Madeleine Jarret de Verchères : mythe et réalité d’une héroïne de la Nouvelle-France

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Entre Montréal et Québec, sur la rive sud du Saint-Laurent, se trouve la petite ville de Verchères. Là, dans le parc paysager des Pionniers, s’élève un imposant monument en hommage à Madeleine Jarret de Verchères (1678-1747), l’héroïne locale. Sur le socle qui soutient la tour carrée et crénelée au sommet de laquelle trône la statue de Madeleine1, une plaque métallique porte l’inscription suivante : « En 1692, Madeleine de Verchères, âgée de 14 ans seule au fort de Verchères avec ses deux jeunes frères, un vieux domestique et deux soldats, prend le commandement et se défend victorieusement pendant huit jours contre une troupe d’Iroquois. » La statue, quant à elle, représente Madeleine en sentinelle : bien campée sur ses jambes, l’air assuré, coiffée d’un chapeau d’homme et tenant un long mousquet dans les mains, elle veille, comme en 1692, sur Verchères et ses habitants.

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La bataille du fort de Verchères racontée par Madeleine de Verchères

Madeleine a donné deux récits de son combat pour le sauvetage du fort de Verchères2, l’un en 1699 et l’autre en 1732. Visiblement, le monument qui lui est dédiée, précisément la plaque et la statue, s’inspire du second de ces récits. Comme le prouve le résumé qu’on peut en faire : le 22 octobre 1692, en tout début de matinée, Madeleine, alors âgée de 14 ans, travaille dans les champs situés à 400 pieds (environ 125 mètres) du fort familial. Ce jour-là, ses parents sont absents, son père se trouve à Québec et sa mère à Montréal, mais elle n’est pas seule. À l’intérieur du fort, il y a ses deux jeunes frères (10 et 12 ans), un vieux domestique du nom de Laviolette et les soldats Pierre Galhet et La Bonté. Au dehors, une dizaine de censitaires vaquent paisiblement aux taches agricoles.

Vers 8h, environ, une troupe de quarante-cinq Iroquois, en provenance du lac Champlain via la rivière Richelieu, surgit des bois environnants et attaque la petite colonie de Verchères3. Dans un premier temps, les Indiens réussissent à faire prisonniers plusieurs colons. Dans un deuxième temps, ils se lancent à la poursuite de Madeleine qui est parvenue, elle, à leur fausser compagnie. Sous la mitraille et les flèches, et à deux doigts de se faire rattraper4, elle court à toutes jambes vers le fort, recueille au passage deux paysannes apeurées, pénètre indemne dans le bâtiment protecteur et en referme la porte au nez et à la barbe de ses poursuivants. Dans un troisième temps, les Iroquois entreprennent d’investir le fort de Verchères, l’encerclant et cherchant à en escalader la palissade. Et c’est là que commence la « Grande bataille »5 de Madeleine pour sauver la demeure familiale et ses quelques occupants. Fille d’un militaire au fameux régiment de Carignan-Salières et d’une mère qui a déjà affronté les Indiens6, Madeleine ne se laisse pas démonter. Sans hésiter, tel un soldat chevronné, elle prend le commandement des opérations. Rusée, elle décide de tenter de mystifier les guerriers Iroquois. Son stratagème pour les amener à abandonner le siège est simple : leur faire croire que le fort est sous la protection de plusieurs hommes armés jusqu’aux dents. Pour ce faire, elle commence par se déguiser en soldat, chapeau, redingote et ceinturon, et à s’armer d’un mousquet. Ensuite, elle monte sur le bastion et là, grossissant sa voix, elle crie « Aux armes ! » et feint de donner des ordres à une troupe nombreuse. Puis, pour parfaire l’illusion, elle se met à fusilier les Indiens de divers endroits du fort. Enfin, ayant colmaté quelques brèches dans la palissade, elle charge un canon et tire sur les assaillants. Ce tir a deux effets : il effraye les Iroquois et il alerte les forts voisins7 qui à leur tour font tonner le canon. Celui-ci est entendu jusqu’à Montréal. La « Grande bataille » de Madeleine va durer une semaine.

