L'esclavage, part d'ombre de la colonisation en Nouvelle-France

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Guillaume Couillard Parc Montmorency à Québec ( (Ministère de la Culture et des communications

Le Code Noir promulgué par Colbert en 1685 s'applique en Nouvelle-France, et le 1er mai 1689, Louis XIV autorise officiellement l'importation d'esclaves noirs dans la colonie royale. Treize hommes arrivent alors par le biais de ventes privées. En 1709, une ordonnance de l'Intendant Jacques Raudot légalise l'esclavage dans la colonie au nom de "l'utilité publique" sous le prétexte que "les Indiens en font commerce". Les Français- tout comme leurs semblables des colonies britanniques - n'ont d'ailleurs pas attendu le feu vert de leurs autorités respectives pour se livrer au commerce d'êtres humains asservis. A son apogée, on comptera selon les historiens Marcel Trudel et Natasha Henry- Dixon autour de 4200 esclaves dont les deux tiers sont des Autochtones et le tiers des Noirs venus d'Afrique ou des Antilles voisines. L'esclave fait partie des biens meubles de gros commerçants, hauts fonctionnaires, officiers, seigneurs et communautés religieuses. Leur valeur marchande relativement élevée se situe au début du 18ème siècle autour de 900 livres pour un Noir, moitié moins pour un Autochtone. Les petites gens qui gagnent en moyenne une centaine de livres par an n'ont pas les moyens d'en acheter. Posséder un esclave place son propriétaire en haut de l'échelle sociale. Pas moins de cinq bulles papales* ont condamné l'esclavage depuis le milieu du XV ème siècle, mais la société pourtant très chrétienne de l'époque feint de l'ignorer.

Olivier Le jeune, premier esclave noir de Nouvelle-France

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Si les tribus indiennes pratiquaient la capture d'ennemis qu'ils réduisaient en esclavage ou troquaient dans le cadre de leurs échanges, le premier esclave noir recensé dans l'histoire de la Nouvelle-France a été selon les historiens un jeune garçon amené à Québec par les frères Kirke lors du siège de la ville en 1629. L'enfant âgé de moins de 10 ans a été vendu une première fois à Olivier le Tardif, clerc en chef de la colonie qui, contraint de partir en 1632 pour faits de collaboration avec l'ennemi le revend à Guillaume Couillard-Lespinasse pour la somme de 50 écus. Ce dernier le fait baptiser le 14 mai 1633 du prénom d'Olivier et le fait éduquer par un jésuite, le Père Le Jeune qui lui donne son nom. Olivier Le Jeune devient ainsi le premier élève noir inscrit dans une école au Canada. A sa mort en 1654, il est inhumé comme "domestique" et l'on ignore si son maître l'a affranchi. Il faudra cependant attendre la fin du XVII ème siècle pour que les esclaves noirs arrivent au Canada en plus grand nombre en provenance des colonies anglaises voisines d'où ils sont amenés souvent en contrebande ou comme prisonniers de guerre. Certains sont ramenés par les marchands canadiens lors de leurs voyages en Louisiane ou dans les Antilles françaises. il semblerait qu'ils aient été traités comme des domestiques plus que comme des esclaves. Il n'en reste as moins que leur destinée dépendait du bon vouloirs de leurs maîtres.

Femme, esclave et condamnée. Homme, esclave et bourreau

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Portrait de Marie- Josèphe Angélique par Marie-Denise Douyon ( Centre d'Histoire de Montréal)

