
"On me demande parfois comment il se fait qu'un étranger ait été choisi pour mettre en valeur l'histoire locale", s'amuse Jérémie McCarthy qui ne se sent pas vraiment étranger dans ce paysage de pins odorants dont le calme et la sérénité lui rappellent son Charlevoix natal. De fait, l'histoire commence à l'été 2023 lorsque, effectuant un job temporaire dans un château médiéval des bords de Dordogne, il "tombe" par hasard sur une annonce proposant un contrat de travail pour la conception d'un musée du patrimoine local sur le Bassin d'Arcachon. Il n'est pas Français ? Qu'importe ! Qui ne tente rien n'a rien. Bingo, c'est à lui que le poste échoit !
Le projet est porté par la Communauté de communes du Val de l'Eyre qui regroupe cinq municipalités (1) éparpillées sur un territoire rural situé à une quarantaine de kilomètres de Bordeaux dans la forêt des Landes de Gascogne. Autrefois marécageuse, la région a été plantée de pins maritimes pour l'assainir au XIXème siècle sous le règne de Napoléon III. Les activités forestières s'y sont développées alors, en premier lieu le gemmage (2) consistant à recueillir la résine du pin. Celle-ci sert d'abord à fabriquer des torches, puis de l'essence de térébenthine, des peintures, colles et vernis très usités jusqu'au milieu du XXème siècle. Aujourd'hui, le pin y est cultivé pour son bois. Toutes ces activités ont laissé des traces et façonné le paysage que l'on voit maintenant, alors que de plus en plus de néo-ruraux s'installent dans cette région devenue plus touristique qu'industrielle si l'on excepte la présence d'une unité du Commissariat à l'énergie atomique (CEA du Barp) et de quelques champs de recherches pétrolières exploités par l'entreprise canadienne Vermilion. "A force de se promener dans les petites communes, on se rend compte que l'histoire locale ancienne ne se résume pas au règne d'Aliénor d'Aquitaine ou au gemmage lorsque l'on peut toucher du doigt des fossiles sur les murs des maisons, vestiges auxquels les habitants sont tellement habitués qu'ils n'y prêtent plus guère attention", raconte Jérémie qui à peine sorti de ses études à l'Université Laval a fait ses premières armes au Musée de la civilisation de la ville de Québec avant de se spécialiser en muséologie à l'Université de Dresde.
Lorsqu'il est arrivé, à l'automne 2023, son premier travail l'a amené à s'intéresser aux collections souvent détenues par des particuliers afin d'inventorier l'existant, les regrouper, les documenter et surtout d'améliorer leurs conditions de conservation. Un petit musée avait existé mais le lieu était devenu vétuste et son initiateur, un historien amateur ayant disparu en 2013 (3), les objets s'entassaient dans les caisses depuis dix ans, au grand dam de l'association des Amis du musée qui redoutait les effets du temps et des aléas climatiques sur des pièces qui remontaient à bien avant l'Antiquité. Après archivage et restauration, notre Québécois qui n'a rien d'un "conservateur" au sens où on l'entend souvent chez nous s'est empressé de vouloir les mettre à la disposition des chercheurs et à tous ceux qui souhaitent approfondir leurs connaissances de l'histoire locale. C'est ainsi qu'ils sont régulièrement présentés au public lors de rencontres culturelles dont la convivialité n'est pas absente. Dans un café par exemple, chez une compatriote québécoise fraichement installée dans la commune de Saint-Magne où elle a créé un lieu original mi-gelateria italienne mi-bar laitier québécois (Café Mamma Moka). Ici, on dit : Coffee shop. "La culture ne coûte pas cher", souligne Jérémie qui s'active tant auprès de la population locale que des instances nationales et européennes, "C'est la rénovation des réserves muséales qui est le plus dispendieux". Trier ce qui représente une réelle valeur historique , géologique ou archéologique, c'est son métier. Créer du lien avec les populations locales tient à son savoir être. Son enthousiasme communicatif, son sens naturel du consensus allié à son esprit fédérateur l'aident indéniablement à faire avancer le projet.
Les partenariats se sont peu à peu montés avec les universités bordelaises et le projet de musée se dessine avec les élus locaux, les collecteurs d'histoires et les collectionneurs de tous bords. Quand on lui dit qu'il fait feu de tout bois, Jérémie s'en amuse : "Justement, on a un petit projet avec l'université du Québec à Rimouski qui travaille en partenariat avec l'université de Pau sur le thème des grands incendies historiques. Or, l'histoire de cette région forestière est fortement marquée par le feu". Parallèlement à son travail, il étudie pour obtenir un master d'histoire ancienne à l'Université de Thessalonique. L'été prochain le verra sur un chantier de fouilles en Grèce. S'il se passionne maintenant pour les objets de l'âge de fer et de l'âge de bronze qui ont fait surface dans les réserves du musée en devenir, il garde toujours une place dans son cœur pour cultiver les liens entre sa nouvelle région de cœur et son Canada natal.
En effet, et nous l'avons raconté sur ce site il y a quelques années, une page de l'histoire locale garde le fort souvenir de la présence de bûcherons canadiens appartenant au Corps Forestier Canadien comptant de nombreux Acadiens durant la première guerre mondiale (voir l'article AQAF Quand les Canadiens « bûchaient » dans le Sud-Ouest de la France). Venus produire du bois destiné à l'effort de guerre, ces "faiseurs de sciure" comme on les surnommait ici et leurs scieries mobiles ont remplacé les hommes du terroir partis au front. Certains ne sont jamais repartis et ont fait souche au bord du Bassin d'Arcachon. Une plaque commémorative rappelle officiellement depuis peu ce lien entre nos deux pays.
Maintenant que les bases du projet sont posées, d'autres étapes sont en cours : mise en place d'un comité scientifique, poursuite des échanges avec les élus du territoire. Et il ne faut pas cesser d'étonner et de séduire le public du Val de L'Eyre en lui racontant sa propre histoire locale. "Au début, les participants n'étaient pas très nombreux", souligne-t-il, "maintenant , on manque de place". Le lieu du musée en devenir ne sera pas difficile à trouver, qu'il fasse l'objet d'une construction neuve ou bien d'une rénovation d'un bâtiment déjà existant. Son financement reste l'affaire des élus. Pour ce qui est du jeune Québécois, il continue à œuvrer à la finalisation avec tous les partenaires de ce projet scientifique et culturel afin qu'il soit à terme au service du territoire et de son histoire.
Photo d'en-tête : Jérémie McCarthy (photo Claude Ader-Martin).
Toutes autres photos : courtoisie de Jérémie McCarthy.
Claude Ader-Martin
(1) Les communes de Belin-Beliet, Le Barp, Lugos, Salles et Saint-Magne.
(2) Le geste des gemmeurs consistant à entailler l'écorce des pins était d'ailleurs très proche de celui des acériculteurs québécois qui à la fin de l'hiver récoltent l'eau des érables pour en faire un sirop. Appelé souvent "l'or liquide du Québec", il s'en produit chaque année plus de 60 millions de litres.
(3) Jean-Louis Brouste, employé municipal de la commune de Belin-Beliet avait collectionné, sa vie durant, amphores, objets archéologiques et témoignages des siècles passés regroupés dans un local prêté par la commune.