Madeleine jarret de verchères : mythe et réalité d’une héroïne de la nouvelle-france 1

Au cours de celle-ci, et toujours selon le récit de 1732, la défense du fort familial ne fut pas le seul acte de bravoure de Madeleine. La jeune fille aurait sauvé la vie de la famille Fontaine. Cette dernière, ignorant tout de l’attaque et du siège, avait débarqué de son canot à proximité du fort et donc au milieu des assaillants. Postée sur un bastion, Madeleine, voyant le danger, était sortie pour porter secours. Pensant à une diversion pour les éloigner du fort, les guerriers iroquois n’étaient pas intervenus. Madeleine avait pu ainsi, sans rencontrer le moindre problème, avertir la famille Fontaine et la mettre à l’abri8. Ce qui met un terme à la bataille du fort de Verchères, huit jour après son commencement, c’est l’arrivée d’un détachement d’une centaine de soldats en provenance de Montréal et sous les ordres du lieutenant de la Monnerie. Les Iroquois sont mis en fuite, les razziés presque tous récupérés sains et saufs9, le fort de Verchères libéré et la colonie sauvée. Et tout cela grâce à l’intelligence et à la bravoure d’une jeune fille de 14 ans seulement.

Les historiens à l’assaut de la légende de Madeleine de Verchères

C’est ce récit de 1732, accessible au grand public à partir de 189710, qui a servi à établir la légende de Madeleine de Verchères. C’est lui qui, repris tel quel, a fait d’elle l’une des héroïnes combattantes les plus connues et les plus célébrées du Québec11. Une sorte de Jeanne d’Arc ou de Jeanne Hachette. Mais ce récit est-il digne de foi ? Certains n’en doutent pas ou alors s’interdisent d’en douter, au nom de la défense du roman national canadien et de la solidité de l’identité du pays. D’autres, dans une démarche scientifique qui privilégie l’histoire sur la mémoire, le remettent en cause12. De leur point de vue, il est trop extraordinaire pour être véridique. Certes, Madeleine a bien combattu les Iroquois, cela ne fait aucun doute13, mais, quand elle a pris la plume pour raconter les événements qu’elle avait vécus, à supposer que ce soit bien elle qui ait rédigé le récit de 1732 (voir infra), elle les a romancés. Et ce, d’une part, en dramatisant la situation et, d’autre part, en héroïsant sa personne. Comment a-t-elle donné à la situation un tour dramatique ? En exagérant tout à la fois le nombre des assaillants, la distance séparant les champs du fort et, surtout, la durée du siège. Sur ce dernier point, l’historien André Vachon apporte deux informations intéressantes : primo, qu’il n’était pas dans les usages des Iroquois de pratiquer le siège des forts, secundo, qu’il paraît peu vraisemblable que les renforts aient mis 8 jours pour parcourir les 40 kilomètres qui séparent Montréal de Verchères14. Cette question éclaircie, comment Madeleine a-t-elle fait de sa personne une héroïne ? En s’attribuant le premier rôle dans la bataille. En effet, c’est elle, et elle seule, qui échappe aux Indiens, évite les balles et les flèches, recueille deux femmes, ferme la porte du fort, colmate les brèches de la muraille, organise et commande la défense, remonte le moral des assiégés, fait le coup de feu, sort du fort sans se faire prendre, sauve la famille Fontaine, tire au canon et, surtout, imagine et met en œuvre la ruse qui va tromper les assaillants. Ainsi, dans son récit, Madeleine fait peu de cas des autres occupants du fort, en particulier des deux soldats, du domestique et de Pierre Fontaine15. Ils n’y tiennent qu’un rôle secondaire, celui de simples exécutants aux ordres de Madeleine.

