
Sur le fronton du théâtre de l'Olympia à Arcachon, une phrase d'Elisée Reclus nous interpelle : "En se promenant sur le bord de la petite mer intérieure, ceux qui connaissent la Louisiane pourraient (...) s'y croire transportés" et alimente notre réflexion sur les relations entre nos deux régions.

La découverte de l'Amérique et son premier voyage à la Nouvelle-Orléans en tant que jeune adulte avant de devenir un géographe d'exception, a déjà fait l'objet d'un précédent article .
Aujourd'hui, la lecture de son ouvrage sur "Le Littoral aquitain" que je vous recommande vivement est un témoignage rare qui nous plonge dans une époque révolue mais une période charnière de la transformation de ce "désert de sable en forêt" , un document exceptionnel de scientifique qui ne se contente pas de décrire la nature, les sols ... mais surtout les rapports des hommes avec la nature, les marchés ou encore les menaces à venir. Son questionnement est plus que jamais à l'ordre du jour.
Pour tout autre ouvrage de synthèse sur l'histoire des Landes, nous vous recommandons également les ouvrages de Jacques Sargos qui sont une source incontournable tant dans l'approche historique qu'artistique des Landes de Gascogne.
Que faut-il retenir sur l'histoire des forêts dans le cadre de notre association, attachée aux regards croisés entre nos deux régions?
Apparue au 19e siècle, le terme Landes de Gascogne- GIronde, Lot-et-Garonne et Landes, se partage les terroirs arides d'une vaste région naturelle qui coïncide depuis plus de 150 ans avec l'un des plus grands massifs forestiers d'Europe (environ 2.1 million Ha), de la pointe du Médoc à Bayonne. Cette région se caractérise par son sol : un manteau de sable, coloré d'humus en surface, et qui cache dans son sous-sol de l'alios, une concrétion ferrugineuse. Une région de marais, de lagunes et d'interminables terres gorgées d'eau l'hiver et sèches l'été.

Le pin maritime (Pinus pinaster, ou pin des Landes, ou de Bordeaux)(1) et plusieurs variétés de chênes étaient présents à l'état naturel dans les zones les mieux drainées, comme les bords des cours d'eau ou les vieilles dunes bois du littoral, comme le montre la carte de Belleyme vers 1780 : ci-contre Pissos et la vallée de la Leyre.
Parfaitement adapté à la mise en culture des terres pauvres, le pin maritime va connaître son essor sous Napoléon III (2), et voir disparaître les activités pastorales traditionnelles. Le pays de "Buch" et sa "petite mer" c'est-à-dire le bassin d'Arcachon se trouve au coeur de l'identité landaise avec ses paysages: dunes anciennes et modernes, "forêt usagère" de la Teste, plantations récentes de pins, delta de la Leyre. Là, ont vécu ensemble des populations de résiniers, de pêcheurs, de paysans, de pasteurs...(3)

Deux grandes cités, Bordeaux et Bayonne, dont les ports exportent depuis des siècles des produits de la forêt, ont joué un rôle capital dans l'histoire économique de la Nouvelle-Aquitaine. L'avènement de la Révolution industrielle va multiplier les débouchés de la forêt : essor des industries de distillation pour obtenir résines en térébenthine et colophanes, forges landaises et leurs besoins en charbon de bois, poteaux de mines et traverses de chemin de fer... les besoins sont énormes. La création de la ligne de chemin de fer de Bordeaux à Bayonne en 1853 fait entrer la région dans l'économie moderne grâce aux financiers dont les frères Pereire, non seulement propriétaires de la Cie du Midi mais aussi à l'origine du tourisme balnéaire et de la construction de la ville d'hiver à Arcachon : son architecture originale et son mobilier en pitchpin.
Aujourd'hui, la surface de plantation du pin maritime dans la région Aquitaine est de 802 000 ha sur un total de 2,88 M d' ha (Ficobois 2020) de forêt en Nouvelle-Aquitaine. Le pin maritime voisine avec d'autres essences : variétés de chênes, aulnes, pin taeda... Les surfaces ont été durement impactées par les tempêtes Martin en 1999 et Klaus en 2009 sans oublier les incendies qui détruisirent 20 000 ha en 2022 à la Teste-de-Buch et Landiras, une monoculture particulièrement sensible au feu. Sa surface est également en diminution suite à la concurrence d'autres usages du sol : l'urbanisation, l'agriculture ou le photovoltaïque.

