
Avertissement : On ne le sait pas ou alors peu, mais des Français ont participé à la guerre de Sécession (1861-1865). Certains se sont battus du côté des troupes nordistes, d’autres ont défendu les armes à la main la cause du Sud. Il y a quelques temps de cela, j’avais publié sur le site de l’AQAF un article intitulé : « Camille de Polignac : un Français dans l’armée confédérée ».
L’article qui suit est consacré à Régis de Trobriand, un autre Français engagé dans la guerre de Sécession, mais, lui, sous les couleurs de l’Union.

La guerre de Sécession commence le 12 avril 1861, lorsque l’armée de la Confédération des États du Sud1 attaque et prend possession du fort Sumter2. À partir de cette date, quelques milliers de Français décident, malgré l’interdit impérial3, de participer à ce conflit, certains dans le camp unioniste et d’autres dans celui des séparatistes. Parmi eux, il faut distinguer ceux qui font le déplacement de France pour l’occasion (ex : Camille de Polignac) et ceux qui vivent aux États-Unis au moment où la guerre civile éclate4. Les premiers ne sont que de passage, alors que les seconds sont installés. Régis de Trobriand5 fait partie de ceux-ci, puisqu’en 1861, quand il se porte volontaire pour combattre les « rebelles », il est new-yorkais depuis vingt ans. C’est, comme on dit dans le langage local, un French-Born, c’est-à-dire un immigré français aux États-Unis. Il est né à Tours en 1816 dans une famille de la noblesse d’Empire. Son père est militaire de carrière. Lui, a choisi le droit. À vingt-cinq ans, refusant de se rallier au régime de la monarchie de Juillet, il quitte la France et se met à voyager. D’abord en Europe et ensuite aux États-Unis où il finit par poser ses bagages. En 1843, il épouse une américaine : Mary Mason Jones. Professionnellement, il mène une triple carrière d’avocat, de romancier6 et de journaliste littéraire. Dans le cadre de cette dernière activité, il se fait connaître et apprécier en collaborant au « Courrier des États-Unis » (1847) et en créant la « Revue du Nouveau Monde » (1849). Bref, à la veille de la guerre de Sécession, le baron Trobriand n’a rien d’un soldat.
Quand il s’installe en Amérique, en 1841, Trobriand est encore tout imprégné des idées politiques de sa famille aristocratique, à savoir des idées monarchistes légitimistes. Mais, dans l’ambiance libérale et démocratique new-yorkaise, il abandonne cette idéologie réactionnaire très française et se convertit au républicanisme américain. C’est pourquoi, quand la guerre civile éclate, convaincu que seule l’Union peut sauver son pays d’adoption, il embrasse sans hésitation sa cause7. Mais, il fait plus : en réponse à l’appel lancé par le président Abraham Lincoln8 le 15 avril 1861, il se porte volontaire pour combattre les armes à la main la rébellion confédérée. Il se distingue en cela de la plupart des Français engagés volontaires, qui, parce qu’ils sont peu ou pas politisés, sont motivés par l’argent, l’aventure ou bien encore la promotion sociale. À quarante-cinq ans passés, le civil Trobriand se fait donc soldat. Certes, il ne peut se prévaloir d’un passé de militaire, mais il n’est pas totalement ignorant des choses de l’armée, puisque son père était officier d’état-major. Parmi les très nombreux régiments de volontaires, hors armée régulière, levés par l’État de New York au début de la guerre, il choisit de s’enrôler dans un régiment « français », c’est-à-dire dans une unité composée très majoritairement de French-Born9. Il s’agit du 55th New York volunteer infantry regiment.

À l’origine de ce régiment, il y a un bataillon de miliciens : le 55th New York Militia. Celui-ci a été fondé en 1847 à New York. Surnommé « Gardes La Fayette » en référence au héros français de la guerre d’Indépendance (1775-1783), il réunit 320 French-Born à la veille de la guerre civile. Ceux-ci, afin de bien montrer leur origine nationale, car ils tiennent beaucoup à leur identité française, portent l’uniforme des fantassins de l’armée impériale. À savoir, le kepi rouge, le pantalon garance et la capote bleue claire. Ce bataillon a pour fonctions manifestes, le maintien de l’ordre en période de troubles urbains et la participation aux cérémonies publiques le reste du temps. Sa fonction latente consiste, elle, à faciliter l’installation des immigrés français débarqués depuis peu sur le sol des États-Unis, c’est donc une institution d’intégration et de socialisation. Tout cela pour dire que ce bataillon de miliciens, s’il sait parader sur les larges artères de Manhattan et organiser de pantagruéliques banquets qui lui valent le sobriquet de « Gardes La Fourchette », n’est préparé ni mentalement ni matériellement à la guerre. Pourtant, il souhaite la faire. Mais, pour cela, il doit se constituer en régiment, c’est-à-dire atteindre l’effectif réglementaire de 1 000 hommes totalement équipés. Alors, le 20 avril 1861, soit seulement cinq jours après l’appel aux armes du président Lincoln, ses officiers lancent une grande campagne de recrutement et de financement auprès des French-Born de la ville. Et c’est un succès : les volontaires affluent et les caisses se remplissent. Alors, dès le début du mois de juin, le 55th New York volunteer infantry regiment (« Gardes La Fayette ») est formé. Il réunit dix compagnies sous le commandement du colonel Eugène Legal, et Trobriand, engagé depuis peu dans ses rangs, compte au nombre de ses officiers.