Convaincus que le récit de 1732 de Madeleine de Verchères ne rend pas la réalité des faits, tellement il comporte d’invraisemblances16, les historiens chasseurs de mythes se sont posé plusieurs questions. D’abord, ils se sont demandé qui était à l’origine du récit de 1732. Est-ce Madeleine ou quelqu’un d’autre ? Cette question est légitime car le récit de Madeleine ressemble beaucoup à l’un de ceux de Claude-Charles Le Roy de la Potherie, au second précisément17. À notre connaissance, il n’a pas été apporté de réponse définitive à ce questionnement. C’est pourquoi deux thèses restent en compétition. La première soutient que c’est Madeleine (peut-être aidée de sa mère) qui a romancé son premier récit18, et que c’est Le Roy de la Potherie qui, ayant entendu une version orale de celui-ci, l’a consigné aux environs de 1700. La seconde thèse affirme quant à elle que c’est Le Roy de la Potherie qui, à partir du premier récit écrit de Madeleine, en a rédigé une version romancée, et que c’est Madeleine qui, ayant lu et apprécié cette version, l’a reprise en 1732. Privilégiant la première thèse, les historiens se sont ensuite demandé pour quels motifs Madeleine avait romancé la bataille du fort de Verchères. À cette question, ils ont fourni deux réponses. La première : Madeleine, orgueilleuse, a souhaité laisser une trace dans l’histoire de la Nouvelle-France. Car, comme le souligne la sociologue Françoise Deroy-Pineau, Madeleine de Verchères était « une experte en relations publiques avant l’heure19 ». La seconde réponse, qui ne se substitue pas à la première : Madeleine, intéressée, a voulu que son acte de bravoure soit récompensé. Car son récit est joint à une lettre qui réclame une augmentation de sa rente royale 20. Enfin, les historiens ont voulu comprendre pourquoi Madeleine de Verchères avait pu broder tout à son aise sur la bataille du fort Verchères, sans craindre d’être contredite. L’explication qu’ils avancent est qu’à la date de son second récit, soit en 1732, tous les protagonistes de l’événement étaient morts et enterrés. Il n’existait donc plus personne pour proposer une version différente de la sienne. En conclusion de leurs réflexions, les historiens prodiguent un conseil à celles et ceux qui souhaiteraient connaître la véritable histoire de Madeleine de Verchères : il leur faut accorder plus de crédit au récit de 1699, récit non-romancé ou bien alors très peu, qu’à celui de 1732 qui lui contient beaucoup de mensonges.

Dans les sciences sociales occidentales, l’époque actuelle est à la déconstruction. Au nom de l’histoire, de celle qui se veut et se dit scientifique, il s’agit de traquer et de démolir les mythes et les mythologies qui enchantent la mémoire collective des peuples et qui servent les causes nationales21. Partant, quelques héros et héroïnes doivent choir de leur piédestal. Madeleine de Verchères, figure emblématique de la colonisation française du Canada n’a pas échappé à ce mouvement. En critiquant son récit de 1792, les historiens ont banalisé sa « Grande bataille » et ce faisant déconstruit sa légende. Mais l’œuvre de déconstruction n’est pas allée au-delà. À ce jour, en effet, Madeleine de Verchères n’est pas la cible du dé-colonialisme, ce courant qui veut effacer de l’espace public les personnages historiques qu’il juge indignes de s’y trouver. Sa statue se dresse toujours dans le parc des Pionniers de Verchères et des avenues comme des écoles portent encore son nom.

Jean-Patrice Lacam

Sources de l’article :

Bruchési (J.) : « Madeleine de Verchères et chicaneau », Les Cahiers des Dix (Éditions de la Liberté, 1946).

De Kastner (F.) : « Héros de la Nouvelle France », Vol 1, La Compagnie d’Imprimerie Commerciale (Québec, 1902).

Deroy-Pineau (F.) : « Madeleine de Verchères, figure mythique de la Nouvelle-France », Radio Canada, émission du 12 juin 2018.

Girardet (R.) : « Mythes et mythologies politiques », Le Seuil, 1986.

Noiriel (G.) : « Comment bâtir sa propre légende : le cas de Madeleine de Verchères », Le Pourquoi du comment, France Culture, Radio-France, émission du 24 février 2023.

Taguieff (P-A.) : « Pourquoi déconstruire ? Origines philosophiques et avatars politiques de la French Theory », H&O Éditions, 2022.

Tillier (B.) : « La disgrâce des statues. Essai sur les conflits de mémoire, de la Révolution française à Black Lives Matter », Payot, 2022.

Trudel (M.) : « Madeleine de Verchères, créatrice de sa propre légende » in « Mythes et réalités de l’histoire du Québec » (Cahiers du Québec, Hurtubise, 2001).

Vachon (A.) : « Jarret de Verchères, Marie-Madeleine » in « Dictionnaire biographique du Canada », Vol 3, Presses de l’université de Laval.

1 Cette statue est l’œuvre du sculpteur canadien Louis-Philippe Hébert. Elle est en bronze et mesure 7, 2 mètres de haut. Érigée en 1913 sur le site de la bataille du Fort-de-Verchères (1692), elle a été restaurée en 2015.

