
Administré depuis le début du 17e siècle par la Compagnie des Cents Associés à laquelle le pouvoir royal reproche d’avoir failli à la création d’une colonie de peuplement, le Canada est décrété Colonie Royale par Louis XIV en 1663. Le 12 septembre 1665 débarque à Québec Jean Talon, fraichement nommé Premier Intendant de Justice de la Nouvelle-France après un voyage éprouvant de plus de quatre mois au cours duquel se sont succédés vents contraires et violentes tempêtes. Le Saint-Sébastien parti de La Rochelle le 22 avril avec à son bord quatre compagnies du Régiment de Carignan Salières, soit 200 soldats, compte aussi 50 engagés et quelques fonctionnaires, sans compter le nouveau gouverneur Daniel de Rémy de Courcelles au caractère aussi affirmé que le sien. Aux conditions d’hygiène déplorables s’ajoute une promiscuité favorisant la transmission rapide de maladies, vingt passagers meurent en mer. On dénombre 130 malades à l’arrivée, dont 30 mourront peu après. Le nouvel Intendant de Justice qui s’est distingué par sa gestion de la logistique de guerre et son indéfectible fidélité à la couronne a trois missions principales : imposer l’autorité du roi face à l’Eglise, diversifier l’économie et favoriser le peuplement de la colonie qui, à son arrivée, compte un peu plus de 3000 habitants, des hommes aux deux tiers. Programme chargé.
Six jours seulement après son arrivée, Jean talon siège au Conseil souverain de la Nouvelle-France où il entend assurer sa légitimité face au gouverneur (on gage que ses relations avec de Courcelles durant la traversée ont été aussi houleuses que l’océan). Avec les sœurs Augustines, il organise la prise en charge médicale apportant un soutien logistique et financier destiné à atteindre une autosuffisance en matière pharmaceutique. Très rapidement, il lance le premier recensement afin de planifier les besoins économiques de la colonie. Face aux menaces iroquoises persistantes, il fait œuvre de planification urbaine. Une de ses réalisations, le Trait carré de Charlesbourg, système de lotissement radial assurant une plus grande sécurité aux habitants et une meilleure solidarité communautaire est encore visible de nos jours. L’histoire retient aussi qu’il est l’architecte de la politique de peuplement de la colonie puisque durant ses deux mandats qui n’ont pas excédé 7 ans au total, il a orchestré l’arrivée de 800 jeunes femmes, les Filles du Roy, destinées à densifier la population. On lui doit la mise en place d’un système de versement d’allocations familiales encourageant le mariage et la natalité. Les réfractaires au mariage en revanche se voient privés par ce célibataire endurci de certains droits comme celui de chasser. A son départ en 1672, la colonie comptera environ 6700 habitants.
Entre Rémy de Courcelles le militaire, chargé de l’armée, de la défense du territoire et des relations avec les Anglais et les Indiens et Talon, l’administrateur chargé de la justice, des finances, du développement économique et démographique, les relations sont tendues. Chacun essaie d’imposer sa vision du pouvoir royal et tente d’étendre son influence sur la gestion de la colonie. Le projet d’installation d’un établissement à fonder au bord du lac Ontario divise profondément les deux hommes. La vision de Talon est économique : il veut y installer deux postes de traite. Celle de Courcelles est militaire : il souhaite y faire construire un fort pour asseoir la puissance royale face aux Iroquois. Chacun écrit ses doléances à Paris : Courcelles auprès du Roi, Talon, qui n’est pas noble, se plaint auprès de Colbert « de la morgue de Courcelles » à son égard. L’affaire se terminera après le retour simultané des deux dirigeants en 1672. Frontenac succèdera à Courcelles. A partir de ce moment, le gouverneur aura autorité sur l’Intendant et Frontenac profitera des plans pour fonder le Fort Frontenac en combinant les deux projets.
