
Mai 1453: En prenant Constantinople vestige de l'empire romain, les Ottomans barrent aux Européens les routes commerciales vers l'Orient. Les explorateurs Colomb et Cabot, respectivement financés par les rois d'Espagne et d'Angleterre, mettent alors Cap à l'Ouest, "découvrant" le Nouveau Monde à la fin du XVème siècle, imités en 1534 par le Français Jacques Cartier qui s'arrêtera aux Rapides de Lachine sur le fleuve Saint-Laurent. Une fois les terres annexées, l'idée d'un passage au nord du continent américain devient un objectif majeur pour raccourcir les échanges commerciaux avec l'Asie. Les Canadiens ont considéré et considèrent toujours que les eaux de l'Arctique sont nationales. La première traversée complète du passage ne se fera qu'au tout début du XXème siècle (1905) par le Norvégien Amundsen. Avant lui, plusieurs explorations britanniques avaient été financées dont celle du britannique John Franklin en 1845 qui y perdit la vie et celle de ses 128 hommes d'équipage. Parti à leur recherche, René-Joseph Bellot, jeune Rochefortais, va inscrire glorieusement son nom dans la liste de ceux qui trouvèrent la mort dans les eaux glacées de l'Arctique canadien, donnant son nom au détroit qui marque le point le plus au nord de l'Amérique du Nord continentale.
La famille de René-Joseph Bellot né dans la région parisienne en 1826 s'installe à Rochefort alors qu'il n'a que 5 ans. Fils d'un maréchal-ferrant, il s'avère brillamment doué pour les études et intègre l'Ecole navale de Brest à l'âge de 15 ans. Il prend part à une campagne à Madagascar et s'y distingue, si bien qu'à son retour en 1845, il est nommé Chevalier de la Légion d'honneur. Cette année là, l'explorateur anglais Sir John Franklin appareille avec pour objectif de découvrir le passage du Nord-Ouest entre Atlantique et Pacifique. Les années passant sans que Franklin ait donné de ses nouvelles et que plusieurs expéditions de recherche soient revenues bredouilles, il obtient la permission du Ministère de la marine de se joindre à une expédition britannique qui part d'Aberdeen en mai 1851 et rentre bredouille en novembre 1852. Bellot s'y distingue encore une fois brillamment puisque que le capitaine Kennedy qui commande l'expédition vante, dans son rapport à l'Amirauté, les qualités et les "admirables services" rendus par Bellot. La Société royale de Géographie fait accepter la proposition de donner le nom de "Bellot Strait" à un détroit découvert au fond de la baie de Brentford, point culminant de l'Amérique du Nord du Canada. Le détroit est un passage étroit de 2 km de largeur sur 25 km de longueur situé à 71°58' N sur l'actuel territoire du Nunavut. D'une profondeur de 300 m par endroits, il est cerné de grandes falaises sombres et parcouru de forts courants marins aux eaux agitées lorsqu'elles sont libres de glace, ce qui est rare à cette époque. Bellot prend part l'année suivante à une nouvelle expédition de recherche. C'est là qu'il trouve la mort le 18 août 1853, précipité à la mer par un violent coup de vent lors d'une tempête. L'histoire de Bellot connait un grand retentissement en Grande-Bretagne comme en France. Un mémorial en marbre a été implanté sur la petite île de Beechey, point de départ de la mission de Bellot et les Anglais lui élèvent un obélisque à Greenwich. En France, la famille du jeune Bellot reçoit le soutien financier de l'empereur Napoléon III. Le journal de la première expédition de Bellot dans l'Arctique est publié en 1854 sous le titre Journal d'un Voyage aux mers polaires par l'éditeur parisien Perrotin et le nom de Bellot est donné à une rue du 19ème arrondissement. Rochefort ouvre une souscription pour l'édification d'un monument commémoratif qui sera inauguré en 1862, cénotaphe qui montre René-Joseph Bellot reposant sur un lit de glace veillé par 4 ours polaires dans le cimetière de la ville.
Depuis les années 90 le réchauffement climatique ouvre progressivement des routes polaires. Passer par le passage du Nord-Ouest deviendrait une alternative aux routes traditionnelles en réduisant les coûts de transport et en accélérant les délais de livraison. Si le Canada considère le passage comme faisant partie de ses eaux intérieures, plusieurs grandes puissances estiment que le détroit est international et que la circulation doit y être libre. Pour le Canada contrôler cette zone permet d'affirmer sa souveraineté dans l'Arctique et de renforcer sa présence scientifique et militaire dans le Nord. Il n'en demeure pas moins que la navigation y reste difficile et saisonnière et que l'augmentation du trafic maritime fait craindre la survenue de problèmes environnementaux, de perturbations pour la faune polaire et des répercussions négatives sur les modes de vie des populations autochtones. En attirant de plus en plus l'intérêt de puissances étrangères comme la Russie, la Chine et en premier lieu les Etats-Unis, ce passage reste pour l'instant surtout stratégique. Il n'en demeure pas moins que les importantes ressources potentielles en uranium, pétrole, gaz, terres rares et minerais critiques font l'objet d'appétits donnant lieu à des slogans provocateurs de la part de l'actuel locataire de la Maison Blanche. S'inquiétant de la militarisation russe de l'Arctique et des investissements chinois dans les mines groenlandaises, il évoque de manière récurrente et provocatrice l'annexion du Canada au titre du "51ème Etat "et l'achat du Groenland. A l'époque déstabilisante et parfois médiatiquement médiocre qui est la nôtre, il nous a semblé intéressant d'évoquer le souvenir d'un jeune lieutenant de la marine française, homme d'honneur oublié s'il en fut.
Claude Ader-Martin
Photo de Une : Epitaphe sur le mémorial de Bellot à Greenwich (auteur Ethan Doyle White, licence CC BY-SA 4.0)
Sources : Dictionnaire biographique du Canada : Bellot Joseph-René ; Lucien Fournier, président du Comité rochefortais de documentation historique de la Mairie : René-Joseph Bellot, un héros rochefortais méconnu.