Au 19e siècle, la forêt de pins des marais dit Longleaf, s'étend de la façade atlantique de Caroline du Nord à l'Est du Texas sur environ 36 millions d'Ha, soit l'équivalent de l'état de la Californie. Le pin des marais se plaît bien dans les plaines inondables du fleuve Mississippi en Louisiane, dans des sols de sables profonds et marécageux, un climat subtropical. Historiquement, avant l'arrivée des colons européens, ces forêts connaissaient régulièrement des incendies saisonniers dus à la foudre ou aux pratiques ancestrales des Indiens, de feux nourriciers. Variété de pins résistants aux incendies, les Amérindiens pratiquaient une sorte d'écobuage afin d'éliminer les broussailles et autres feuillus en concurrence sur le sol forestier. En 1857, le naturaliste John Muir observait que ces landes, zones basses et sablonneuses, avec de vieux pins dispersés dans de vastes prairies ensoleillées agrémentées de fleurs sauvages et d'herbes exotiques : liatris, solidago, palmiers nains... qui couvrent le sol comme un beau jardin, lui procuraient une délicieuse liberté.

Le pin "Longleaf" : un arbre à haut potentiel commercial, il pousse lentement, haut et droit, un arbre idéal pour les poteaux électriques, les pilotis et les constructions typiques américaines...dans un pays en plein développement au 19e. De nombreux bâtiments anciens louisianais témoignent de la solidité de ce bois dense et résistant. Comme dans les Landes, la sève est également utilisée pour fabriquer de la térébenthine, du goudron et de la poix (cfr pitchpin). Indispensable dans la vie quotidienne, elle sert aussi à produire du savon, des peintures et des vernis, des cirages, des lubrifiants, des matériaux de toitures et des voiliers en bois... la demande était exponentielle sur ce vaste territoire, d'où la diminution de sa surface de production début du 20e siècle, réduite à 21 000 ha aujourd'hui.

Menacé d'extinction dans sa région d'origine et du Sud ouest de la Louisiane, il fait l'objet d'un projet de sauvegarde avec la fondation Longleaf Legacy dans le parc d'état Sam Houston Jones à Lake Charles.
Le Pinus palustris (Longleaf pine) voisine avec le Pinus Taeda, une espèce qu'on trouve à l'origine en Amérique du Nord mais depuis quelques années est massivement exploité. On l'appelle aussi Pin à l'encens ou Pin à torches. Il n'est pas sensible ni à la rouille courbeuse, ni à la pyrale du tronc, deux ravageurs du Pin des Landes. Par conséquent, de plus en plus planté en France pour ces qualités..... Appelé aussi Loblolly (mot anglais ancien qui signifie gruau épais, utilisé en référence aux endroits humides, marécageux et boueux).
Quels sont les liens entre nos 2 régions pour les échanges transatlantiques au 19e siècle. Nous en avons deux principaux, de nature historique et économique :
-d'une part la Guerre de Sécession (1861-1865) qui provoque l'arrêt des exportations de résine américaine vers l'Europe et accélère ainsi la production girondine, une période qu'on peut qualifier d'âge d'or pour les résiniers;
-d'autre part, le port de Bordeaux devient le centre d'importation du bois pitchpin (fin 19e), pour la réalisation de mobilier balnéaire sur toute la façade atlantique.
La Guerre de Sécession est une opportunité pour les forestiers des Landes de Gascogne sans marché pour leur résine de piètre qualité. En effet, les forêts des Appalaches fournissent des produits résiniers de qualité supérieure et ont un quasi monopole sur les marchés européens. La guerre va bouleverser le marché des matières résineuses. Les propriétaires landais se sont retrouvés riches d'un coup avec une barrique de gemme qui voit son prix quadrupler, la qualité s'améliorer et la production s'accroître. Elisée Reclus est témoin de cette envolée des prix dont il relate les causes et conséquences pour la région dans son ouvrage (4).

