
A la fin du XVIII ème siècle, la presse écrite fait son apparition dans ce qui est le Québec d'aujourd'hui. S'il n'y a pas eu de journaux au temps de la Nouvelle-France malgré les demandes réitérées de quelques esprits éclairés et de l'existence d'une unité linguistique, c'est faute de matériel à imprimer. Le pouvoir royal qui entendait contrôler l'information dans la colonie s'y était formellement opposé. Mais les choses allaient vite changer...
1764. La France vient à peine de perdre sa colonie que deux imprimeurs venus de Philadelphie, Thomas Gilmore et William Brown, fondent à Québec alors capitale du Canada un journal de quatre pages, La Gazette de Québec/The Quebec Gazette. Cette publication a une vocation essentiellement commerciale et son principe de base est la neutralité politique, ce qui se comprend aisément dans la mesure où le gouvernement a recours à ses services pour éditer ses décrets officiels.

En 1778, nait à Montréal le premier journal de langue exclusivement française. Il est l'oeuvre de Fleury Mesplet, imprimeur français dont le père est originaire d'Agen, et de Valentin Jautard, né à Bordeaux en 1734, avocat de son état. Mesplet est passé par Londres en 1773 avant de débarquer à Philadelphie en 1774 où il a travaillé pour le Congrès Continental, assemblée législative commune aux treize colonies anglaises d'Amérique. Le Congrès tente de convaincre les habitants de la Province de Québec de faire cause commune avec les treize colonies et leurs visions d'indépendance. Jautard est arrivé à Montréal dix ans auparavant où il exerce sa profession d'avocat après avoir transité par l'Illinois. En 1776, année de l'Indépendance des colonies américaines, le Congrès Continental envoie Mesplet à Montréal pour y créer une imprimerie. La même année, une expédition américaine tentant d'obtenir le contrôle militaire d'une partie de la province de Québec échoue. Mesplet et Jautard restent à Montréal avec le matériel d'imprimerie.

C'est ainsi que sort en juin 1778 le premier numéro de La Gazette du commerce et littéraire pour la ville et le district de Montréal. Les nouvelles, d'abord axées sur le commerce, y font rapidement place à la littérature, puis à la philosophie, puis à la critique vis-à-vis du gouvernement colonial et des institutions religieuses. Le journal cherche à former une opinion publique éclairée, ouverte au débat d'idées. Les échanges s'y font sous couvert de pseudos : éducation, liberté d'expression, défense de la langue française, combat contre l'obscurantisme, présentation des idées de Montesquieu, Voltaire ou Rousseau, autant de thèmes qui selon les autorités menacent l'ordre public. Les deux associés - qui sont aussi les rédacteurs - finissent dans l'ombre moins d'un an plus tard ! Le journal renaîtra de ses cendres en 1782 sous le nom abrégé de Gazette de Montréal, deviendra bilingue en 1785 avant d'être racheté par un Anglophone qui le transformera en publication unilingue anglais. On peut la lire encore de nos jours. Depuis 2022, The Gazette se désengage progressivement de sa version papier au profit d'une édition numérique.

L'Acte Constitutionnel de 1791 donne naissance aux deux provinces du Haut et Bas Canada, chacune ayant une assemblée législative élue, ce qui favorise l'émergence de nouvelles publications permettant de mettre en lumière les luttes que se mènent les députés des différents bords. La presse d'opinion nait donc avec le XIX ème siècle qui verra l'affrontement de deux grandes idéologies, celle des "Rouges" libéraux contre les "Bleus" qui se réclament de l'autorité de l'église catholique. Dans les années 1880, les premiers grands quotidiens d'information inspirés du modèle américain font leur apparition, proposant à leur lectorat un contenu basé sur les faits divers, la politique, les nouvelles locales, les rubriques littéraires ou domestiques, les petites annonces. Le journal comme objet de consommation courante prend place dans la société.