2 Le fort de Verchères a été construit par le père de Madeleine, François Jarret de Verchères (1632-1700), sur une concession obtenue en 1672. Dans le Dictionnaire biographique du Canada (Vol 3, 1974), il en est fait le descriptif suivant par l’historien André Vachon : « À l’exemple de bien d’autres seigneurs, F. de Verchères a fait élever un fort pour la protection de sa famille et de ses onze censitaires : grossière palissade rectangulaire, de 12 à 15 pieds de hauteur, avec, à chaque angle, un bastion ; pas de fossés, et une seule porte, du côté de la rivière. À l’intérieur, le manoir du seigneur, une « redoute » qui servait à la fois de corps de garde et d’entrepôt à munitions, et probablement de quelques constructions de fortune pouvant abriter, en cas de danger, femmes, enfants et bestiaux. Une ou deux pièces de campagne, peut-être de simples pierriers, destinés à donner l’alerte plus qu’à repousser l’ennemi, complétaient ce modeste dispositif de défense. » Si le père de Madeleine a construit ce fort, c’est que sa seigneurie, située entre la rivière Richelieu et le fleuve Saint-Laurent, est un lieu de passage des Iroquois.

3 Cette attaque du fort de Verchères n’a rien de surprenant, puisqu’en 1692, les Iroquois sont encore en guerre contre les Français et leurs alliés autochtones. Ce n’est qu’en 1701 qu’ils signeront la Grande Paix de Montréal.

4 Ici se place le fameux épisode du foulard : un Iroquois saisit le foulard que Madeleine porte autour du cou. Par chance, celui-ci se dénoue. Libérée, elle peut poursuivre sa course vers le fort. Elle est sauvée.

5 Ces sont là ses propres termes.

6 En effet, Marie de Verchères (1656-1728) avait défendu avec succès le fort familial contre une attaque des Iroquois en 1690. Madeleine avait-elle secondé sa mère à cette occasion ? C’est la question que se pose l’historien André Vachon.

7 Dans son ouvrage intitulé « Héros de la Nouvelle France » (1902), Frédéric de Kastner signale que ce coup de canon a aussi averti des soldats qui chassaient dans les parages et qui ont pu, grâce à lui, se mettre à l’abri.

8 Madeleine, dans ce même récit, fait état de deux autres sorties pour aller récupérer des poches de linge et des couvertures qui étaient restées sur la rive du Saint-Laurent depuis le début de l’attaque.

9 Le récit de Madeleine fait état de deux morts parmi les colons.

10 Dans le numéro du 29 mai 1897 du Monde Illustré.

11 Outre le monument de Verchères, des ouvrages, des avenues, des collèges, des affiches et même un film célèbrent Madeleine de Verchères et cultivent sa légende.

12 C’est, par exemple, le cas de l’historien canadien Marcel Trudel dans « Madeleine de Verchères, créatrice de sa propre légende » in « Mythes et réalités dans l’histoire du Québec » (Cahiers du Québec, Hurtubise, 2001).

13 À l’époque, c’est-à-dire avant la Grande Paix de 1701, les attaques des Iroquois sont si fréquentes que les filles et les femmes participent, le mousquet à la main, à la défense des établissements.

14 Dans son premier récit, celui de 1699, Madeleine rapporte que la bataille du fort de Verchère n‘a duré que 24 heures.

15 Selon l’historien Jean Bruchési, Pierre Fontaine a eu un rôle égal à celui de Madeleine dans la défense du fort de Verchères.

16 Par exemple, l’historien André Vachon ne croit pas une seconde qu’une jeune fille de 14 ans ait pu échapper à des guerriers Iroquois à la fois rapides à la course à pied et adroits au tir au fusil et à l’arc.

17 Il existe cinq récits de la bataille du fort de Verchères : deux de Madeleine (1699 et 1732), deux de Claude-Charles Le Roy de La Potherie (vers 1700) et un de Pierre-François-Xavier de Charlevoix (1721).

18 Le premier récit de Madeleine date de 1699. Celui-ci, au dire de l’historien Marcel Trudel, relate, sans mettre plus que cela en valeur son autrice, un événement tout à fait représentatif des dangers habituels que couraient au XVIIème siècle les colons de la Nouvelle-France.

19 Etendu lors d’une émission de Radio-Canada intitulée « Madeleine de Verchères, figure mythique de la Nouvelle-France » et datée du 12 juin 2018.

20 En 1700, grâce à l’intervention de la comtesse de Maurepas, elle avait obtenu du roi Louis XIV le versement d’une rente annuelle de 150 livres. Soit l’équivalent de la pension d’ancien officier de son père décédé en début d’année.

21 Ainsi, la légende de Madeleine de Verchères a été utilisée lors de la seconde guerre mondiale par l’armée canadienne pour inciter les mères de soldats à se comporter courageusement, autrement dit à accepter le sacrifice de leurs fils. Cela s’est fait via une affiche d’Adam Sheriff Scott.

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