Drôle de nom pour une prison à Montréal

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Montpelier vermont
Ville de Montpelier, Vermont (photo libre de droits, Istock, Getty Images)

Nombre de villes, villages, rues, montagnes et rivières portent des noms français en Amérique du nord. Ces toponymes témoignent de l’héritage historique, géographique, politique et culturel des lieux et des personnes qui les ont créés, découverts ou habités. Prenez Montpelier, capitale de l’Etat du Vermont en Nouvelle-Angleterre.  Elle est fondée en 1787 par deux militaires reconnaissants de l’aide apportée par la France durant la guerre d’Indépendance américaine qui lui donnent ce nom en référence à la ville française de Montpellier. Quant à l’Etat du Vermont « Verd-Mont », il doit son nom à Champlain lui-même charmé par sa topographie qui fait de lui aujourd’hui une des régions les plus prisées de l’Est américain pour ses activités touristiques d’hiver comme d’été. La ville de Juneau capitale de l’Alaska doit son nom à un chercheur d’or né au Québec, Joe Juneau, qui imposa habilement son patronyme lors de l’attribution du nom de la ville grâce à un petit subterfuge électoral au milieu du 19e siècle.  Afin que son nom francophone l’emporte sur celui de son co-équipier Richard Harris, ce dernier ayant de fortes chances de l’emporter dans un contexte à majorité anglophone, il avait invité les habitants de la petite bourgade à un spectacle un brin alcoolisé la veille du vote.

Notre dame des victoires san francisco
Eglise Notre Dame des Victoires, San Francisco (photo libre de droits, Dreamstime)

La référence historique est celle qui explique le nom de Fort Toulouse en Alabama baptisé en l’honneur de Louis-Alexandre de Bourbon comte de Toulouse, de Napoléonville en Louisiane, de Saint Cloud au Minnesota nommé ainsi dans les années 1820 par un nostalgique de l’empereur français qui connaissait le lieu de villégiature préféré de son idole. Quant à l’église française Notre Dame des Victoires de San Francisco fondée en 1856, détruite par le tremblement de terre de 1906 et reconstruite deux années plus tard, elle proposerait encore à intervalles réguliers des messes en français.

Des certitudes et des mystères

Au Canada, de source officielle, 350 000 noms de lieux viennent du français. Si dans certaines provinces canadiennes où ils existaient du fait de la colonisation, des toponymes ont disparu afin de limiter l’influence francophone, bon nombre d’entre eux ont perduré jusqu’à nos jours. Ainsi en va-t-il du nom de la ville de Portage la Prairie au Manitoba, de l’Île du Cap Breton en Nouvelle-Ecosse (anciennement Cap aux Bretons en référence aux Français qui venaient y pêcher la morue au 17e siècle).

C’est au Québec très naturellement que les toponymes français sont les plus répandus : noms de chefs politiques liés à la royauté française (Rivière Richelieu, Île d'Orléans) ou de soldats célèbres (Jacques-Pierre de La Jonquière, Pierre Rigaud de Vaudreuil) ; fondateurs de communautés tel Joliette (Barthelemy Joliette) ou Saint Hyacinthe, d’après Jacques Hyacinthe Simon, le religieux qui fonda la ville. Particularités géographiques (Val d’Or, Trois rivières) ; Canal Lachine en référence à Cavelier de la Salle et à sa quête du passage vers la Chine. Sans compter les noms de saints en lien avec la religion catholique. Mais que dire d’une rue Sanguinet à Montréal qui renvoie les Aquitains à la petite station touristique landaise de la côte atlantique. Patronyme courant dans les Landes du côté de Tartas et Dax, en lien parait-il avec un arbre, le cornouiller sanguin. Y-eut-il une famille Sanguinet qui laissa des traces à Montréal ou un cornouiller importé par un immigré français qui végéta en terre québécoise avant de disparaître. Nul ne le sait.