Bois précieux à la mode au 19e siècle, le pitchpin (5) est originaire d'Amérique du Nord et plus particulièrement du bassin du Mississippi et de la Floride. Ce bois jaune à veinures brunes connaît un franc succès en France dans les années 1870, importé par un industriel normand de Caen M.F. Bully, propriétaire d'une menuiserie. Fortement apprécié sous Napoléon III, sa forte résistance et son caractère imputrescible est utilisée pour les constructions navales, la fabrication de pianos et d'orgues, les wagons de train ou de métro .... Il sera aussi en vogue lors du développement des villes balnéaires et l'aménagement des belles résidences des ports, ou en région parisienne. A l'intérieur des demeures, il est utilisé pour la construction des meubles, des plafonds ou des lambris, il assure aux habitants le bon état de leur maison, même après des mois froids et pluvieux durant lesquels la maison est fermée. Aujourd'hui, il fait partie du patrimoine architectural français.
D'où vient son nom ? Pitch signifie "poix" en anglais. En Angleterre et en France, on le nomme pitchpin parce qu'il fournit une énorme quantité de résine quand il est gemmé (c'est-à-dire incisé pour recueillir la résine). Sa fibre est compacte et dure, souvent surnommé "hardpine" par les Américains.
En conclusion, nous espérons que cet article suscitera l'intérêt de jeunes chercheurs louisianais ou bordelais pour approfondir les liens historiques et culturels entre nos deux régions. En attendant, notre jeune adhérent québecois, Jeremy MacCarthy, en charge d'une réflexion sur la Val de la Leyre, nous a invité à faire une communication sur les liens entre nos deux régions au 19e et nous le remercions pour ce moment de convivialité partagée.
Nous aurions pu faire aussi un chapitre sur les expérimentations d'acclimation d'arbres américains signalées par Reclus sur le domaine de Geneste au Pian Médoc, un domaine qui appartenait à un riche négociant et horticulteur bordelais : Armand-Joseph Ivoy en 1821 qui créa la Société d'agriculture en Gironde mais cela fera l'objet d'un autre article sur les parcs et jardins d'agréments.
Anne Marbot
(1) Pinus pinaster (pin maritime, pin des Landes, pin de Bordeaux) : en 1815, 4 300 ha ensemencés en pin. Aujourd'hui, 802 000 ha.
(2) Ce sera la loi de 1857 par laquelle Napoléon III livra les communaux landais au savoir faire des ingénieurs des Ponts et Chaussées, prévoyant de manière planifiée la conquête du désert par l'arbre. Dorénavant, la forêt des Landes est pensée comme une industrie accélérée par l'avènement de la Révolution industrielle.
(3) Voir pour plus de détails : Histoire de la forêt landaise : du désert à l'âge d'or. Jacques Sargos. Bordeaux : Editions Horizons chimériques, 1997.
(4) Le littoral aquitain. Elisée Reclus. Morlaas: Ed. Cairn, 2022. pp. 138-140
(5) Les pitchpins historiques du 19e et 20e siècles comprennent les variétés de Pinus palustris ou pin des marais (« Longleaf pine ») ; Pinus elliottii ou pin d'Elliott (« Slash pine »); Pinus taeda ou pin taeda ; Pinus echinata (« Shortleaf pine »). Les Amérindiens utilisaient un cataplasme de pitch pin pour traiter les rhumatismes, les brûlures et les abcès. Ils s'en servaient aussi comme laxatif. Quant à l'écorce , elle était utilisée par les indiens pour la construction de canoës.
(6) Maison dite Châlet, portail entrée Pitchpin à Mantes-la-Jolie, inscrite à l'Inventaire Général du Patrimoine Culturel.
Sources :