
D'abord, posons le décor. Lors de la création du Manitoba en 1870, la province est officiellement bilingue. Une importante communauté franco-catholique y vit le long de la Rivière Rouge, composée principalement de Métis menés par un certain Louis Riel. Vingt ans plus tard et après la disparition de Riel considéré par le gouvernement fédéral comme un traitre et exécuté pour cela, les populations métisses spoliées de leurs terres ont été progressivement remplacées par des migrants protestants et anglophones. Les dirigeants politiques de l'époque, bien conscients d'une résistance des milieux francophones, prennent la décision de supprimer le bilinguisme officiel. En 1916, au motif d'unifier le système scolaire en anglais, la loi Thornton interdit l'enseignement en français dans les écoles publiques. L'usage du français décline mais les francophones refusent de plier. De nombreuses écoles continuent à leurs risques et périls à enseigner en français. Des associations telles l'Association d'Education des Canadiens français du Manitoba organisent la résistance contre les lois provinciales et entament une démarche organisée pour assurer la survie de leur culture et de leur langue.


Ce n'est donc pas un hasard si une poignée d'intellectuels aimant le théâtre et des membres de la bonne société francophone de Winnipeg se regroupent avec pour objectif de promouvoir la culture et la langue française au Manitoba. De sous-sols en greniers, parfois même chez des particuliers, on répète et on interprète des pièces en français. Le Cercle Molière qui s'appelle alors Centre dramatique français ne donne pas dans la farce burlesque. On joue les auteurs du répertoire. Le 20 avril 1925, les comédiens présentent leur premier spectacle officiel à guichets fermés au théâtre Dominion de la ville de Winnipeg, pièce intitulée Le Monde où l'on s'ennuie, comédie en trois actes d'Edouard Pailleron membre de l'Académie française. Personne ne trouve cela ennuyeux. La critique tant francophone qu'anglophone salue unanimement l'évènement. Ce succès galvanise la troupe dont le public attend durant quelques saisons la seule et unique représentation annuelle. Classique à l'origine, son répertoire le restera jusqu'en 1948 qui voit la création de Tit Coq de Gratien Gélinas, pièce emblématique du théâtre québécois. Peinture d'une société corsetée par la religion qui vit selon des codes dont voudrait bien se libérer son héros marqué par la guerre. Peu à peu, la programmation va privilégier les oeuvres qui touchent la communauté franco-canadienne. Entretemps, le théâtre s'est lancé dans l'expérience radiophonique lors de l'ouverture de la première radio francophone au Manitoba. D'années en années, l'ancien Cercle Dramatique devenu Cercle Molière, afin de rendre hommage au grand auteur classique français, étend sa notoriété à tout le Manitoba puis, dépassant ses frontières, se lance dans des concours et festivals qui vont le faire connaitre au niveau du pays tout entier. Au début des années 50, il trouve un lieu d'ancrage dans le sous-sol de la cathédrale Saint-Boniface et le début des années 60 voit sa professionnalisation sous la houlette d'un enfant du pays qui a trouvé sa vocation au sein de la troupe théâtrale.
"Le Cercle a survécu comme bastion culturel dans un contexte souvent hostile" souligne l'actuelle directrice Geneviève Pelletier, comédienne et scénariste qui s'apprête à tourner une nouvelle page de sa vie professionnelle. Pour elle, ce passage de témoin est essentiel afin que le Théâtre Cercle Molière (TCM) continue à s'ouvrir à de nouvelles influences et à se lancer de nouveaux défis. L'histoire retient les noms de personnalités engagées qui ont consacré beaucoup de temps pour assurer la pérennité du théâtre. Celui d'Arthur Boutal, un émigré français, et de son épouse, Pauline Le Goff, une Bretonne arrivée au Manitoba au début du XXème siècle. Le premier, responsable de l'impression de l'hebdomadaire francophone La Liberté a combattu lors de la grande Guerre. C'est un féru de culture. Pauline est illustratrice de mode. Elle est comédienne, dessine les costumes, participe à la mise en scène, sait fédérer, sait déléguer. Elle succédera à son mari à la direction de la troupe après le décès de ce dernier au début des années 40, encourageant les vocations naissantes et formant des jeunes pour assurer la relève. Elle pousse l'audace jusqu'à présenter une première oeuvre manitobaine : Confucius de Jacques Ouvrard. En 1968 elle remet la destinée du Cercle Molière entre les mains de Roland Mahé, natif de Saint-Boniface, ancien étudiant aux beaux arts de l'Université de Saint-Boniface et de l'école supérieure d'art dramatique de Strasbourg, formé au théâtre dans les sous-sols de la cathédrale de Saint-Boniface. Sa vie ne fait qu'une avec celle du théâtre. Il fera passer le Cercle Molière de statut de théâtre amateur à celui de scène professionnelle et n'hésitera pas faire des choix de programmation loin des sentiers battus. La langue du théâtre français classique fait place à la langue populaire du Manitoba. L'élitisme n'est plus de mise. Passionné par la mise en scène, Roland Mahé allie créativité et audace. Certaines dents grincent. En 1970, il s'allie avec le comédien Jean-Louis Hébert qui vient de terminer une formation en Europe pour créer le Festival Théâtre-jeunesse avec l'objectif de permettre la création de pièces par les élèves du secondaire. En 1974, le théâtre est accueilli au sein du tout Nouveau Centre Culturel franco-manitobain avant d'intégrer ses locaux propres en 2010. Aujourd'hui, le TCM qui est le plus gros théâtre francophone hors Québec gère un budget de 1,6 millions de dollars. Il est financé à 45% par des fonds fédéraux, provinciaux et locaux, le reste provenant de revenus autonomes. Situation enviable selon sa directrice.
L'arrivée au Manitoba de nouvelles populations francophones essentiellement venues d'Afrique fait réfléchir et rebat les cartes de la programmation. Aux ateliers théâtre pour les enfants partir de 9 ans, s'ajoutent des créations portant sur la mixité culturelle. Geneviève Pelletier, arrivée en 2012 qui affiche son ascendance Métisse, s'est penchée sur les enjeux sociétaux créés par la diversité, le multiculturalisme et l'ère digitale. Elle y voit une nouvelle ouverture pour l'avenir du TCM. En cette année du centenaire, son équipe a fait fort pour la programmation des mois à venir. Il y aura entre autres, une célébration de l'oeuvre de Molière, et pour commencer la saison 2025-2026 une adaptation de l'oeuvre de Jean Genêt (Les Bonnes) sous le nom de Bonnes Bonnes, un hommage à Gabrielle Roy, l'autre enfant du pays qui obtint en 1947 le prestigieux prix Femina, une création théâtrale destinée aux tout jeunes enfants en juin 2026. "Le Manitoba est la première province qui a eu des écoles d'immersion", souligne Geneviève Pelletier avec fierté. "Les anciens conflits entre anglophones et francophones se sont estompés. Leurs rapports ont changé. Etre bilingue aujourd'hui, c'est important en particulier sur le plan économique. La culture est un vecteur important dans ce contexte. La pertinence du théâtre reste d'actualité maintenant comme il y a cent ans". Elle est sûre qu'une nouvelle ère dynamique commence...
Photo de Une : le quartier Saint-Boniface à Winnipeg (Photo Claude Ader-Martin).
Claude Ader-Martin
Sources : Le Cercle Molière. Catalogue du 75ème anniversaire (don du TCM). Le Cercle Molière : Pour l'amour du théâtre en français. Encyclopédie du patrimoine culturel de l'Amérique française Le Cercle Molière par Lise Gaboury-diallo interview de Geneviève Pelletier (14 avril 2025).