Au début de l’été 1861, le 55th attend avec impatience son ordre de marche. Or celui-ci n’arrive pas. Et pour cause, le gouvernement de l’Union ne souhaite pas, du moins pas pour le moment, qualifier les milices pour le service actif. Alors, dans leur cantonnement de Battery Park, très loin du front, les « Gardes La Fayette » qui rêvent d’en découdre avec les « Rebelles » s’ennuient et se questionnent sur l’utilité de leur engagement. Résultat : les désertions se multiplient. Et comme un malheur n’arrive jamais seul, leur commandant démissionne10. En pleine crise, sans chef et ramené à un effectif étique de 350 hommes, le 55th court tout droit à la dissolution. Mais, heureusement pour lui, Trobriand va prendre les choses en main et redresser rapidement la situation. D’abord, après son élection à l’unanimité au grade de colonel11, il prend le commandement du 55th. Ensuite, il s’attèle à la remise sur pied de ce régiment : discours mobilisateurs, épuration des mauvais éléments, recrutements de volontaires motivés, renouvellement des équipements et reprise des entraînements. Et le succès est au rendez-vous, puisque le 55th se montre excellent dans toutes les épreuves soumises à inspection. Enfin, il presse le gouvernement fédéral de modifier le statut de son unité, afin que de milice celle-ci devienne régiment de volontaires de l’Union Army. Ce qu’il obtient le 28 août, quand les « Gardes La Fayette » sont affectés à la 3ème brigade de volontaires du brigadier-général John Peck. Basée à Tenleytown, cette brigade a pour mission de défendre la partie nord-ouest de la capitale fédérale. Ainsi, en quelques mois, à la grande satisfaction de sa hiérarchie, le très déterminé colonel Trobriand a fait du 55th une unité disciplinée, entraînée et motivée.
Mais pour Trobriand et ses volontaires French-Born, les choses sérieuses ne vont véritablement commencer qu’à partir du mois de mars 1862. Après sa défaite du Bull Run, survenue sur le front de l’est le 21 juillet 1861, le Nord a soif de revanche. Lincoln, qui veut gagner la guerre au plus vite pour en finir avec la sécession, souhaite une victoire décisive. À cette fin, le 31 janvier 1862, il ordonne au général George McClellan et à son armée du Potomac de s’emparer de Richmond (Virginie), la capitale sudiste. En réponse à cet ordre, une vaste campagne d’invasion de la péninsule virginienne est engagée le 17 mars. Plus de 100 000 hommes de troupe, des centaines de canons et de charriots et des milliers de chevaux et de mules sont transportés par voie maritime le long de la côte de Virginie, d’Alexandria jusqu’à Fort Monroe. Comme ils l’espéraient, le colonel Trobriand et son 55ème régiment d’infanterie participent à cette offensive. Ainsi, au début du mois d’avril, ils se retrouvent à assiéger Yorktown. Vont-ils enfin « voir l’éléphant12 » ? Pas dans l’immédiat et pas en ce lieu, puisque le 3 mai, l’armée sudiste de Virginie septentrionale, sous les ordres du général Joseph Johnston, abandonne discrètement la ville et entame une marche de repli vers Richmond13. Mais pour les French-Born ce n’est que partie remise au 5 mai. Ce jour-là, alors que l’avant-garde de l’armée du Potomac lancée à la poursuite de l’armée sudiste est en train de la rejoindre, l’arrière-garde de celle-ci s’arrête, se positionne dans un fortin et se prépare à stopper l’avancée des Fédéraux. L’endroit ? La petite ville de Williamsburg. La bataille débute tôt dans la matinée et très vite les Confédérés s’imposent : la division du brigadier-général Joseph Hooker, qui ouvre la marche de l’armée du Potomac, est arrêtée puis enfoncée sur plus d’un kilomètre. Alors, en début d’après-midi, la brigade Peck est envoyée à son secours. Les « Gardes La Fayette » se dirigent donc vers le champ de bataille. Emmenés par leur colonel, ils brûlent de se distinguer. Mais le fait est qu’ils n’y brilleront pas, puisqu’incapables de contenir les attaques des Confédérés, ils devront, pour sortir de la situation difficile dans laquelle ils se trouvent, demander l’aide de la division du brigadier-général Philip Kearny. À l’issue de la bataille, Trobriand est dépité : en neuf mois, à force de travail, il avait réussi à redorer le blason du 55th et, en à peine une heure, celui-ci avait perdu sa dorure. Mais pour autant il ne s’avoue vaincu : après avoir copieusement sermonné ses soldats, il les fait jurer de combattre à l’avenir avec la ferme intention de faire oublier l’échec de Williamsburg.