Prison moderne

Plus mystérieux encore le nom de Bordeaux accolé à la célèbre prison de Montréal située dans le nord de la ville. A l’origine, quelques terres agricoles données pour la colonisation au milieu du 18e siècle dans ce lieu connu sous le nom de Haut du Sault. Un village se créé et l’arrivée du chemin de fer fait de l’endroit un lieu propice au développement économique. En 1879, trois entrepreneurs y acquièrent des terrains qu’ils destinent à la construction de résidences. L’un d’entre eux, originaire de la ville française de Bordeaux, se disant comte de Daeyler, parfois comte de Bordeaux donne son nom à la ville naissante.

Prison de bordeaux à montréal
Prison de Bordeaux, à Montréal (photo libre de droits, Dreamstime)

La municipalité du village de Saint-Joseph de Bordeaux est créée au printemps 1898 qui adopte le nom de Bordeaux en 1906 avant d’obtenir le statut de ville en 1907.  Existence éphémère puisque Bordeaux sera annexée à la ville de Montréal trois ans plus tard. En 1912 sera érigée l’église Saint-Joseph, alors qu’une prison, « La prison de Bordeaux », sera construite entre 1908 et 1912. Cela ne fait pas l’affaire des habitants de la petite ville qui n’apprécient guère d’être brutalement dérangés par le son du tocsin annonçant les exécutions. Le poste de curé de la paroisse comprend aussi la charge d’aumônier de la prison. Nul ne sait si l’on y servait du bordeaux en guise de vin de messe. Reste que cette prison qui deviendra le plus important centre de détention de la province de Québec un siècle plus tard va être un modèle du genre puisqu’elle est dans sa conception radicalement différente des prisons qui existaient jusqu’alors où l’entassement des détenus favorisait la promiscuité, la transmission des maladies, l’escalade de la violence des plus forts au détriment des plus faibles. Les spécialistes la disent de type « pennsylvanien » puisque consistant dans l’isolement individuel de jour comme de nuit. L’imposant établissement est entouré de deux murs entre lesquels se trouve un chemin de ronde. Il affecte la forme d’un astérisque à six branches accueillant les cellules des détenus convergeant vers une tour centrale surmontée d’un dôme.

Vous avez dit « Bordeaux » ?

Gare de bordeaux montréal
Gare de Bordeaux, Montréal (photo Stéphane Tessier, collection privée)
Gare de bordeaux années 1890
Gare de Bordeaux, années 1890 (collection Sud-Ouest)

Il est difficile de savoir qui était ce mystérieux comte Daeyler originaire de Bordeaux où il n’existe aucune trace de sa naissance ou de son passage, les recherches auprès du service des Archives départementales ne donnant aucun résultat. Quant au Comté de Bordeaux, il a été créé sous la dynastie carolingienne au 8e siècle par Charlemagne, puis rattaché au Comté de Poitou au 11e siècle. Il y eut bien un Duc de Bordeaux au 19e siècle, de la dynastie des Bourbon, petit fils de Charles X, mais il était connu sous le nom de Comte de Chambord et il vivait encore lorsque le mystérieux Daeyler fit l’acquisition des terres à Haut du Sault. De cette histoire, les responsables municipaux de la ville française de Bordeaux n’ont jamais rien su ou bien étaient-ils trop occupés par la construction et l’inauguration en 1880 de la première ligne de tramway à traction hippomobile conçue sur le modèle du tramway de New-York pour s’y intéresser. Il n’en reste pas moins que pour bon nombre de Québécois, Bordeaux n’évoque pas obligatoirement un endroit où l’on vous servira du bon vin !

Image à la Une : Bordeaux la nuit. Place de la Bourse (photo Philippe Roy)

Claude Ader-Martin

Sources

Toponymie par Alan Rayburn . L’Encyclopédie canadienne.

Les origines de la prison de Bordeaux par Pierre Landreville et Ghislaine Julien

Toponymie du Québec : un inventaire de richesses culturelles par Henri Dorion. Encyclopédie du patrimoine culturel de l’Amérique française.

Le vieux Bordeaux ou le village du Gros-Sault par Stéphane Tessier :

www.stephanetessier.ca/villageBordeaux.htm

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