet de ligne transatlantique comprenait le président Armand Lalande (également propriétaire de plusieurs châteaux de grands crus), Henri Bordes (leader du projet), Hubert Prom (armateur), Daniel Guestier (négociant en vins), Marc Maurel (armateur), Abel Baour (négociant import indigo), Henri Wustemberg (négociant vins), Piganeau (banquier), Garric (négociant), Labat (ingénieur maritime), Delahante (industriel).
(5) En 1882, la Compagnie Commerciale de Transport à Vapeur Français créée au Havre, lance une ligne entre le Havre ou Bordeaux pour New York ou de la Nouvelle-Orléans. La Petite Gironde du 2 juillet 1883 signale "l'escale du paquebot Bordeaux, Capitaine Reculoux a pris la mer pour la Nouvelle-Orléans, emportant 50 passagers. Le chargement se compose de 400 tonneaux de marchandises diverses" Un faible frêt et nombre de passagers! La Société sera dissoute en 1894.
(6) La Compagnie Générale Transatlantique, les Messageries Maritimes et les chargeurs réunis, parviennent à tenir grâce à une convention avec la poste et l'ouverture de nouvelles lignes : l'Algérie pour l'une et l'Extrême-Orient pour l'autre.