C’est ce qu’ils vont faire, et de la meilleure des manières, mais sans Trobriand. Et pour cause, au moment où se déroule la bataille qui va redonner aux « Gardes La Fayette » leur fierté, la bataille de Seven Pines14, celui-ci est souffrant et alité. Une fièvre typhoïde, contractée au milieu du mois de mai, l’a obligé à déléguer le commandement à son second, le lieutenant-colonel Louis Thourot. Rétabli à la mi-mai, il reprendre les rênes du 55th. Mais c’est un régiment en piteux état qu’il récupère. En effet, à la bataille de Seven Pines, celui-ci a perdu un sixième de ses hommes et tout son équipement. Une fois l’offensive de la Péninsule abandonnée (3 août 1862) et l’armée du Potomac repliée sur Washington dans une position défensive, le colonel Trobriand s’efforce de reconstituer les effectifs de son régiment, mais sans y parvenir. La guerre, parce qu’elle s’éternise et fait de plus en plus de victimes, tarit le flux des volontaires. Dès lors, les jours du 55th sont comptés. Ils se terminent le 21 décembre 1862, au lendemain de la bataille de Fredericksburg (Virginie)15. Après le 55th « Gardes La Fayette », Trobriand va prendre la tête du 38th New York volunteer infantry regiment puis du 40th New York volunteer infantry regiment et plus tard, par suite de son élévation au grade de brigadier-général (juin 1863), il va diriger la 3ème brigade 1ère division du IIIème corps d’armée puis la 1ère brigade 3ème division du IIème corps d’armée. À ces postes de commandement successifs, il va participer aux principales batailles qui vont se dérouler sur le front de l’est au cours des deux dernières années de la guerre. Par ordre chronologique : Gettysburg (1er -3 juillet 1863), Wilderness (5 – 6 mais 1864), Petersburg (2 avril 1865) et Appomattox (9 avril 1865). Au printemps 1865, le 9 avril exactement, le Sud vaincu et la guerre finie, Trobriand sera promu major-général par brevet, c’est-à-dire à titre honorifique, en raison de ses actes de bravoure à la tête des différentes unités sous ses ordres. De ce fait, et aujourd’hui encore, il est le seul Français, avec La Fayette, à avoir porté de tels galons.

La fin de la guerre civile (2 juin 186516) se traduit, entre autres choses, par la démobilisation des troupes de volontaires. Trobriand quitte donc l’Union Army et perd, du fait du règlement militaire en vigueur, tout grade acquis précédemment. Il redevient ainsi le civil qu’il était au moment de s’engager dans le 55th des « Gardes La Fayette ». Mais, il a pris goût à la carrière des armes. Alors, il postule pour l’armée régulière, l’US Army. Au vu de ses faits d’armes passés, il est accepté sans difficulté le 28 juillet 1866. Et, grâce à une recommandation du général Ulysses Grant, le héros de l’Union et le plus haut gradé de l’armée, il est nommé colonel du 31e d’infanterie. Par la suite, trois ans après exactement, il prendra le commandement du 3e d’infanterie. De 1861 à 1865, Trobriand avait fait la guerre dans des Etats de l’est du pays (Maryland, Virginie et Pennsylvanie) pour que l’Union fédérale se reforme. À partir de 1867, il fait du maintien de l’ordre dans plusieurs territoires de l’Ouest (Dakota, Montana, Wyoming et Utah) afin que l’Union fédérale s’étende. En d’autres termes, il surveille les tribus indiennes locales et les dissuade de s’en prendre aux colons qui traversent les Grandes Plaines pour rejoindre les États côtiers du Pacifique. À partir de 1875, il est en Louisiane où, représentant du gouvernement fédéral, il met en application la politique de Reconstruction17. Il quitte la carrière militaire en 1879, avec le grade de brigadier-général par brevet18. Retraité, il renoue alors avec ses premiers centres d’intérêt que sont les arts et la littérature. Parfaitement intégré à la société américaine, le French-Born Trobriand meurt le 15 juillet 1897 à Bayport (Long Island, New York). Si très peu de Français ont entendu parler de lui, les Américains, eux, le connaissent et n’oublient pas qu’il a oeuvré pour l’unité de leur pays. Entre autres preuves : le 22 novembre 2020, soit un siècle et demi après la fin de la Civil War, au cimetière Sainte Anne de Sayville, plusieurs d’entre eux19, revêtus pour la circonstance de l’uniforme du 38th, ont fleuri sa tombe et pris la parole pour lui rendre hommage.
