
Rencontrer un auteur nord-américain francophone est toujours un moment d'exception pour les membres de notre association. Nous nous attendions à un exercice de style sur ce qui fait nos ressemblances et nos différences. Ce ne fut pas le cas. En quelques instants, Isabelle Grégoire nous a transportés au coeur du territoire enneigé du nord du Québec avant de nous entrainer dans son sillage au coeur de deux jungles a priori éloignées l'une de l'autre : les tropiques de la Guyane française et les quartiers très peu touristiques de la grande métropole montréalaise. Voyage express qui tendait à nous faire savoir que les vérités se cachent là où on les attend le moins.


Chez elle, réalité et fiction se côtoient jusqu'à se confondre tel le ciel opalescent et les immensités neigeuses de la côte nord québécoise. Ses héros sont loins d'être des personnages angéliques et parfaits, même ceux auxquels elle donne le beau rôle. La rudesse les caractérise. Ils ignorent la sophistication. Que dire des méchants aussi pervers que fragiles ? C'est peut-être pour cela qu'on a si vite envie de les suivre dans leurs pérégrinations, pour ne pas dire jusque dans leurs errements. Jusqu'où vont-ils aller ? Et nous avec ? Dans Fille de fer comme dans Vert comme l'enfer, l'auteure nous montre qu'elle connait bien l'âme humaine, tout comme elle connait les territoires dans lesquels elle situe ses fictions. Elle base ses actions dans des lieux où elle a eu l'occasion d'enquêter dans le cadre de son activité de journaliste. Elle aime visiblement situer ses histoires dans des lieux reculés du Québec qu'aucune route ne rattache aux grands axes, territoires souvent méconnus des Québécois eux- mêmes ou dans des villages minuscules qui bordent les fleuves boueux de la Guyane et du Brésil. Féministe à sa manière, elle décrit dans un style direct non dénué de sensibilité, la difficulté pour les femmes d'intégrer un milieu qui n'est pas le leur dans une société pourtant plus égalitaire que la société française. A travail égal, salaire égal, c'est sûr, mais comment briser le plafond de verre du machisme ordinaire ? C'est le thème de Fille de fer. Comment changer pour certaines le scénario qui consiste à se jeter émotionnellement dans le vide en attendant qu'un "sauveur " les rattrape, persuadées que ce sera pour la vie ? Savoir déceler les premiers signes de la mise sous emprise par des Dr Jekyll en puissance de Mister Hyde et sortir de la spirale de la violence conjugale est un des thèmes de Vert comme l'enfer, associé ici à celui de la filiation. Quelle est lourde à traîner la valise du mensonge !
Interrogée sur le devenir du français au Québec, Isabelle Grégoire ne cache pas son inquiétude : la francisation des nouveaux arrivants a été selon elle, très négligée ces dernières années et de récentes coupes budgétaires n'incitent pas à l'optimisme. Elle cite volontiers Gilles Vigneault selon lequel "la meilleure façon de défendre une langue est de la parler bien, de l'écrire le mieux possible et de la lire beaucoup", ce qui commence dès le plus jeune âge, à la maison comme à l'école. Elle regrette cependant le manque de force et d'efficacité des campagnes de sensibilisation menées par le gouvernement actuel. Quant à l'attitude des Français à l'égard de leur propre langue, elle la trouve effarante, entre leur snobisme mal placé qui les fait truffer leurs discours et leurs écrits de mots anglais pas toujours choisis à bon escient. Que dire des choix de l'Etat qui est le premier à utiliser l'anglais pour sa promotion, de peur de passer pour ringard, elle les considère tout bonnement ridicules. Le foisonnement culturel de son pays lui met cependant du baume au coeur : "la relève est là et elle est plus talentueuse et créative que jamais", remarque-t-elle, façon de nous dire que si un temps, les francophones de l'autre côté de l'Atlantique ont entretenu un petit complexe vis à vis du Vieux pays, la page est définitivement tournée !
Image d'en-tête : Isabelle Grégoire à la librairie Le Vrai Lieu, à Gradignan (Photo Claude Ader-Martin).
Claude Ader-Martin