Une rive droite de l’estuaire propice à l’émigration des protestants au 17e siècle

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Un récent séjour à Meschers nous a permis de découvrir l’importance du protestantisme dans l’histoire locale : la présence de temples même dans les plus petites communes témoigne de ce passé tourmenté. Autre découverte dans le cadre d'AQAF, le rôle des pilotes, ces experts de petits ports de la rive droite de l’estuaire de la Gironde, pour l’aide à l’exil de leurs coreligionnaires vers les pays du Nord ou d’Amérique. L’ouvrage collectif : Histoire des protestants charentais (Aunis, Saintonge, Angoumois) découvert à la médiathèque de Meschers, fait l’état des connaissances sur l’histoire des protestants charentais des origines à nos jours, un ouvrage de référence avec de nombreuses collaborations scientifiques sur le protestantisme de Meschers à la Rochelle. Dans cet article, il sera question de la rive droite de l’estuaire de la Gironde de Meschers aux « isles de Marennes ».

Bref rappel historique

A la mort du jeune roi François II en 1559, l’implantation du calvinisme est pratiquement achevée dans cette région selon trois zones bien distinctes : la côte où il est majoritaire avec une large assise populaire, les villes et les bourgs de l’intérieur où c’est l’affaire des marchands et des « intellectuels » de toutes catégories ; les campagnes enfin, selon l’engagement des nobles et de leurs officiers. Il apparaît comme l’idéologie dominante comme l’écrit Louis d’Estissac au duc de Guise : « Il se couve en ce pais beaucoup de choses dont les oeufz ne vauldront rien à l’avenir ».

Pendant une vingtaine d’années, le parti réformé va connaître son essor dans la région arrêté brutalement en 1572 avec le massacre de la Saint Barthélemy qui va anéantir tous les espoirs de réconciliation entre catholiques et protestants qu’avaient suscités le mariage d’Henri de Navarre avec Marguerite de France. En 1598, Henri IV signe l'édit de Nantes, édit de pacification autorisant le culte protestant selon des modalités déterminées, mettant ainsi fin à plus de trois décennies de guerres de Religion en France. Malheureusement, la révocation de l’édit de Nantes actée par Louis XIV en 1685, va interdire le culte protestant en France. Pour les protestants, le choix sera la conversion, la clandestinité ou l’exil. Ils partiront par centaines et les intendants seront impuissants à enrayer l’exode, les campagnes se vident malgré la surveillance des côtes et les peines de plus en plus sévères contre ceux qui tentent de quitter le royaume. C’est par mer, que dans la majorité des cas, s’effectuent les évasions, toujours difficiles et risquées.

La Gironde fleuve de grandes migrations

L’estuaire de la Gironde, le plus grand d’Europe est tour à tour, la voie privilégiée des invasions et des évasions. En 1685, au moment de la révocation de l’Edit de Nantes, c’est une moyenne annuelle de plus de 2 000 mouvements en allées et venues qui est enregistrée. Les Anglais et les Hollandais, y représentent une colonie importante à Bordeaux ainsi que d’autres négociants étrangers qui formeront le pavé des « Chartrons ». La Gironde sera également la voie de l’évasion vers la liberté pour de nombreux protestants charentais, profitant de ses flottes amies prêtes à les accueillir malgré le danger vers les pays du « Refuge ».

Les pilotes lamaneurs quasiment tous protestants sur cette côte, spécialistes de la navigation côtière et du trafic entre les petits ports et cette flotte de haute mer, ont joué un grand rôle en portant les fugitifs à bord de ces bateaux Une ordonnance du 20 novembre 1685 affirme même que c’est « ce qui a contribué le plus à l’évasion de ceux de la «  R.P.R. » (2) et elle établit contre les pilotes qui auront accepté à bord des personnes sans autorisation écrite de l’amirauté, une amende 500 livres.

A vrai dire, ce mouvement d’émigration avait commencé bien plus tôt- dès 1665. A cette époque, il était relativement facile aux habitants des côtes, familiers des lieux, souvent marins eux-mêmes, matelots, armateurs, servants sur les bateaux du roi ou capitaines naviguant au commerce, d’envisager et d’organiser cette forme d’émigration. Il fallait être courageux pour tenter l’aventure. Celui de tout abandonner pour une terre inconnue et de risquer si l’on était pris, les galères pour les hommes, la prison pour les femmes, le couvent pour les enfants.