Si les relations avec les communautés religieuses sont bonnes, voire idylliques, Mère Jucherau de Saint-Ignace, supérieure de l’Hôtel Dieu, parle de lui comme de « L’incomparable Intendant », les anicroches ne manquent pas avec l’autorité ecclésiastique incarnée par l’Evêque Monseigneur de Laval, Jean Talon estimant que certaines décisions doivent relever davantage de l’Etat que de l’Eglise. Par exemple, sur le délicat sujet de la vente d’alcool aux Indiens, à laquelle l’Eglise s’oppose pour des raisons de morale, Talon, d’abord favorable à cette idée, s’y oppose en 1668 pour des raisons économiques. La colonie s’enflamme sur le sujet.
Au terme d’une deuxième expédition destinée à assurer la défense des villages de la vallée du Saint-Laurent et un traité signé avec les Iroquois en 1667, qui assurera une paix précaire, Jean Talon soutient l’agriculture. Il investit même une part de ses revenus personnels. A l’automne 1667, il tente l’expérience d’un commerce triangulaire avec les Antilles françaises : partent de Québec, du poisson, des pois, des barils d’huile de morue et du bois. Le vaisseau repart vers la France avec à son bord, rhum, sucre, café et tabac, pour revenir vers Québec chargé de marchandises manufacturées, tissus, armes, sel, eau de vie, vin, outils et armes. En 1668, Il crée la première brasserie. Son objectif est de stimuler la culture de l’orge et du houblon, limiter la consommation d’eau de vie et de vin venus de la métropole dont l’importation se révèle chère, tout en réduisant la quantité d’alcool consommée par les colons, la bière ayant une teneur moindre en alcool. L’entreprise est audacieuse. A son apogée, la brasserie produit 4000 barriques dont la moitié est exportée vers les Antilles mais elle ne se pérennisera pas après son départ. En 1668, fatigué, Talon rentre en France avant de revenir à Québec en 1670, mandaté une deuxième fois par le Roi. Il n’a rien perdu de sa volonté d’agir pour le mieux dans l’intérêt de tous. En 1671, il met de l’ordre dans le commerce de deux marchands bordelais Etienne Dhariette et Jacques Lamothe qui font commerce du vin. Alors que le prix de vente est plafonné à 80 livres la barrique, ces derniers entendent la vendre à 100 livres avec comme argument que le vin de Bordeaux est de meilleure qualité. Le Conseil Souverain qu’il préside les condamne à une amende salée, laquelle bénéficiera aux pauvres de l’Hôtel Dieu.
Développement des territoires de pêche, prospection minière, création de chantiers navals et exploration du territoire vont occuper Jean Talon jusqu’à son retour définitif en France en 1672, retour qu’il a sollicité auprès du Roi. En guise de remerciement ce dernier lui octroie des charges importantes dont celle de Premier valet de garde-robe du roi. Deux ans plus tard, il se voit offrir la charge de Secrétaire de la Chambre et du Cabinet, un titre de noblesse et de nombreuses propriétés en France et au Canada. Sa vie fait l’objet de quelques mythes entourant sa mémoire comme en témoigne ce tableau peint en 1931 par Lawrence Batchelor le montrant dans une chaumière de colons, procédant lui-même au recensement de 1666. Les historiens relativisent, s’appuyant sur des documents prouvant qu’il s’est fortement appuyé sur les collectes de données réalisées par les capitaines de milice et les curés. Son souvenir demeure cependant très vivace au Québec où un hôpital, plusieurs axes routiers, un gratte-ciel, une station de métro et même un marché portent son nom. Le seul portrait de cet hyper actif attribué au Récollet Frère Luc réalisé en 1671 est pieusement conservé au Monastère des Augustines de l’Hôtel Dieu de Québec.
Image à la Une : L’Îlot des Palais, site historique et archéologique de Québec, où se trouvait la brasserie de Jean Talon (auteur Jeangagnon, licence CC BY-SA 3.0)
Claude Ader-Martin
Jean Talon 1626-1694 « L’incomparable intendant de la Nouvelle-France », par Catherine Ferland.
L’Encyclopédie canadienne : article jean talon, par Peter Moogk.
https://thecanadianencyclopedia.ca/fr/article/jean-talon
Dictionnaire biographique du Canada
https://www.biographi.ca/fr/bio/talon_jean_1E.html
Les 400 ans de Jean Talon intendant « superstar », par Felix Ouellet
https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/2221354/jean-talon-intendant-superstar-histoire-nouvelle-france