Le Soleil est à Québec ce que Sud Ouest est à Bordeaux, sa ville jumelle. Il naît bien avant son confrère aquitain au début des années 1880 sous le nom de l'Electeur, puis sous son nom actuel en 1896, porté par nul autre que Wilfrid Laurier, Premier ministre du Canada de 1896 à 1911, qui en fait l'organe officiel du parti Libéral, au grand dam des autorités catholiques québécoises. Dans une publication répertoriant l'histoire des quotidiens régionaux du Québec, Jean-Hugues Roy, professer de journalisme à l'UQAM*, relève quelques faits saillants de l'histoire du quotidien et de la combativité de ses journalistes. Il a été le premier à embaucher au Québec, en pleine seconde guerre mondiale, la première femme journaliste affectée au reportage général plutôt qu'aux pages traditionnellement traitées par des femmes. On lui donne sa chance en lui confiant la couverture des deux conférences des Alliés au Château Frontenac en 1943 et 1944, sauf qu'elle n'est pas autorisée à signer ses reportages. Pas encore... C'est peu connaître cette Françoise Côté qui en 1950 contribue à créer le premier syndicat de journalistes au Soleil ouvrant la porte à la signature de la première convention collective accordant la parité salariale homme/femmes. Cela lui coûte sa place l'année suivante. Soulignant la combativité des journalistes du Soleil, le professeur Roy relate encore le refus qu'ils ont opposé à la direction du journal de se plier aux directives comminatoires de cette dernière concernant leur compte rendu d'une répression policière à l'encontre de manifestants indépendantistes venus perturber la visite de la Reine Elisabeth II en 1964. L'allégeance au parti libéral du quotidien est visiblement à mettre au chapitre des souvenirs ! Considérant qu'ils sont atteints dans leur honneur, ils attaquent la direction en justice et réussissent à la faire plier.
De 3000 exemplaires quotidiens en 1881 vendus au prix unitaire de 1 cent, le tirage monte à 272.000 en 2014. L'application mobile est lancée en 2015. En 2019, le Groupe Capitales Médias propriétaire du Soleil de 5 autres médias régionaux** se déclare en faillite. Pour ne pas disparaître, les 6 quotidiens se lancent dans une expérience totalement novatrice, celles des Coopératives de l'information , les employés devenant propriétaires de leur outil de travail. Cela ne se fait pas sans casse : réductions et gel des salaires sur plusieurs années pour les actifs, réductions des pensions pouvant aller jusqu'à 30% pour les retraités, réduction des équipes, départs volontaires. Le virage du tout numérique s'est pris à grande vitesse , une entente d'une durée de trois ans a été signée avec les GAFA Meta et Google pour obtenir des redevances, entente pas évidente à renouveler. Le gouvernement qui ne souhaitait pas voir disparaître six des dix quotidiens que compte la province a participé financièrement au sauvetage financier. Les quotidiens ont tiré leur dernier édition papier le 31 décembre 2023. A ce jour, accessibles uniquement en ligne, ils voient le nombre de leurs abonnés monter en puissance et commencent à embaucher de nouveaux collaborateurs. On est loin maintenant du modèle français du XVIII ème siècle qui avait avait présidé à la naissance de la presse francophone québécoise. Rien ne dit en outre que ce modèle typiquement nord-américain pourrait inspirer les journaux de France que d'aucuns au Québec appellent encore, "le vieux pays" !
Image d'en-tête : Editions papier du quotidien Le Devoir, Montréal (photo Journal Métro, https://journalmetro.com).
* Université du Québec à Montréal.
** Outre Le Soleil, les cinq autres sont : La Tribune, La Voix de l'Est, le Droit, Le Nouvelliste et Le Quotidien.
Claude Ader-Martin
Sources : Histoire de la presse écrite au Québec par Sébastien Couvrette : Encyclopédie du patrimoine culturel de 'Amérique française. Les Coops de l'information : Jean- Hugues Roy . Presses de l'Université du Québec. Fleury Mesplet : Dictionnaire biographique du canada, vol 4.