Jean-Patrice Lacam
Gradignan, janvier 2025
Bibliographie :
John Keegan : La guerre de Sécession (Perrin, 2011)
Farid Ameur : Les Français dans la guerre de Sécession (Presses Universitaires de Rennes, 2016).
Vincent Bernard : Régis de Trobriand. Un officier français dans la guerre de Sécession (Ministère des Armées, 2024).
Gabrielle Cabrini : Régis de Trobriand, un Français célèbre et oublié (revue Rapports France-États-Unis, n°58, janvier 1952).
Régis de Trobriand : Quatre ans de campagne à l’armée du Potomac (Lacroix, 1874).
1 Le 12 avril 1861, sept États ont déjà fait sécession : la Caroline du Sud, le Mississippi, l’Alabama, la Floride, la Géorgie, la Louisiane et le Texas. Ils seront rejoints un peu plus tard par la Virginie, l’Arkansas, le Tennessee et la Caroline du Nord.
2 Ce fort est un bastion fédéral qui est situé à l’entrée de la baie de Charleston (Caroline du Sud).
3 C’est le 10 juin 1861 que Napoléon III interdit aux Français de prendre part à la guerre civile américaine.
4 À la veille de la guerre civile, les immigrés français aux États-Unis sont 110 000, ce qui représente 0,35% de la population du pays (31 millions). Ils sont 20 000 dans les États confédérés et 90 000 dans les États restés fidèles à l’Union.
5 Son nom complet est Philippe Régis Denis de Keredem de Trobriand.
6 En 1841, il publie « Les gentilshommes de l’Ouest » et en 1842, « Le Rebelle, Histoire canadienne ».
7 En 1861, pour la plupart des Unionistes, dont Trobriand, l’abolition de l’esclavage n’est pas un motif de guerre. Il le deviendra le 1er janvier 1863 (cf. la déclaration d’émancipation des esclaves par Lincoln).
8 Élu le 6 novembre 1860, Lincoln a pris ses fonctions le 4 mars 1861. Le 15 avril de la même année, juste après la prise de fort Sumter par les Confédérés, il lance un appel au volontariat de 75 000 soldats.
9 Outre le 55ème régiment d’infanterie, l’État de New York a levé deux autres régiments « français » : celui des « Zouaves d’Épineuil » et celui des « Enfants perdus ».
10 Le colonel Legal a été poussé à la démission par ses officiers. Certains lui reprochaient d’avoir des sympathies pour le Sud et d’autres d’être responsable de l’hémorragie des effectifs.
11 C’est grâce à cette élection, qui a eu lieu le 21 juillet 1861, qu’il a obtenu la nationalité américaine.
12 Dans le langage imagé des soldats de la guerre de Sécession, « voir l’éléphant » signifie connaître l’épreuve du feu pour la première fois.
13 La ville de Richmond est située à une centaine de kilomètres au nord-ouest de Yorktown.
14 Cette bataille appelée aussi bataille de Fair Oaks s’est déroulée du 31 mai au 1er juin 1862 à une dizaine de kilomètres à l’est de Richmond. Elle est provoquée par les Confédérés dans le but de desserrer l’étau nordiste autour de leur capitale. À l’issue de deux jours de combats très meurtriers, il n’y a ni vainqueur ni vaincu.
15 Celle-ci s’est déroulée du 11 au 13 décembre 1862. Elle a opposé l’armée du Potomac commandée par le général Ambrose Burnside à l’armée de Virginie septentrionale sous les ordres du général Robert Lee. La première, à l’offensive, a été défaite.
16 Date de la reddition en Louisiane du général Kirby Smith et de la dernière armée confédérée.
17 La politique de Reconstruction (1865-1877) est la politique menée par l’Etat fédéral pour transformer les institutions et les moeurs sudistes. Elle sanctionne la défaite de la Confédération.
18 Obtenu le 2 mars 1867.
19 Il s’agit de membres de l’association The Children of American Revolution.
