
Musée. Le mot peut évoquer des vitrines poussiéreuses et de vieux artéfacts. Au Québec, il a tendance à avoir un autre sens. Artefacts, histoire, émotion. C’est qu’ici et généralement en Amérique, la conception muséale diffère largement de celle que nous connaissons en Europe par l’incorporation d’émotions intangibles au sein-même des expositions. Dès les années 80 le Québec va véritablement expérimenter ce changement dans le monde muséal par le biais de son musée public. Mais comment ajouter l’émotion dans une exposition sans s’en prendre à son but premier de partager et d'offrir une meilleure compréhension de l’histoire ? Pour y répondre, une courte excursion dans le Musée de la Civilisation à Québec s’impose.
Le Musée de la Civilisation est constitué en décembre 1984, soit quelques mois avant l’inscription de l’arrondissement historique avoisinant au patrimoine mondial de l’UNESCO. Cependant, ce n’est qu’en 1988 que le bâtiment actuel ouvrira ses portes pour accueillir ses premiers visiteurs. Conçu par Moshe Safdie, architecte international réputé (1), le bâtiment veut résolument marier l’architecture coloniale du 18ème siècle avec l’image d’un Québec moderne. Pour ce faire, l’immeuble incorpore l’ancienne maison bourgeoise de Guillaume Estèbe marchand français originaire de l’Ariège tout en donnant à voir une façade béton, typique du modernisme québécois de l’époque. Dans son hall principal, une large barque du XVIIIe siècle est exposée à l’endroit où les archéologues l’ont découverte, rappelant que le lieu est situé près de l’ancienne berge du Saint-Laurent.


Dans les tendances muséologiques européennes du XXe siècle, une exposition muséale se composait essentiellement de vitrines mettant en valeur les éléments les plus remarquables de la collection. Ces objets étaient exposés dans un espace neutre vidé de son contexte d’origine. L’élément essentiel était, avant tout, l’objet physique ; la scénographie de l’exposition étant tournée autour de l’objet matériel. C’est sur cet aspect qu’on retrouve une grande différence entre le Musée de la Civilisation, suivi par la muséologie québécoise en général, et la muséologie française. Cette importance accordée à un élément autre qu’un objet a permis l’introduction d’une nouvelle importance dans la muséologie québécoise : l’émotion.
L’émotion étant immatérielle, il était difficile de concevoir comment l’inclure dans une exposition dans les années 80 et 90. Pour ce faire, la muséographie québécoise a joué avec une notion de base de l’exposition européenne de l’époque. Plutôt que de mettre l’objet sous vitrine, vidé de son contexte d’origine, il était préférable de le recontextualiser avec une décoration et une ambiance générale rappelant son lieu/utilisation d’origine. Ainsi, l’objet physique est remis, en quelque sorte, dans un certain contexte d’origine et joue le rôle d’outil à la compréhension d’un thème choisi. Couplée avec des sons et un décor immersif, une émotion associée à l’objet est créée, voire amplifiée.


En jouant avec le décor, les sons et parfois même des diffuseurs de senteurs, l’émotion est ainsi évoquée dans les salles d’exposition. Ceci permet de détacher l’exposition de la collection et de mettre l’accent sur un thème ou un sujet choisi. Par exemple, plutôt que d’analyser les objets individuellement, c’est plutôt le contexte et la thématique entourant un objet qui sont mis à l’honneur.
Encore assez nouvelle sur le "Vieux Contient", cette manière de penser date de longtemps au Québec. Sans entrer en détails dans le système éducatif québécois en comparaison au système en place en France, la plus grande importance en histoire au Québec n’est ni la connaissance de dates ni des détails, mais du contexte et des conséquences plus larges entourant un événement historique. Ainsi, un étudiant en histoire au Québec mise beaucoup moins sur l’apprentissage des dates, comme on le faisait généralement en France, mais priorise l’apprentissage du contexte. Ce même fonctionnement se retrouve ainsi au Musée de la Civilisation, avec l’émotion et le contexte entourant une thématique historique mise en avant plutôt que de mettre l’accent sur la collection physique, comme au Musée d’Aquitaine de Bordeaux, par exemple. L’ethnologue et professeur de l’Université Laval Laurier Turgeon, dans son article intitulé La mémoire de la culture matérielle et la culture matérielle de la mémoire, paru dans "Objets et Mémoires" en 2007, note aussi l’importance de l’objet mémoire et du fait que l’histoire entourant certains objets exposés dans un musée est davantage valorisée et comprise en l’associant à un décor, à un son, à une ambiance de son contexte d’origine et qui évoque les mémoires autour de l’objet. Bien réalisé, le fait de rattacher des informations à des émotions, à des sons, à un conte ou à une personne, aide à humaniser et contextualiser l’histoire exposée. C’est entre autres pour cette raison que plusieurs musées européens ont, depuis la dernière décennie, décidé d’actualiser leurs expositions en tenant compte du modèle québécois qu’on peut apercevoir au Musée de la Civilisation. La nouvelle exposition permanente du Musée du Vin à Bordeaux, par exemple, mise sur l’ambiance et l’humain plutôt que sur des objets exposés en vitrine. Les Bassins des Lumières, à moins d’un kilomètre de la Cité du Vin, n’exposent aucun objet physique et misent entièrement sur le visuel et la création de plaisir et d’émotions avec l’utilisation de musique et d’images d’artistes célèbres.
Cette tendance va–t-elle se généraliser dans la muséologie française à l’ère du numérique ?
(1) Cet architecte a conçu Habitat 67 à l’ occasion de l’Expo Universelle de Montréal, le Crystal Bridges Museum of American art à Bentonville (Arizona) et le Marina Bay Sands Skypark à Singapour, entre autres.
Image d'en-tête : Vue extérieure du Musée de la Civilisation (source Collège Merici, Québec).
Jérémie McCarthy
Après des études en muséographie à l’Université Laval, Jérémie McCarthy a obtenu un Master en patrimoine architectural et culturel à Dessau (Allemagne). Il est actuellement aux commandes du projet de musée intercommunal du Val de Leyre en Gironde.