Si l'on peut raisonnablement penser qu'Olivier Le Jeune a été traité avec humanité, on se saurait en dire autant de Marie- Josèphe Angélique devenue le symbole de la résistance à l'esclavage et de l'aspiration à la liberté. Née au Portugal, femme au caractère bien trempé, elle est achetée par un marchand néerlandais qui l'amène à New -York avant de la revendre au Montréalais, François de Francheville alors qu'elle a 20 ans. Ce n'est pas une esclave obéissante qui s'avère parfois menaçante à l'égard de sa maîtresse Thérèse de Couage de Francheville après la disparition de son propriétaire. En 1734, après avoir perdu ses trois enfants, estimant qu'elle a droit a sa liberté, elle s'enfuit avec son amant , un homme libre, dans le but de regagner l'Europe. Vite reprise, elle est revendue et se trouve en attente de son nouveau propriétaire quand un incendie éclate. La rumeur enfle selon laquelle elle serait l'incendiaire qui a causé la destruction de 46 maisons près du port de Montréal. Jetée en prison, c'est sur le témoignage d'une enfant de 5 ans qu'elle est reconnue coupable. Elle avoue sous la torture puis sera pendue et brûlée devant une foule considérable. Ironie de l'histoire, son bourreau est aussi un esclave. Mathieu Léveillé avait été acheté la même année pour la somme de 800 livres par les autorités de la Nouvelle-France à un certain Sieur Sarreau habitant la Martinique pour servir de "maître des hautes oeuvres" au Canada.

Joe joue les filles de l'air

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Des musiciens noirs accompagnant des soldats durant une parade ( fin 18ème siècle)
Source : English Heritage

Si la loi le permet, la morale commence à montrer du doigt ceux qui possèdent des esclaves à la fin du XVIII ème siècle, comme le souligne Franck MacKay, spécialiste de l'histoire des Noirs de Montréal. Le Père Louis Payet, réputé pour "sa vertu et son honnêteté" selon ses ouailles de Saint Antoine sur le Richelieu où il réside doit quand même se justifier auprès de son évêque à la fin des années 1780. Il faut dire que sous le régime britannique, l'esclavage s'est développé et somme toute démocratisé dans la mesure ou artisans, commerçants et petits propriétaires accèdent à une marchandise devenue nettement moins onéreuse. Le Père Payet avance comme argument que ses esclaves sont bien traités, qu'il oeuvre au salut de leur âme et s'engage à leur rendre leur liberté " lorsque la religion et la bienséance le requerront " . On n'est pas plus hypocrite ! Cependant, les tribunaux vont en arriver petit à petit à considérer les esclaves en fuite comme des hommes libres en raison d'un flou juridique. Au fil des ans, ils sont de moins en moins poursuivis... Tel est le cas de Joe Brown qui disparaitra dans la nature en 1790 après une quinzaine d'années de servitude auprès de l'imprimeur de La Gazette de Québec. Acheté en août 1771 pour pallier - selon son propriétaire William Brown -les incapacités d'employés blancs devenus "insolents", il est à huit reprises incarcéré soit pour vol, soit pour tentative de fuite. Théoriquement, il risque la corde, mais à chaque fois, c'est son maître qui paie pour le faire sortir de prison. il faut croire qu'il lui reconnait une certaine valeur, à moins qu'il ne répugne à perdre le produit de son investissement. A la mort de Brown, son neveu Samuel Nielson qui hérite de Joe préfère le laisser s'enfuir et embaucher un salarié, considérant sans doute que cela lui causera moins de tracas...

Il faudra néanmoins attendre que l'Empire britannique abolisse l'esclavage en 1833 pour que le commerce d'esclaves déjà moribond cesse complètement au Canada. Le pays offrira trente ans plus tard à des esclaves américains en fuite, une possibilité de refuge via un réseau abolitionniste clandestin connu sous le nom d'Underground Railroad.

*1435 ( pape Eugène IV), 1537( Paul III), 1639 (Urbain VIII), 1691 (Grégoire XIV), 1741 ( Benoit XIV)

Claude Ader-Martin

Sources : Marcel Trudel et Micheline d'Allaire: Deux siècles d'esclavage au Québec. Editions Hurtubise Cap aux diamants; La revue d'histoire du Québec . Jacques Saint-Pierre. les Noirs, ces oubliés. Encyclopédie canadienne : L'esclavage des Noirs au Canada . Natasha Henry-Dixon. www.thecanadianencyclopedia. Olivier Le Jeune par Dorothy W. Williams Dictionnaire biographique du Canada Volume IV Joe.

Image de Une : Arrivée d'Olivier Le Jeune en Nouvelle-France (d'après The Kids book of Black Canadian History, Rosemary Sadler, Crédit CNW Parcs Canada).

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