Pourtant de véritables filières s’organisent pour faciliter cet exode : l’Ile de Ré devient, selon le mot d’un historien, « une base d’émigration clandestine » pour des huguenots de toute le France. Ils partent de partout, des villages côtiers, mais aussi des villes situées à l’intérieur des terres : Saintes, Cognac, Jarnac, Archiac,, Barbezieux, Jonzac … et de toutes catégories sociales : artisans, ministres expulsés, médecins et chirurgiens ; mariniers, marchands … qui préparent avec soin leur départ. Le 1er mars 1687, l’intendant écrit au ministre qu’ "environ 600 personnes de Mornac, de Royan et des environs sont parties par la Seudre, ce qui a causé beaucoup de misère ".

Autre témoignage, en juin 1686, un espion de Louis XIV lui envoyait le rapport suivant : « Il y a des gens qui doivent partir de Jarnac en Angoumois, pour se trouver au lieu Causes (Cozes) à deux ou trois lieues de Royan. De ce Causses, ils doivent se trouver de nuit, à un bourg qui se nomme Saint-Georges. Le vaisseau s’y trouvera. Aux gens de Jarnac se joindront ceux de Causses. Ils seront en tout environ 500 personnes, avec peu de bagages ».

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Le même espion récidive le 3 février suivant : « Il y a entre Mesché et Saint-Georges sur le bord de l’eau, un bois fort épais : c’est là que les gens iront. Le vaisseau arrivera de jour à Mesché. S’il apprend que ces gens sont là. Il enverra deux chaloupes de 30 personnes en 5 ou 6 voyages. Ils sont d’accord à deux pistoles par personne, une en dessous de 12 ans. ». On peut imaginer la peur, la pénibilité des ces longues marches en se cachant, l’attente angoissante du moment favorable à l’embarquement, la crainte des contrôles, la visite en mer des bateaux par la Marine royale et tout le reste.

Le commerce de Bordeaux s’opposait à ces entraves à la navigation, et au blocus des côtes, aussi la surveillance des côtes se relâcha après 1687. Il faut noter que les catholiques qui depuis plus d’un siècle cohabitaient avec les protestants de ces lieux, gardèrent souvent le silence.

Parmi les quelques biens précieux qu’ils emportèrent, il faut compter les registres paroissiaux, sauvés par « les anciens » des églises locales. C’est aujourd’hui souvent à Londres, Amsterdam, Berlin, Boston, Philadelphie… qu’il faut aller pour rechercher les archives, les racines de ces exilés et qui donnèrent à leur destination des noms français comme New Rochelle, banlieue nord de New York, fondée en 1688.

Dans la seconde moitié du 18e siècle, les protestants contraints à la clandestinité se retrouvaient dans les grottes à Meschers ou dans la forêt de "Suzac" lors de leurs secrètes "assemblées du désert". Un de leurs pasteurs aurait plaidé la cause de sa communauté directement auprès du roi Louis XVI, contribuant ainsi à la signature de "l'édit de Versailles" ou "édit de Tolérance" en 1787. Celui-ci accorde aux protestants un état civil et leur assure d'exister dans le royaume sans y être troublés sous le prétexte de religion. Il s'ensuivit un développement du protestantisme en Charente et la construction de nombreux temples début 19e dont vous trouverez ci-joint la liste par ordre chronologique.

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Anne Marbot

D’après Jean-Claude Ribagnac co-auteur de l'ouvrage.

Notes :

(1) Ducluzeau Francine Coord. , Paris : Le Croît Vif, 2002.

www.croitvif.com

(2) La Rochelle protestante aux XVIe et XVIIe siècles fait l’objet de deux chapitres conséquents dans l’ouvrage ci-dessus mentionné, il est signé Olga de Saint-Affrique.

(3) La formule « Religion prétendue réformée », et le sigle correspondant « RPR » sont utilisés couramment au 17 e siècle comme marque officielle d'hostilité au protestantisme, notamment sous le règne de Louis XIV.

Lien utile : Maison de l’histoire du protestantisme.

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